EPITRE : Au roi de Prusse

Publié le par loveVoltaire

EPITRE---AU-ROI-DE-PRUSSE---1751-2.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

AU ROI DE PRUSSE.

 

 

(1)

 

 

 

 

Blaise Pascal a tort, il en faut convenir ;

Ce pieux misanthrope, Héraclite sublime,

Qui pense qu’ici-bas tout est misère et crime,

Dans ses tristes accès ose nous maintenir

Qu’un roi que l’on amuse, et même un roi qu’on aime,

Dès qu’il n’est plus environné,

Dès qu’il est réduit à lui-même,

Est de tous les mortels le plus infortuné (2).

Il est le plus heureux s’il s’occupe et s’il pense.

Vous le prouvez très bien ; car, loin de votre cour,

En hibou fort souvent renfermé tout le jour,

Vous percez d’un œil d’aigle en cet abîme immense

Que la philosophie offre à nos faibles yeux ;

Et votre esprit laborieux,

Qui sait tout observer, tout orner, tout connaître,

Qui se connaît lui-même, et qui n’en vaut que mieux,

Par ce mâle exercice augmente encor son être.

Travailler est le lot et l’honneur d’un mortel.

Le repos est, dit-on, le partage du ciel.

Je n’en crois rien du tout : quel bien imaginaire

D’être les bras croisés pendant l’éternité !

Est-ce dans le néant qu’est la félicité ?

Dieu serait malheureux s’il n’avait rien à faire ;

Il est d’autant plus Dieu qu’il est plus agissant.

Toujours, ainsi que vous, il produit quelque ouvrage :

On prétend qu’il fait plus, on dit qu’il se repent.

Il préside au scrutin qui, dans le Vatican,

Met sur un front ridé la coiffe à triple étage.

Du prisonnier Mahmoud il vous fait un sultan (3).

Il mûrit à Moka, dans le sable arabique,

Ce café nécessaire au pays des frimas ;

Il met la fièvre en nos climats,

Et le remède en Amérique (4).

Il a rendu l’humain séjour

De la variété le mobile théâtre ;

Il se plut à pétrir d’incarnat et d’albâtre

Les charmes arrondis du sein de Pompadour,

Tandis qu’il vous étend un noir luisant d’ébène

Sur le nez aplati d’une dame africaine,

Qui ressemble à la nuit comme l’autre au beau jour.

Dieu se joue à son gré de la race mortelle ;

Il fait vivre cent ans le Normand Fontenelle,

Et trousse à trente-neuf mon dévot de Pascal.

Il y a deux gros tonneaux d’où le bien et le mal

Descendent en pluie éternelle

Sur cent mondes divers et sur chaque animal.

Les sots, les gens d’esprit, et les fous, et les sages,

Chacun reçoit sa dose, et le tout est égal.

On prétend que de Dieu les rois sont les images.

Les Anglais pensent autrement ;

Ils disent en plein parlement

Qu’un roi n’est pas plus dieu que le pape infaillible.

Mais il est pourtant très plausible

Que ces puissants du siècle un peu trop adorés,

A la faiblesse humaine ainsi que nous livrés,

Ressemblent en un point à notre commun maître :

C’est qu’ils font comme lui le mal et le bien-être ;

Ils ont les deux tonneaux. Bouchez-moi pour jamais

Le tonneau des dégoûts, des chagrins, des caprices,

Dont on voit tant de cœurs s’abreuver à longs traits ;

Répandez de pures délices

Sur votre peu d’élus à vos banquets admis ;

Que leurs fronts soient sereins, que leurs cœurs soient unis ;

Au feu de votre esprit que notre esprit s’éclaire ;

Que sans empressement nous cherchions à vous plaire ;

Qu’en dépit de la majesté,

Notre agréable Liberté,

Compagne du Plaisir, mère de la Saillie,

Assaisonne avec volupté

Les ragoûts de votre ambroisie.

Les honneurs rendent vain, le plaisir rend heureux.

Versez les douceurs de la vie

Sur votre Olympe sablonneux,

Et que le bon tonneau soit à jamais sans lie (5).

 

 

 

EPITRE - AU ROI DE PRUSSE - 1751-2 

 

 

 

1 – Cette pièce est de 1751. On l’a imprimée souvent avec le titre des Deux tonneaux. (K.)

 

Publié dans Epîtres

Commenter cet article