EPITRE : Au roi de Prusse - 1744

Publié le par loveVoltaire

AU ROI DE PRUSSE - 5

 

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AU ROI DE PRUSSE

 

 

 

 

  1744 

 

 

 

 

 

 

Ceux qui sont nés sous un monarque (1)

Font tous semblant de l’adorer ;

Sa majesté, qui le remarque.

Fait semblant de les honorer ;

Et de cette fausse monnoie

Que le courtisan donne au roi,

Et que le prince lui renvoie,

Chacun vit, ne songeant qu’à soi.

Mais lorsque la philosophie,

La séduisante poésie,

Le goût, l’esprit, l’amour des arts,

Rejoignent sous leurs étendards,

A trois cents milles de distance,

Votre très royale éloquence,

Et mon goût pour tous vos talents ;

Quand, sans crainte et sans espérance,

Je sens en moi tous vos penchants,

Et lorsqu’un peu de confidence

Resserre encor ces nœuds charmants ;

Enfin, lorsque Berlin attire

Tous mes sens à Cirey séduits,

Alors ne pouvez-vous pas dire :

On m’aime, tout roi que je suis ?

 

Enfin l’océan Germanique,

Qui toujours des bons Hambourgeois

Servit si bien la république,

Vers Embden sera sous vos lois,

Avec garnison batavique.

Un tel mélange me confond ;

Je m’attendais peu, je vous jure,

De voir de l’or avec du plomb ;

Mais votre creuset me rassure :

A votre feu, qui tout épure,

Bientôt le vil métal se fond,

Et l’or vous demeure en nature.

Partout que de prospérités !

Vous conquérez, vous héritez

Des ports de mer et des provinces (2) ;

Vous mariez à de grands princes

De très adorables beautés (3) ;

Vous faites noce, et vous chantez

Sur votre lyre enchanteresse

Tantôt de Mars les cruautés,

Et tantôt la douce mollesse.

Vos sujets, au sein du loisir,

Goûtent les fruits de la victoire ;

Vous avez et fortune et gloire ;

Vous avez surtout du plaisir ;

Et cependant le roi mon maître,

Si digne avec vous de paraître

Dans la liste des meilleurs rois,

S’amuse à faire dans la Flandre (4)

Ce que vous faisiez autrefois

Quand trente canons à la fois

Mettaient des bastions en cendre.

C’est lui qui, secouru du ciel,

Et surtout d’une armée entière,

A brisé la forte barrière

Que notre nation guerrière

Mettait le bon greffier Fagel.

De Flandre il court en Allemagne

Défendre les rives du Rhin ;

Sans quoi le pandoure inhumain

Viendrait s’enivrer de ce vin

Qu’on a cuvé dans la Champagne.

Grand roi, je vous l’avais bien dit,

Que mon souverain magnanime

Dans l’Europe aurait du crédit,

Et de grands droits à votre estime.

Son beau feu, dont un vieux prélat (5)

Avait caché les étincelles,

A de ses flammes immortelles

Tout d’un coup répandu l’éclat.

Ainsi la brillante fusée

Est tranquille jusqu’au moment

Où, par son amorce embrasée,

Elle éclaire le firmament,

Et, perçant dans les sombres voiles,

Semble se mêler aux étoiles,

Qu’elle efface par son brillant.

C’est ainsi que vous enflammâtes

Tout l’horizon d’un nouveau ciel,

Lorsqu’à Berlin vous commençâtes

A prendre ce vol immortel

Devers la gloire, où vous volâtes.

Tout du plus loin que je vous vis,

Je m’écriai, je vous prédis

A l’Europe tout incertaine.

Vous parûtes : vingt potentats

Se troublèrent dans leurs Etats,

En voyant ce grand phénomène.

Il brille, il donne de beaux jours :

J’admire, je bénis son cours ;

Mais c’est de loin : voilà ma peine.

 

 

 

 

 AU ROI DE PRUSSE - 5

 

 

 

1 – Cette épître débutait autrement dans quelques manuscrits :

 

 

Grand roi, la longue maladie

Qui va rongeant l’étui malsain

De mon âme assez engourdie,

Et de plus une comédie

Que je fais pour notre dauphin,

Et que j’ai peur qui ne l’ennuie,

Tout cela retenait ma main ;

Et souvent je donnais en vain

Des secousses à mon génie,

Pour qu’il envoyât dans Berlin

Quelque nouvelle rapsodie,

Quelque rondeau, quelque huitain,

Au vainqueur de la Silésie,

A ce bel esprit souverain,

A ce grand homme un peu malin,

Chez qui j’aurais passé ma vie,

Si j’avais à ma fantaisie

Pu disposer de mon destin.

En vain vous m’appelez volage,

Toujours dans un noble esclavage

Votre muse retient mes pas :

Et je suis serviteur du sage,

Quoique mon cœur ne le soit pas.

Votre esprit sublime et facile,

Vos entretiens et votre style,

Ont pour moi des charmes plus doux

Que votre suprême puissance,

Vos grenadiers, votre opulence,

Et cent villes à vos genoux.

Dussé-je leur faire une offense,

Je ne puis rien aimer que vous.

Ceux qui sont nés, etc.

 

 

2 – La principauté d’Ost-Frise. (G.A.)

 

3 – La fille du landgrave de Cassel, promise au margrave de Brandebourg. (G.A.)

 

4 – Voyez, Précis du Siècle de Louis XV, chap. XI. (G.A.)

 

5 – Le cardinal Fleury. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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