Monsieur de Voltaire

DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : E comme EPREUVE

11 Septembre 2012 , Rédigé par loveVoltaire Publié dans #Dictionnaire Philosophique

E comme EPREUVE

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

E comme ÉPREUVE.

 

 

 

 

 

          Toutes les absurdités qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d’Asie, avec toutes les sciences et tous les arts ! C’est en Asie, c’est en Egypte qu’on osa faire dépendre la vie et la mort d’un accusé ou d’un coup de dés, ou de quelque chose d’équivalent : ou de l’eau froide, ou de l’eau chaude, ou d’un fer rouge, ou d’un morceau de pain d’orge.

 

          Une superstition à peu près semblable existe encore, à ce qu’on prétend, dans les Indes, sur les côtes de Malabar, et au Japon.

 

          Elle passa d’Egypte en Grèce. Il y eut à Trézène un temple fort célèbre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-le-champ d’apoplexie. Hippolyte, dans la tragédie de Phèdre, parle ainsi à sa maîtresse Aricie :

 

 

Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux

Des princes de ma race antiques sépultures,

Est un temple sacré, formidable aux parjures.

C’est là que les mortels n’osent jurer en vain ;

Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;

Et, craignant d’y trouver la mort inévitable,

Le mensonge n’a point de frein plus redoutable.

 

 

          Le savant commentateur du grand Racine (1) fait cette remarque sur les épreuves de Trézène :

 

 

M. de La Motte a dit qu’Hippolyte devait proposer à son père de venir entendre sa justification dans ce temple où l’on n’osait jurer en vain. Il est vrai que Thésée n’aurait pu douter alors de l’innocence de ce jeune prince ; mais il eût eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Phèdre, et c’est ce qu’Hippolyte ne voulait pas faire. M. de La Motte aurait dû se défier un peu de son goût, en soupçonnant celui de Racine, qui semble avoir prévu son objection. En effet, Racine suppose que Thésée est si prévenu contre Hippolyte, qu’il ne veut pas même l’admettre à se justifier par serment.

 

 

          Je dois dire que la critique de La Motte est de feu M. le marquis de Lassai. Il la fit à table chez M. de La Faye, où j’étais avec feu M. de La Motte, qui promit qu’il en ferait usage ; et, en effet, dans ses discours sur la tragédie (2), il fait honneur de cette critique à M. le marquis de Lassai. Cette réflexion me parut très judicieuse, ainsi qu’à M. de La Faye, et à tous les convives, qui étaient, excepté moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous convînmes tous que c’était Aricie qui devait demander à Thésée l’épreuve du temple de Trézène, d’autant plus que Thésée, immédiatement après, parle assez longtemps à cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait éclairer le père et justifier le fils. Cet oubli me paraît inexcusable. Si M. de Lassai ni M. de La Motte ne devaient se défier de leur goût en cette occasion. C’est en vain que le commentateur objecte que Thésée a déclaré à son fils qu’il n’en croira point ses serments :

 

 

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

 

Phèdre, IV, 2.

 

 

Il y a une prodigieuse différence entre un serment fait dans une chambre, et un serment dans un temple où les parjures sont punis d’une mort subite. Si Aricie avait dit un mot, Thésée n’avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple ; mais alors il n’y avait plus de catastrophe.

 

          Hippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trézène à son Aricie ; il n’avait pas besoin de lui faire serment de l’aimer ; elle en était assez persuadée. C’est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.

 

          Après cette petite digression, je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue dans la république romaine. On ne peut regarder comme une des épreuves dont nous parlons l’usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesces. Il ne s’agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Manlius, aux Camille, aux Scipion, de se justifier en mettant la main dans de l’eau bouillante sans s’échauder.

 

          Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. Mais nos Tartares, qui vinrent détruire l’empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tartarie), remplirent notre Europe de cette jurisprudence qu’ils tenaient des Perses. Elle ne fut point connue dans l’empire d’Orient jusqu’à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors ; mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y furent reçues. Cette manière de juger les hommes est si ancienne, qu’on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.

 

          Coré, Dathan et Abiron disputent le pontificat au grand-prêtre Aaron dans le désert ; Moïse leur ordonne d’apporter deux cent cinquante encensoirs et leur dit que Dieu choisira entre leurs encensoirs et celui d’Aaron. A peine les révoltés eurent paru pour soutenir cette épreuve qu’ils furent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adhérents ; après quoi le Seigneur fit encore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti. La querelle n’en continua pas moins entre les chefs d’Israël et Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l’épreuve des verges : chacun présenta sa verge, et celle d’Aaron fut la seule qui fleurit.

 

          Quand le peuple de Dieu eut fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes, il fut vaincu par les habitants du village de Haï. Cette défaite ne parut pas naturelle à Josué ; il consulta le Seigneur, qui lui répondit qu’Israël avait péché, que quelqu’un s’était approprié une part de ce qui était dévoué à l’anathème dans Jéricho. En effet, tout le butin avait dû être brûlé avec les hommes, les femmes, les enfants, et les bêtes ; et quiconque avait sauvé ou emporté quelque chose devait être exterminé. Josué, pour découvrir le coupable, soumit toutes les tribus à l’épreuve du sort. Il tomba d’abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zaré, puis sur la maison où demeurait Zabdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nommé Achan.

 

          L’Ecriture n’explique pas comment ces tributs errantes avaient alors des maisons ; elle ne dit pas non plus de quel sort on se servait : mais il est certain, par le texte, qu’Achan étant convaincu de s’être approprié une petite lame d’or, un manteau d’écarlate, et deux cents sicles d’argent, fut brûlé avec ses fils, ses brebis, ses bœufs, ses ânes et sa tente même, dans la vallée d’Achor.

 

          La terre promise fut partagée au sort. On tirait au sort les deux boucs d’expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice, tandis qu’on enverrait l’autre au désert.

 

          Quand il fallut élire Saül pour roi, on consulta le sort, qui désigna d’abord la tribu de Benjamin, la famille de Métri dans cette tribu, et ensuite Saül, fils de Cis, dans la famille de Métri.

 

          Le sort tomba sur Jonathas, pour le punir d’avoir mangé un peu de miel au bout d’une verge.

 

          Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête. Le sort leur apprit que c’était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.

 

          Toutes ces épreuves par le sort, qui n’étaient que des superstitions profanes chez les autres nations, étaient la voix de Dieu même chez le peuple chéri, et tellement la voix de Dieu que les apôtres tirèrent au sort la place de l’apôtre Judas. Les deux concurrents étaient saint Mathias et Barsabas. La providence se déclara pour saint Mathias.

 

          Le pape Honorius, troisième du nom, défendit par une décrétale, que l’on se servît dorénavant de cette voie pour élire des évêques. Elle était assez commune : c’est ce que les païens appelaient sortilegium, sortilège. Caton dit dans la Pharsale (IX., 581) :

 

 

Sortilegis egeant dubii.  .  .  .  .  .  .

 

 

          Il y avait d’autres épreuves au nom du Seigneur chez les Juifs, comme les eaux de la jalousie. Une femme soupçonnée d’adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-Prêtre. Si elle était coupable, elle enflait sur-le-champ, et mourait ; c’est sur cette loi que tout l’occident chrétien établit les épreuves dans les accusations juridiques, ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l’ancien Testament n’était qu’une superstition absurde dans le nouveau (3).

 

          Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu’au seizième siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.

 

          La plus terrible de toutes était de porter, dans l’espace de neuf pas, une barre de fer ardent sans se brûler. Aussi l’histoire du moyen-âge, quelque fabuleuse qu’elle soit, ne rapporte aucun exemple de cette épreuve, ni de celle qui consistait à marcher sur neuf coutres de charrue enflammés. On peut douter de toutes les autres, ou expliquer les tours de charlatan dont on se servait pour tromper les juges. Par exemple, il était très aisé de faire l’épreuve de l’eau bouillante impunément ; on pouvait présenter un cuvier à moitié plein d’eau fraîche, et y verser juridiquement de la chaude, moyennant quoi l’accusé plongeait sa main dans l’eau tiède jusqu’au coude, et prenait au fond l’anneau bénit qu’on y jetait.

 

          On pouvait faire bouillir de l’huile avec de l’eau ; l’huile commence à s’élever, à jaillir, à paraître bouillonner quand l’eau commence à frémir ; et cette huile n’a encore acquis que très peu de chaleur. On semble alors mettre sa main dans l’eau bouillante, et on l’humecte d’une huile qui la préserve.

 

          Un champion peut très facilement s’être endurci jusqu’à tenir quelques secondes un anneau jeté dans le feu, sans qu’il reste de grandes marques de brûlure.

 

          Passer entre deux feux sans se brûler n’est pas un grand tour d’adresse quand on passe fort vite, et qu’on s’est bien pommadé le visage et les mains. C’est ainsi qu’en usa ce terrible Pierre Aldobrandin, Pétrus Igneus (supposé que ce conte soit vrai), quand il passa entre deux bûchers à Florence, pour démontrer, avec l’aide de Dieu, que son archevêque était un fripon et un débauché. Charlatans ! charlatans ! disparaissez de l’histoire.

 

          C’était une plaisante épreuve que celle d’avaler un morceau de pain d’orge, qui devait étouffer son homme s’il était coupable. J’aime bien mieux Arlequin, que le juge interroge sur un vol dont le docteur Balouard l’accuse. Le juge était à table et buvait d’excellent vin quand Arlequin comparut ; il prend la bouteille et le verre du juge ; il vide la bouteille, et lui dit : Monsieur, je veux que ce vin-là me serve de poison si j’ai fait ce dont on m’accuse.

 

 

 

E comme EPREUVE

 

 

 

 

1 – Luneau de Boisgermain.

 

2 – La Motte, t. IV, p. 308.

 

3 – « L’impression que devait laisser cette cérémonie, dit S. Munk, devenait un châtiment terrible pour la femme qui se sentait coupable ; la femme innocente regagnait par là le repos, car son mari devait être tranquillisé par cet appel au Jugement de Dieu. » (G.A.)

 

 

 

 

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