DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : Q comme QUIQUIS (sur les persécuteurs) - 2

Publié le par loveVoltaire

Q-comme-QUIQUIS---Partie-2.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Q comme QUISQUIS

 

 

Partie 2

 

 

 

 

DES LIBELLES DE LANGLEVIEL, DIT LA BEAUMELLE.

 

(1)

 

 

 

         On a remarqué que tous ces écrivains subalternes de libelles diffamatoires sont un composé d’ignorance, d’orgueil, de méchanceté et de démence. Une de leurs folies est de parler toujours d’eux-mêmes, eux qui par tant de raisons sont forcés de se cacher.

 

         Un des plus inconcevables héros de cette espèce est un certain Langleviel de La Beaumelle, qui atteste tout le public qu’on a mal orthographié son nom. Je m’appelle Langleviel et non pas Langlevieux, dit-il dans une de ses immortelles productions ; donc tout ce qu’on me reproche est faux, et ne peut porter sur moi.

 

         Dans une autre lettre, voici comme il parle à l’univers attentif : « Le six du même mois parut mon ode : on la trouva très belle, et elle l’était pour Copenhague où je l’envoyai, et autant pour Berlin, où il y a peut-être moins de goût qu’à Copenhague,. J’avais le projet de faire imprimer les classiques français ; mais j’en fus détourné le 27 Janvier par une aventure de galanterie qui eut des suites funestes.

 

         Je fus volé par le capitaine Cocchius, dont la femme m’avait fait des agaceries à l’Opéra. Je fut condamné sans avoir été interrogé ni confronté, et je fut conduit à Spandau. J’écrivis au roi. Je crois que Darget supprima mes lettres. Il écrivit à l’ingénieur Lefebvre qu’on ne cherchait qu’à me jouer un mauvais tour. Vous voyez que Darget ne me disait pas bien finement que son maître avait des impressions fâcheuses contre moi. »

 

         Hé ! pauvre homme ! qui dans le monde peut s’embarrasser si tu as donné une galanterie à madame Cocchius, ou si madame Cocchius te l’a donnée ? qu’importe que tu aies été volé par M. Cocchius, ou que tu l’aies volé ? qu’importe que Darget se soit moqué de toi ? qui saura jamais qu’un natif des Cévennes ait fait une ode à Copenhague ?

 

         On retrouve partout la mouche d’Esope, qui, du fond d’un char, dans un chemin sablonneux, s’écriait : « Que j’élève de poussière ! »

 

         L’orgueil des petits consiste à parler toujours de soi : l’orgueil des grands est de n’en jamais parler. Ce dernier orgueil est infiniment plus noble ; mais il est quelquefois un peu insultant pour la compagnie. Il veut dire : Messieurs, vous ne valez pas la peine que je cherche à être estimé de vous.

 

         Tout homme a de l’orgueil ; tout homme est sensible. Le plus habile est celui qui sait le mieux cacher son jeu.

 

         Il y a un cas où l’on est malheureusement obligé de parler de soi, et même très longtemps ; c’est quand on a un procès. Alors il faut bien instruire ses juges : c’est un devoir de leur donner bonne opinion de vous. Cicéron, en plaidant pro domo suâ, fut obligé de rappeler ses services à la république ; Démosthène avait été réduit à la même nécessité dans sa harangue contre Eschine. Hors de là, taisez-vous, et ne faites parler que votre mérite, si vous en avez.

 

         La mère du maréchal de Villars disait à son fils : Ne parlez jamais de vous qu’au roi, et de votre femme à personne.

 

         On pardonne à un tailleur qui vous apporte votre habit de vouloir vous persuader qu’il est un très bon ouvrier : sa fortune dépend de l’opinion qu’il vous inspire.

 

         Il était permis à Dubelloi de vanter un peu les vers durs et mal faits de son Siège de Calais ; toute son existence était fondée sur cette pièce, aussi insipide qu’éblouissante. Si Racine avait parlé ainsi d’Iphigénie, il aurait révolté les lecteurs.

 

         C’est presque toujours par orgueil qu’on attaque de grands noms. La Beaumelle, dans un de ses libelles, insulte MM. d’Erlach, de Sinner, de Diesbach, de Vatteville, etc., etc., et il s’en justifie en disant que c’est un ouvrage de politique. Mais dans ce même libelle, qui appelle son livre de politique, il dit en propres mots : « Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. » Quel respect cet homme a pour les voleurs !

 

         « Le roi de Prusse ne tient son sceptre que de l’abus que l’empereur a fait de sa puissance, et de la lâcheté des autres princes. » Quel juge des rois et des royaumes !

 

         « Pourquoi aurions-nous de l’horreur du régicide de Charles Ier ? il serait mort aujourd’hui. »

 

         Quelle raison, ou plutôt quelle exécrable démence ! Sans doute il serait mort aujourd’hui, puisque cet horrible parricide fut commis en 1649. Ainsi donc il ne faut pas, selon Langleviel, détester Ravaillac, parce que le grand Henri IV fut assassiné en 1610.

 

         « Cromwell et Richelieu se ressemblent ; » Cette ressemblance est difficile à trouver ; mais la folie atroce de l’auteur est aisée à reconnaître.

 

         Il parle de messieurs de Maurepas, Chauvelin, Machault, Berrier, en les nommant par leurs noms sans y mettre le monsieur ; et il en parle avec un ton d’autorité qui fait rire.

 

         Ensuite il fit le roman des Mémoires de madame de Maintenon, dans lequel il outrage les maisons de Noailles, de Richelieu, tous les ministres de Louis XIV, tous les généraux d’armée ; sacrifiant toujours la vérité à la fiction, pour l’amusement des lecteurs.

 

         Ce qui paraît son chef-d’œuvre en ce genre, c’est sa réponse à un de nos écrivains (2) qui avait dit en parlant de la France :

 

         « Je défie qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la justice distributive, et les droits de l’humanité, aient été moins foulés aux pieds. »

 

         Voici comme ce monsieur réfute cette assertion, qui est de la plus exacte vérité.

 

         « Je ne puis relire ce passage sans indignation, quand je me rappelle toutes les injustices générales et particulières que commit le feu roi. Quoi ! Louis XIV était juste quand il ramenait tout à lui-même, quand il oubliait (et il l’oubliait sans cesse) que l’autorité n’était confiée à un seul que pour la félicité de tous ? Etait-il juste quand il armait cent mille hommes (3) pour venger l’affront fait par un fou (4) à un de ses ambassadeurs ; quand, en 1667, il déclarait la guerre à l’Espagne pour agrandir ses Etats, malgré la légitimité d’une renonciation solennelle et libre (5) ; quand il envahissait la Hollande uniquement pour l’humilier ; quand il bombardait Gênes pour la punir de n’être pas son alliée (6) ; quand il s’obstinait à ruiner totalement la France pour placer un de ses petits-fils sur un trône étranger (7) ?

 

         Etait-il juste, respectait-il les lois, était-il plein des droits de l’humanité quand il écrasait son peuple d’impôts (8) ; quand, pour soutenir des entreprises imprudentes, il imaginait mille nouvelles espèces de tributs, telles que le papier marqué, qui excita une révolte à Rennes et à Bordeaux ; quand, en 1691 (9), il abîmait par quatre-vingts édits bursaux quatre-vingt mille familles ; quand, en 1692 (10), il extorquait l’argent de ses sujets par cinquante cinq édits ; quand, en 1693 (11), il épuisait leur patience et appauvrissait leur misère par soixante autres ?

 

         Protégeait-il les lois, observait-il la justice distributive, respectait-il les droits de l’humanité, faisait-il de grandes choses pour le bien public, mettait-il la France au-dessus de toutes les monarchies, de la terre, quand, pour abattre par les fondements un édit accordé au cinquième de la nation, il surseyait, en 1676, pour trois ans les dettes des prosélytes (12) ? »

 

         Ce n’est pas le seul endroit où ce monsieur insulte avec brutalité à la mémoire d’un de nos grands rois, et qui est si chère à son successeur. Il a osé dire ailleurs que Louis XIV avait empoisonné le marquis de Louvois, son ministre (13) ; que le régent avait empoisonné la famille royale (14), et que le père du prince de Condé d’aujourd’hui avait fait assassiner Vergier ; que la maison d’Autriche à des empoisonneurs à gages.

 

         Une fois, il s’est avisé de faire le plaisant dans une brochure contre l’Histoire de Henri IV. Quelle plaisanterie !

 

 

         « Je lis avec un charme infini, dans l’Histoire du Mogol (15), que le petit-fils de Sha-Abas fut bercé pendant sept ans par des femmes, qu’ensuite il fut bercé pendant huit ans par des hommes ; qu’on l’accoutuma de bonne heure à s’adorer lui-même et à se croire formé d’un autre limon que ses sujets ; que tout ce qui l’environnait avait ordre de lui épargner le pénible soin d’agir, de penser, de vouloir, et de le rendre inhabile à toutes les fonctions du corps et de l’âme ; qu’en conséquence un prêtre le dispensait de la fatigue de prier de sa bouche le grand Etre ; que certains officiers étaient préposés pour lui mâcher noblement, comme dit Rabelais, le peu de paroles qu’il avait à prononcer ; que d’autres lui tâtaient le pouls trois ou quatre fois le jour comme à un agonisant ; qu’à son lever, qu’à son coucher, trente seigneurs accouraient, l’un pour lui dénouer l’aiguillette, l’autre pour le déconstiper, celui-ci pour l’accourter d’une chemise, celui-là pour l’armer d’un cimeterre, chacun pour s’emparer du membre dont il avait la surintendance. Ces particularités me plaisent, parce qu’elles me donnent une idée nette du caractère des Indiens, et que d’ailleurs elles me font assez entrevoir celui du petit-fils de Sha-Abas, pour me dispenser de lire tant d’épais volumes, que les Indiens ont écrits sur les faits et gestes de cet empereur automate. »

 

         Cet homme est bien mal instruit de l’éducation des princes mogols. Ils sont à trois ans entre les mains des eunuques, et non entre les mains des femmes. Il n’y a point de seigneurs à leur lever et à leur coucher, on ne leur dénoue point l’aiguillette. On voit assez qui l’auteur veut désigner. Mais reconnaîtra-t-on à ce portrait le fondateur des Invalides, de l’Observatoire, de Saint-Cyr ; le protecteur généreux d’une famille royale infortunée ; le conquérant de la Franche-Comté, de la Flandre française, le fondateur de la marine, le rémunérateur éclairé de tous les arts utiles ou agréables ; le législateur de la France, qui reçut son royaume dans le plus horrible désordre, et qui le mit au plus haut point de la gloire et de la grandeur ; enfin le roi que don Ustariz, cet homme d’Etat si estimé, appelle un homme prodigieux, malgré des défauts inséparables de la nature humaine ?

 

         Y reconnaîtra-t-on le vainqueur de Fontenoi et de Laufeldt, qui donna la paix à ses ennemis étant victorieux ; le fondateur de l’Ecole militaire, qui, à l’exemple de son aïeul, n’a jamais manqué de tenir son conseil ? Où est ce petit-fils automate de Sha-Abas ?

 

         Qui ne voit la délicate allusion de ce brave homme, ainsi que la profonde science de ce grand écrivain ? il croit que Sha-Abas était un Mogol, et c’était un Persan de la race des Sophi. Il appelle au hasard son petit-fils automate ; et ce petit-fils était Abas, second fils de Saïn-Mirza, qui remporta quatre victoires contre les Turcs, et qui fit ensuite la guerre au Mogol.

 

         C’est ainsi que ce pauvre homme a écrit tous ses libelles ; c’est ainsi qu’il fit le pitoyable roman de Madame de Maintenon, parlant d’ailleurs de tout à tort et à travers, avec une suffisance qui ne serait pas permise au plus savant homme de l’Europe.

 

         De quelle indignation n’est-on pas saisi quand on voit un misérable échappé des Cévennes, élevé par charité, et souillé des actions les plus infâmes, oser parler ainsi des rois, s’emporter jusqu’à une licence si effrénée, abuser à ce point du mépris qu’on a pour lui, et de l’indulgence qu’on a eue de ne le condamner qu’à six mois de cachot (16) !

 

         On ne sait pas combien de telles horreurs font tort à la littérature. C’est là pourtant ce qui lui attire des entraves rigoureuses. Ce sont ces abominables libellistes dignes de la potence qui font qu’on est si difficile sur les bons livres.

 

         Il vient de paraître un de ces ouvrages de ténèbres (17), où, depuis le monarque jusqu’au dernier citoyen, tout le monde est insulté avec fureur ; où la calomnie la plus atroce et la plus absurde distille un poison affreux sur tout ce qu’on respecte et qu’on aime. L’auteur s’est dérobé à l’exécration publique, mais La Beaumelle s’y est offert.

 

         Puissent les jeunes fous qui seraient tentés de suivre de tels exemples, et qui, sans science, ont la rage d’écrire, sentir à quoi une telle frénésie les expose ! On risque la corde si on est connu ; et si on ne l’est pas, on vit dans la fange et dans la crainte. La vie d’un forçat est préférable à celle d’un faiseur de libelles ; car l’un peut avoir été condamné injustement aux galères, et l’autre les mérite.

 

 

1 – Dans l’interminable querelle de Voltaire et de Laurent Angliviel de La Beaumelle, celui-ci fut l’agresseur. C’était un aventurier littéraire qui était parti de Valleraugue, sa patrie, pour courir le monde en qualité de professeur de belles-lettres. Il rencontra à Berlin Voltaire, dont il fut favorablement accueilli, et qu’il attaqua toutefois dans un ouvrage intitulé Mes pensées, ou le Qu’en dira-t-on ? Sa meilleure production est le recueil des Mémoires et des lettres de madame de Maintenon ; il mourut, le 17 Novembre 1773, à l’âge de quarante-cinq ans. − Nous reparlerons ailleurs plus au long de ce personnage. Les citations que va faire Voltaire sont tirées de l’ouvrage de La Beaumelle, intitulé : Mes pensées. On remarquera que Voltaire se défend avec acharnement, mais il avait été attaqué avec rage. La Beaumelle était récidiviste. Non-seulement il avait publié ses Pensées, mais il avait édité aussi une Henriade avec commentaires, un Siècle de Louis XIV avec commentaires ; et enfin il passait pour avoir fait faire clandestinement une édition de la Pucelle. (E.B.)

 

2- Voltaire lui-même. Voir Supplément au siècle de Louis XIV.

 

3 – Où cet ignorant a-t-il vu que Louis XIV ait levé une armée de cent mille hommes en 1662, dans la querelle des ambassadeurs de France et d’Espagne à Londres ? (Voltaire.)

 

4 – Où a-t-il pris que le baron de Batteville, ambassadeur d’Espagne, était fou ? (Voltaire.)

 

5 – Où a-t-il pris qu’une renonciation d’une mineure est libre ? Il ignore d’ailleurs la loi de dévolution qui adjugeait la Flandre au roi de France. (Voltaire.)

 

6 – Ce n’était pas pour la punir de n’être pas son alliée, mais d’avoir secouru ses ennemis étant son alliée. (Voltaire.)

 

7 – Oublie-t-il les droits du roi d’Espagne, le testament de Charles, les vœux de la nation, l’ambassade qui vint demander à Louis XIV son petit-fils pour roi ? Langleviel veut-il détrôner les souverains d’Espagne, de Naples, de Sicile et de Parme ? (Voltaire.)

 

8 – Il remit pour quatre millions d’impôts en 1662, et il fournit du blé aux pauvres à ses dépens. (Voltaire.)

 

9 – Il ne mit aucun impôt sur le peuple en 1691, dans le plus fort d’une guerre très ruineuse. Il créa pour un million de rentes sur l’Hôtel-de-Ville, des augmentations de gages, de nouveaux offices, et pas une seule taxe sur les cultivateurs ni sur les marchands. Son revenu, cette année, ne monta qu’à cent douze millions deux cent cinquante et un mille livres. (Voltaire.)

 

10 – Même erreur. (Voltaire.)

 

11 – Même erreur. Il est donc démontré que cet ignorant est le plus infâme calomniateur ; et de qui ? de ses rois. (Voltaire.)

 

12 – Cette grâce accordée aux prosélytes n’était point à charge à l’Etat ; on voit seulement dans cette observation l’audace d’un petit huguenot, qui a été apprenti prédicant à Genève, et qui, n’imitant pas la sagesse de ses confrères, s’est rendu indigne de la protection qu’il a surprise en France. (Voltaire.)

 

13 – Tome III, pages 269 et 270 du Siècle de Louis XIV, qu’il falsifia et qu’il vendit, chargé de notes infâmes, à un libraire de Francfort, nommé Esslinger, comme il a eu l’impudence de l’avouer lui-même. (Voltaire.)

 

14 – Tome III, page 323. (Voltaire.)

 

15 – Pages 24 et 25. (Voltaire.)

 

16 – La Beaumelle fut enfermé pendant six mois à la Bastille pour avoir traité dans ses écrits le régent d’empoisonneur. C’est là, comme on sait, une indigne calomnie. (G.A.)

 

17 – Le Gazetier cuirassé, ou Anecdotes scandaleuses de la cour de France, imprimé à cent lieues de la Bastille, à l’enseigne de la Liberté, 1772. Ce pamphlet ordurier est de Charles Thévenot de Morande, aventurier qui faisait métier de diffamateur. Incarcéré aux Bons-Enfants d’Armentières à la requête de sa famille, il s’était, en sortant de prison, fixé en Angleterre, d’où il lançait ses libelles. Il revint en France en 1789, se mêla d’intrigues politiques et périt dans les massacres de septembre. (E.B.)

 

 

 

 

 

 

 

OBSERVATION SUR TOUS CES LIBELLES DIFFAMATOIRES.

 

 

 

         Que tous ceux qui sont tentés d’écrire de telles infamies se disent : Il n’y a point d’exemple qu’un libelle ait fait le moindre bien à son auteur ; jamais on ne recueillit de profit ni de gloire dans cette carrière honteuse. De tous ces libelles contre Louis XIV, il n’en est pas un seul aujourd’hui qui soit un livre de bibliothèque, et qui ne soit tombé dans un oubli profond. De cent combats meurtriers livrés dans une guerre, et dont chacun semblait devoir décider du destin d’un Etat, il en est à peine trois ou quatre qui laissent un long souvenir ; les événements tombent les uns sur les autres, comme les feuilles dans l’automne pour disparaître sur la terre ; et un gredin voudrait que son libelle obscur demeurât dans la mémoire des hommes ! Le gredin vous répond : On se souvient des vers d’Horace contre Pantolabus, contre Nomentanus, et de ceux de Boileau contre Cotin et l’abbé de Pure. On réplique au gredin : Ce ne sont point là des libelles ; si tu veux mortifier tes adversaires, tâche d’imiter Boileau et Horace ; mais quand tu auras un peu de leur bon sens et de leur génie, tu ne feras plus de libelles.

 

 

 

 

 

ERRATA ET SUPPLÉMENT A L’ARTICLE LANGLEVIEL

 

DES QUESTIONS SUR L’ENCYCLOPÉDIE.

 

 

(1)

 

 

         Langleviel n’est pas le nom du personnage qui est l’objet de cet article ; il se nomme ANGLIVIEL, et s’est surnommé de La Beaumelle pour les causes ci-après.

 

         Feu M. d’Avéjan, évêque d’Alais, y fonda un collège de vingt-cinq bourses pour vingt-cinq jeunes, fils de père ou de mère protestants, afin de les faire élever dans la religion catholique. N… Angliviel a été de ce nombre. Il était fils d’un soldat irlandais qui s’était marié à Valleraugue, gros bourg du diocèse d’Alais, avec une protestante ; et voilà pourquoi son fils, qu’il avait laissé orphelin en bas âge, fut du nombre de ces vingt-cinq, M. l’évêque ne voulant pas lui laisser sucer avec le lait les erreurs de sa mère. Il fit de bonnes études dans ce collège qui était alors très bien composé. Il s’y distingua par quelques prix qu’il eut, et plus encore par de petites friponneries. M. Puech en était alors principal. C’était de son nom qu’étaient signées les petites marques de distinction qu’on donne aux écoliers, et qu’on appelle exemptions. M. Puech en avait signé à la fois plusieurs mains ; la feuille en contenait soixante-quatre ; le sieur Angliviel en vola quelques mains, et les vendit aux écoliers à deux ou trois sous la pièce. Ces mains de papier étant épuisées, et ce commerce étant très lucratif, ledit sieur en vola d’autres, ou les acheta chez l’imprimeur. La signature de M. Puech y manquait ; ce ne fut pas un obstacle ; elle fut si parfaitement imitée que M. Puech lui-même y fut trompé, et le trafic alla son train. Cette adresse inspira de nouvelles idées audit Angliviel. Il se servit de cette signature pour avoir chez le nommé Portalier, pâtissier, de quoi déjeuner avec friandise durant un certain temps. Cela fut enfin découvert, et Angliviel, qui venait de finir sa thétorique, fut chassé honteusement du collège, quoiqu’il dût y rester encore deux ans. C’était en 1744 ou 1745, je ne peux assigner l’époque précise. Alors Angliviel fit entendre à sa mère protestante, que c’était parce qu’il avait paru faire sa première communion à la catholique malgré lui, qu’on l’avait renvoyé. La mère, pénétrée d’un zèle pour le calvinisme que la persécution échauffait encore dans ce temps-là, lui fournit les moyens de s’expatrier et d’aller à Genève où il pourrait devenir ministre du saint Evangile. Angliviel partit ; mais comme il se croyait déjà quelque chose, il s’imagina que le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l’objet et le genre de son éducation ; et conséquemment il prit le nom de la Beaumelle, pour se dérober à des recherches qu’on n’avait pas envie de faire. A Genève, Angliviel se lia avec M. Baulacre, qui en était alors bibliothécaire. Mademoiselle Baulacre, sa nièce, avait une petite société de veillée dans la cour du collège. La Beaumelle y fut admis ; et dans une conservation de femmes, il eut de quoi savoir la chronique scandaleuse de Genève : c’était plus qu’il n’en fallait pour alimenter sa malignité naturelle ; mais il fallait, avant tout, se faire un nom. Voici comment il s’y prit. M. de la Visclède, secrétaire perpétuel de l’académie de Marseille, venait de faire une Ode sur la mort, qui avait été couronnée aux jeux floraux ; il ne s’était point fait connaître. La Beaumelle s’en procura une copie ; il la fit imprimer en placard et en in-8°, chez Duvillard, la dédia à M. Lullin, alors professeur d’histoire ecclésiastique, et jouit de la gloire d’être, à vingt-et-un ans environ, auteur d’une ode où il y avait de bonnes strophes. Cette célébrité lui plut ; mais il fallait se donner le plaisir de la satire (2). En conséquence, d’après ce qu’il avait recueilli des médisances féminines, il composa un catalogue de livres dans lequel il déchira tout Genève. Je ne me souviens que d’un article, et le voici : Le mauvais Ménage, opéra-comique, par monsieur et madame Gallatin. Tous les autres étaient dans ce goût. Cela fut su ; il fut honni, s’intrigua, alla en Danemark, etc., etc., etc.

 

         Je ne peux plus répondre de la vérité des faits qui ont suivi cette époque.

 

 

1 – Cette addition avait été communiquée à M. Beuchot par Decroix, l’un des éditeurs de Kehl. Elle fut imprimée, pour la première fois, en 1829.

 

2 – Nota. Il logeait à Genève chez M. Giraudeau l’aîné, auteur de la Banque rendue facile, etc. Il y brouilla et perdit tout ; il y traduisit le Catéchisme théologique de M. Ostervald ; il y fit quelques fragments satiriques, qui furent insérés dans le Mercure suisse : je ne peux me rappeler l’année, ni le mois ; mais il en est un qui a pour épigraphe ces deux vers de Voltaire, avec un hémistiche gâté :

 

 

Courons après la gloire, amis. L’ambition

Est du cœur des humains la grande passion.

 

 

Q comme QUIQUIS - Partie 2

Commenter cet article