DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : H comme HONNEUR

Publié le par loveVoltaire

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 Photo de KHALAH

 

 

 

 

 

 

 

H comme HONNEUR.

 

 

 

 

 

          L’auteur des Synonymes de la langue française (1) dit « qu’il est d’usage dans le discours de mettre la gloire en antithèse avec l’intérêt, et le goût avec l’honneur. »

 

          Mais on croit que cette définition ne se trouve que dans les dernières éditions, lorsqu’il eut gâté son livre.

 

          On lit ces vers-ci dans la satire de Boileau sur l’honneur :

 

 

Entendons discourir sur les bancs des galères

Ce forçat abhorré même de ses confrères ;

Il plaint, par un arrêt injustement donné,

L’honneur en sa personne à ramer condamné.

 

 

          Nous ignorons s’il y a beaucoup de galériens qui se plaignent du peu d’égards qu’on a eu pour leur honneur.

 

          Ce terme nous a paru susceptible de plusieurs acceptions différentes, ainsi que tous les mots qui expriment des idées métaphysiques et morales.

 

 

Mais je sais ce qu’on doit de bontés et d’honneur

A son sexe, à son âge, et surtout au malheur.

 

 

          Honneur signifie là égard, attention.

 

L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir.

 

Le Cid, acte III, scène VI.

 

 

signifie dans cet endroit : « C’est un devoir de venger son père. »

 

          « Il a été reçu avec beaucoup d’honneur ; » cela veut dire avec des marques de respect.

 

          « Soutenir l’honneur du corps, » c’est soutenir les prééminences, les privilèges de son corps, de sa compagnie, et quelquefois ses chimères.

 

          « Se conduire en homme d’honneur, » c’est agir avec justice, franchise et générosité.

 

          « Avoir des honneurs, être comblé d’honneurs ; » c’est avoir des distinctions, des marques de supériorité.

 

 

Mais l’honneur en effet qu’il faut que l’on admire,

Quel est-il, Valincour ? pourras-tu me le dire ?

L’ambitieux le met souvent à tout brûler…

Un vrai fourbe à jamais ne garder sa parole.

 

Satire XI, 49-51 et 54.

 

 

          Comment Boileau a-t-il pu dire qu’un fourbe fait consister l’honneur à tromper ? Il nous semble qu’il met son intérêt à manquer de foi, et son honneur à cacher ses fourberies.

 

          L’auteur de l’Esprit des lois a fondé son système sur cette idée, que la vertu est le principe du gouvernement républicain, et l’honneur le principe des gouvernements monarchiques. Y a-t-il donc de la vertu sans honneur ? et comment une république est-elle établie sur la vertu ?

 

          Mettons sous les yeux du lecteur ce qui a été dit sur ce sujet dans un petit livre. Les brochures se perdent en peu de temps. La vérité ne doit point se perdre ; il faut la consigner dans des ouvrages de longue haleine.

 

          « On n’a jamais assurément formé des républiques par vertu. L’intérêt public s’est opposé à la domination d’un seul ; l’esprit de propriété, l’ambition de chaque particulier, ont été un frein à l’ambition et à l’esprit de rapine. L’orgueil de chaque citoyen a veillé sur l’orgueil de son voisin. Personne n’a voulu être l’esclave de la fantaisie d’un autre. Voilà ce qui établit une république, et ce qui la conserve. Il est ridicule d’imaginer qu’il faille plus de vertu à un Grison qu’à un Espagnol.

 

          Que l’honneur soit le principe des seules monarchies, ce n’est pas une idée moins chimérique ; et il le fait bien voir lui-même sans y penser. La nature, dit-il au chap. VII du liv. III, est de demander des préférences, des distinctions. Il est donc par la chose même placé dans le gouvernement monarchique.

 

          Certainement, par la chose même, on demandait dans la république romaine la préture, le consulat, l’ovation, le triomphe : ce sont là des préférences, des distinctions qui valent bien les titres qu’on achète souvent dans les monarchies et dont le tarif est fixé. »

 

          Cette remarque prouve, à notre avis, que le livre de l’Esprit des lois, quoique étincelant d’esprit, quoique recommandable par l’amour des lois, par la haine de la superstition et de la rapine porte entièrement à faux (2).

 

          Ajoutons que c’est précisément dans les cours qu’il y a toujours le moins d’honneur.

 

 

L’ingannare, il mentir, la frode, il furto,

E la rapina di pietà vestita,

Crescer col danno e precipizio altrui,

E far a se de l’altrui biasmo onore,

Son le virtù di quella gente infida.

 

Pastor fido, V, I.

 

 

          Ceux qui n’entendent pas l’italien peuvent jeter les yeux sur ces quatre vers français, qui sont un précis de tous les lieux communs qu’on a débités sur les cours depuis trois mille ans :

 

 

Ramper avec bassesse en affectant l’audace,

S’engraisser de rapine en attestant les lois,

Etouffer en secret son ami qu’on embrasse,

Voilà l’honneur qui règne à la suite des rois.

 

 

          C’est en effet dans les cours que des hommes sans honneur parviennent souvent aux plus hautes dignités ; et c’est dans les républiques qu’un citoyen déshonoré n’est jamais nommé par le peuple aux charges publiques.

 

          Le mot célèbre du duc d’Orléans régent suffit pour détruire le fondement de l’Esprit des lois : « C’est un parfait courtisan, il n’a ni humeur ni honneur. »

 

          Honorable, honnêteté, honnête, signifient souvent la même chose qu’honneur. Une compagnie honorable de gens d’honneur. On lui fit beaucoup d’honnêteté, on lui dit des choses honnêtes ; c’est-à-dire, on le traita de façon à le faire penser honorablement de lui-même.

 

          D’honneur on a fait honoraire. Pour honorer une profession au-dessus des arts mécaniques, on donne à un homme de cette profession un honoraire, au lieu de salaire et de gages, qui offenseraient son amour-propre. Ainsi honneur, faire honneur, honorer, signifient faire accroire à un homme qu’il est quelque chose, qu’on le distingue.

 

 

Il me vola, pour prix de mon labeur,

Mon honoraire en me parlant d’honneur (3).

 

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1 – L’abbé Girard. (G.A.)

 

2 – Voyez l’article LOIS (ESPRIT DES).

 

3 – Ces deux vers sont tirés du Pauvre diable.

 

 

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