DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : J comme JUIF - Partie 3

Publié le par loveVoltaire

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SECTION IV.

 

 

 

 

Sixieme LETTRE.

 

 

Sur la beaute de la terre promise.

 

 

 

 

         Ne me reprochez pas de ne vous point aimer : je vous aime tant, que je voudrais que vous fussiez tous dans Hershalaïm au lieu des Turcs, qui dévastent tout votre pays, et qui ont bâti cependant une assez belle mosquée sur les fondements de votre temple, et sur la plate-forme construite par votre Hérode.

 

         Vous cultiveriez ce malheureux désert, comme vous l’avez cultivé autrefois ; vous porteriez encore de la terre sur la croupe de vos montagnes arides ; vous n’auriez pas beaucoup de blé, mais vous auriez d’assez bonnes vignes, quelques palmiers, des oliviers et des pâturages.

 

         Quoique la Palestine n’égale pas la Provence, et que Marseille seule soit supérieure à toute la Judée, qui n’avait pas un port de mer ; quoique la ville d’Aix soit dans une situation incomparablement plus belle que Jérusalem, vous pourriez faire de votre terrain à peu près ce que les Provençaux ont fait du leur. Vous exécuteriez à plaisir dans votre détestable jargon votre détestable musique.

 

         Il est vrai que vous n’auriez point de chevaux, parce qu’il n’y a que des ânes vers Harshalaïm, et qu’il n’y a jamais eu que des ânes. Vous manqueriez souvent de froment, mais vous en tireriez d’Egypte ou de la Syrie.

 

         Vous pourriez voiturer des marchandises à Damas, à Séide, sur vos ânes, où même sur des chameaux, que vous ne connûtes jamais du temps de vos Melchim, et qui vous seraient d’un grand secours. Enfin, un travail assidu, pour lequel l’homme est né, rendrait fertile cette terre que les seigneurs de Constantinople et de l’Asie-Mineure négligent.

 

         Elle est bien mauvaise cette terre promise. Connaissez-vous saint Jérôme ? C’était un prêtre chrétien ; vous ne lisez point les livres de ces gens-là. Cependant il a demeuré très longtemps dans votre pays ; c’était un très docte personnage, peu endurant à la vérité, et prodigue d’injures quand il était contredit, mais sachant votre langue mieux que vous, parce qu’il était bon grammairien. L’étude était sa passion dominante, la colère n’était que la seconde ; il s’était fait prêtre avec son ami Vincent, à condition qu’ils ne diraient jamais la messe ni vêpres (1), de peur d’être trop interrompus dans leurs études ; car, étant directeurs de femmes et de filles, s’ils avaient été obligés encore de vaquer aux œuvres presbytérales, il ne leur serait pas resté deux heures dans la journée pour le grec, le chaldéen et l’idiome judaïque. Enfin, pour avoir plus de loisir, Jérôme se retira tout à fait chez les Juifs, à Bethléem, comme l’évêque d’Avranches, Huet, se retira chez les jésuites à la maison professe, rue Saint-Antoine, à Paris.

 

         Jérôme se brouilla, il est vrai, avec l’évêque de Jérusalem nommé Jean, avec le célèbre prêtre Rufin, avec plusieurs de ses amis : car, ainsi que je l’ai déjà dit, Jérôme était colère et plein d’amour-propre ; et saint Augustin l’accuse d’être inconstant et léger (2) ; mais enfin il n’en était pas moins saint, il n’en était pas moins docte ; son témoignage n’en est pas moins recevable sur la nature du misérable pays dans lequel son ardeur pour l’étude et sa mélancolie l’avaient confiné.

 

         Ayez la complaisance de lire sa lettre à Dardanus, écrite l’an 414 de notre ère vulgaire, qui est, suivant le comput juif, l’an du monde 4000, ou 4001, ou 4003, ou 4004, comme on voudra.

 

  « (3) Je prie ceux qui prétendent que le peuple juif, après sa sortie d’Egypte, prit possession de ce pays, qui est devenu, pour nous, par la passion et la résurrection du Sauveur, une véritable terre de promesse ; je les prie, dis-je, de nous faire voir ce que ce peuple en a possédé. Tout son domaine ne s’étendait que depuis Dan jusqu’à Bersabée, c’est-à-dire l’espace de cent soixante mille de longueur. L’Ecriture sainte n’en donne pas davantage à David et à Salomon….. J’ai honte de dire quelle est la largeur de la terre promise, et je crains que les païens ne prennent de là occasion de blasphémer. On ne compte que quarante et six mille depuis Joppé jusqu’à notre petit bourg de Bethléem, après quoi on ne trouve plus qu’un affreux désert. »

 

         Lisez aussi la lettre à une de ses dévotes, où il dit qu’il n’y a que des cailloux et point d’eau à boire de Jérusalem à Bethléem ; mais plus loin, vers le Jourdain, vous auriez d’assez bonnes vallées dans ce pays hérissé de montagnes pelées. C’était véritablement une contrée de lait et de miel, comme vous disiez, en comparaison de l’abominable désert d’Horeb et de Sinaï, dont vous êtes originaires. La Champagne Pouilleuse est la terre promise par rapport à certains terrains des landes de Bordeaux. Les bords de l’Aar sont la terre promise en comparaison des petits cantons suisses. Toute la Palestine est un fort mauvais terrain en comparaison de l’Egypte, dont vous dites que vous sortîtes en voleurs ; mais c’est un pays délicieux, si vous le comparez aux déserts de Jérusalem, de Nazareth, de Sodome, d’Horeb, de Sinaï, de Cadès-Barné, etc.

 

         Retournez en Judée le plus tôt que vous pourrez. Je vous demande seulement deux ou trois familles hébraïques pour établir au mont Krapack, où je demeure, un petit commerce nécessaire. Car si vous êtes de très ridicules théologiens (et nous aussi), vous êtes des commerçants très intelligents, ce que nous ne sommes pas.

 

 

1 – C’est-à-dire qu’ils ne feraient aucune fonction sacerdotale.

 

2 – En récompense, Jérôme écrit à Augustin dans sa cent quatorzième lettre : Je n’ai point critiqué vos ouvrages, car je ne les ai jamais lus ; et si je voulais les critiquer, je pourrais vous faire voir que vous n’entendez point les Pères grecs… Vous ne savez pas même ce dont vous parlez.

 

3 – Lettre très importante de Jérôme.

 

 

 

 

 

Septieme LETTRE.

 

 

Sur la charite que le peuple de Dieu et les chretiens

doivent avoir les uns pour les autres

 

 

         Ma tendresse pour vous n’a plus qu’un mot à vous dire. Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des siècles ; nous vous avons arraché les dents pour vous forcer à nous donner votre argent ; nous vous avons chassé plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappelé par avarice et par bêtise ; nous vous faisons payer encore dans plus d’une ville la liberté de respirer l’air ; nous vous avons sacrifié à Dieu dans plus d’un royaume ; nous vous avons brûlé en holocaustes : car je ne veux pas, à votre exemple, dissimuler que nous ayons offert à Dieu des sacrifices de sang humain. Toute la différence est que nos prêtres vous ont fait brûler par des laïques, se contentant d’appliquer votre argent à leur profit, et que vos prêtres ont toujours immolé les victimes humaines de leurs mains sacrées. Vous fûtes des monstres de cruauté et de fanatisme en Palestine, nous l’avons été dans notre Europe : oublions tout cela, mes amis.

 

         Voulez-vous vivre paisibles ? Imitez les Banians et les Guèbres ; ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dispersés comme vous, ils sont sans patrie comme vous. Les Guèbres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous après avoir été longtemps vos maîtres. Ils ne disent mot ; prenez ce parti. Vous êtes des animaux calculants ; tâchez d’être des animaux pensants.

 

 

 

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à Monsieur Pinto

Aux Délices, 21 Juillet 1762.

 

            Les lignes (1) dont vous vous plaignez, monsieur, sont violentes et injustes. Il y a parmi vous des hommes très instruits et très respectables ; votre lettre m’en convainc assez. J’aurai soin de faire un carton dans la nouvelle édition. Quand on a un tort, il faut le réparer ; et j’ai eu tort d’attribuer à toute une nation les vices de plusieurs particuliers.

 

         Je vous dirai, avec la même franchise, que bien des gens ne peuvent souffrir ni vos lois, ni vos livres, ni vos superstitions. Ils disent que votre nation s’est fait de tout temps beaucoup de mal à elle-même, et en a fait au genre humain. Si vous êtes philosophe, comme vous paraissez l’être, vous pensez comme ces messieurs, mais vous ne le direz pas. La superstition est le plus abominable fléau de la terre ; c’est elle qui, de tous les temps, a fait égorger tant de Juifs et tant de chrétiens ; c’est elle qui vous envoie encore au bûcher chez des peuples d’ailleurs estimables. Il y a des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d’horreur si on la regardait toujours par ces côtés ; mais les honnêtes gens, en passant par la Grève, où l’on roue, ordonnent à leur cocher d’aller vite, et vont se distraire à l’Opéra du spectacle affreux qu’ils ont vu sur leur chemin.

 

         Je pourrais disputer avec vous sur les sciences que vous attribuez aux anciens Juifs, et vous montrer qu’ils n’en savaient pas plus que les Français du temps de Chilpéric ; je pourrais vous faire convenir que le jargon d’une petite province, mêlé de chaldéen, de phénicien, et d’arabe, était une langue aussi indigente et aussi rude que notre ancien gaulois ; mais je vous fâcherais peut-être, et vous me paraissez trop galant homme pour que je veuille vous déplaire. Restez Juif, puisque vous l’êtes ; vous n’égorgerez point quarante-deux mille hommes pour n’avoir pas bien prononcé shiboleth, ni vingt-quatre mille pour avoir couché avec des Madianites ; mais soyez philosophe, c’est tout ce que je peux vous souhaiter de mieux dans cette courte vie.

 

         J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dus, votre très humble, etc.

 

VOLTAIRE, chrétien et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi très chrétien.

 

 

 

1 – Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, la première section de l’article JUIFS. Ce morceau, publié dès 1756, venait d’être réimprimé dans le tome VII des Œuvres de Voltaire. Pinto l’avait critiqué dans une brochure, et avait envoyé des Réflexions au patriarche de Ferney. (G.A.)

 

 

 

 

 

Lettre de Isaac de Pinto (1) à Voltaire

10 Juillet 1762.

              Si j’avais à m’adresser à un autre qu’à vous, je serais très embarrassé. Il s’agit de vous faire parvenir une critique (2) d’un endroit de vos immortels ouvrages ; moi qui les admire le plus, moi qui ne suis fait que pour les lire en silence, pour les étudier, et pour me taire. Mais, comme je respecte encore plus l’auteur que je n’admire ses ouvrages, je le crois assez grand homme pour me pardonner cette critique en faveur de la vérité qui lui est si chère et qui ne lui est peut-être échappée que dans cette seule occasion. J’espère au moins qu’il me trouvera d’autant plus excusable, que j’agis en faveur d’une nation entière, à qui j’appartiens, et à qui je dois cette apologie.

 

           J’ai eu l’honneur, Monsieur, de vous voir en Hollande, lorsque j’étais bien jeune. Depuis ce temps-là, je me suis instruit dans vos ouvrages, qui ont de tout temps fait mes délices. Ils m’ont enseigné à vous combattre ; ils ont fait plus, ils m’ont inspiré le courage de vous en faire l’aveu.

 

           Je suis au-delà de toute expression, avec des sentiments remplis d’estime et de vénération, etc.

 

 

 

1- Juif hollandais, d’origine portugaise. (1717-1787)

 

2 – Lettre accompagnée de ses « Réflexions critiques sur le premier chapitre du VIIe tome des Œuvres de Monsieur de Voltaire au sujet des Juifs ».

 

 

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