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Lettres Philosophiques

10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 09:08

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Philippe d'Orléans

Régent du royaume de France

 

1674 - 1723

 

 

 

 

A M. LE DUC D’ORLÉANS, RÉGENT

 

 

 

(1)

 

 

 

 

  1716 

 

 

 

 

 

Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd’hui

De père à ton monarque, à son peuple d’appui ;

Toi qui, de tout l’Etat portant le poids immense,

Immoles ton repos à celui de la France ;

Philippe, ne crois point, dans ces jours ténébreux,

Plaire à tous les Français que tu veux rendre heureux :

Aux princes les plus grands, comme aux plus beaux ouvrages,

Dans leur gloire naissante il manque des suffrages.

Eh ! Qui de sa vertu reçut toujours le prix ?

 

Il est chez les Français de ces sombres esprits,

Censeurs extravagants d’un sage ministère,

Incapables de tout, à qui rien ne peut plaire.

Dans leurs caprices vains tristement affermis,

Toujours du nouveau maître ils sont les ennemis ;

Et, n’ayant d’autre emploi que celui de médire ;

L’objet le plus auguste irrite leur satire :

Ils voudraient de cet astre éteindre la clarté,

Et se venger sur lui de leur obscurité.

 

Ne crains point leur poison : quand tes soins politiques

Auront réglé le cours des affaires publiques,

Quand tu verras nos cœurs, justement enchantés,

Au-devant de tes pas volant de tous côtés,

Les cris de ces frondeurs, à leurs chagrins en proie,

Ne seront point ouïs parmi nos cris de joie.

 

Mais dédaigne ainsi qu’eux les serviles flatteurs,

De la gloire d’un prince infâmes corrupteurs ;

Que ta mâle vertu méprise et désavoue

Le méchant qui te blâme et le fat qui te loue.

Toujours indépendant du reste des humains,

Un prince tient sa gloire ou sa honte en ses mains ;

Et, quoiqu’on veuille enfin le servir ou lui nuire,

Lui seul peut s’élever, lui seul peut se détruire.

 

En vain contre Henri la France a vu longtemps

La calomnie affreuse exciter ses serpents ;

En vain de ses rivaux les fureurs catholiques

Armèrent contre lui des mains apostoliques ;

Et plus d’un monacal et servile écrivain

Vendit, pour l’outrager, sa haine et son venin.

La gloire de Henri par eux n’est point flétrie :

Leurs noms sont détestés, sa mémoire est chérie.

Nous admirons encor sa valeur, sa bonté,

Et longtemps dans la France il sera regretté.

 

Cromwell, d’un joug terrible accablant sa patrie,

Vit bientôt à ses pieds ramper la flatterie ;

Ce monstre politique, au Parnasse adoré,

Teint du sang de son roi, fut aux dieux comparé ;

Mais malgré les succès de sa prudente audace,

L’univers indigné démentait le Parnasse,

Et de Waller (2) enfin les écrits les plus beaux

D’un illustre tyran n’ont pu faire un héros.

 

Louis fit sur son trône asseoir la flatterie :

Louis fut encensé jusqu’à l’idolâtrie.

En éloges enfin le Parnasse épuisé

Répète ses vertus sur un ton presque usé ;

Et, l’encens à la main, la docte Académie

L’endormit cinquante ans par sa monotonie.

Rien ne nous a séduits : en vain en plus d’un lieu

Cent auteurs indiscrets l’ont traité comme un dieu ;

De quelque nom  sacré que l’opéra le nomme,

L’équitable Français ne voit en lui qu’un homme.

Pour élever sa gloire on ne nous verra plus

Dégrader les Césars, abaisser les Titus ;

Et, si d’un crayon vrai quelque main libre et sûre

Nous traçait de Louis la fidèle peinture,

Nos yeux trop dessillés pourraient dans ce héros

Avec bien des vertus trouver quelques défauts.

 

Prince, ne crois donc point que ces hommes vulgaires

Qui prodiguent aux grands des écrits mercenaires,

Imposant par leurs vers à la postérité,

Soient les dispensateurs de l’immortalité.

Tu peux, sans qu’un auteur te critique ou t’encense,

Jeter les fondements du bonheur de la France ;

Et nous verrons un jour l’équitable univers

Peser tes actions sans consulter nos vers.

Je dis plus, un grand prince, un héros, sans l’histoire,

Peut même à l’avenir transmettre sa mémoire.

 

Taisez-vous, s’il se peut, illustres écrivains,

Inutiles appuis de ces honneurs certains :

Tombez, marbres vivants, que d’un ciseau fidèle

Anima sur ses traits la main d’un Praxitèle ;

Que tous ces monuments soient partout renversés.

Il est grand, il est juste, on l’aime : c’est assez.

Mieux que dans nos écrits, et mieux que sur le cuivre

Ce héros dans nos cœurs à jamais doit revivre.

 

L’heureux vieillard, en paix dans son lit expirant,

De ce prince à son fils fait l’éloge en pleurant ;

Le fils, encor tout plein de son règne adorable,

Le vante à ses neveux ; et ce nom respectable,

Ce nom dont l’univers aime à s’entretenir,

Passe de bouche en bouche aux siècles à venir (3) :

 

C’est ainsi qu’on dira chez la race future :

Philippe eut un cœur noble ; ami de la droiture,

Politique et sincère, habile et généreux ;

Constant quand il fallait rendre un mortel heureux ;

Irrésolu, changeant, quand le bien de l’empire

Au malheur d’un sujet le forçait à souscrire ;

Affable avec noblesse, et grand avec bonté,

Il sépara l’orgueil d’avec la majesté ;

Et le dieu des combats, et la docte Minerve,

De leurs présents divins le comblaient sans réserve ;

Capable également d’être avec dignité

Et dans l’éclat du trône et dans l’obscurité :

Voilà ce que de toi mon esprit se présage.

 

O toi de qui ma plume a crayonné l’image,

Toi de qui j’attendais ma gloire et mon appui,

Ne chanterai-je donc que le bonheur d’autrui ?

En plaignant ta vertu, plaindrai-je ma misère ? ,

Bienfaisant envers tous, envers moi seul sévère,

D’un exil rigoureux tu m’imposes la loi ;

Mais j’ose de toi-même en appeler à toi.

Devant toi je ne veux d’appui que l’innocence ;

J’implore ta justice, et non point ta clémence.

Lis seulement ces vers, et juge de leur prix ;

Vois ce que l’on m’impute, et vois ce que j’écris.

La libre vérité qui règne en mon ouvrage

D’une âme sans reproche est le noble partage ;

Et de tes grands talents le sage estimateur

N’est point de ces couplets l’infâme et vil auteur (4).

 

Philippe, quelquefois sur une toile antique

Si ton œil pénétrant jette un regard critique,

Par l’injure du temps le portrait effacé

Ne cachera jamais la main qui l’a tracé ;

D’un choix judicieux dispensant la louange,

Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange,

Prince, s’il en est ainsi chez nous autres rimeurs,

Et si tu connaissais mon esprit et mes mœurs,

D’un peuple de rivaux l’adroite calomnie

Me chargerait en vain de leur ignominie ;

Tu les démentirais, et je ne verrais plus

Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus ;

Tu plaindrais par leurs cris ma jeunesse opprimée ;

A verser les bienfaits ta main accoutumée

Peut-être de mes maux voudrait me consoler,

Et me protégerait au lieu de m’accabler.

 

 

(On trouvera dans la CORRESPONDANCE, Année 1716, l’Epître à l’abbé de Bussy, qui figure ici dans les autres éditions, mais qui fait partie d’une lettre adressée à cet abbé. (G.A.)

 

 

Philippe d'Orléans - 2 

 

 

 

1 – Cette prière est une supplique pour obtenir sa grâce. (G.A.)

 

2 – Waller, poète anglais, qui fit l’éloge funèbre de Cromwell. (G.A.)

 

3 – Les neuf vers précédents se retrouvent dans le poème Sur les événements de l’année     1744. (G.A.)

 

4 – Voyez, aux POÉSIES MÊLEES, ces couplets dont Voltaire est assurément l’auteur. (G.A.)

 

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Published by loveVoltaire - dans Epîtres
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