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 Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

C comme CONSEILLER ou JUGE.

 

 

 

 

 

BARTOLOMÉ.

 

          Quoi ! il n’y a que deux ans que vous étiez au collège, et vous voilà déjà conseiller de la cour de Naples ?

 

GERONIMO.

 

          Oui ; c’est un arrangement de famille : il m’en a peu coûté.

 

BARTOLOMÉ.

 

          Vous êtes donc devenu bien savant depuis que je ne vous ai vu ?

 

GERONIMO.

 

          Je me suis quelquefois fait inscrire dans l’école de droit, où l’on m’apprenait que le droit naturel est commun aux hommes et aux bêtes, et que le droit des gens n’est que pour les gens. On me parlait de l’édit du préteur, et il n’y a plus d’édiles ; du pouvoir des maîtres sur les esclaves, et il n’y a plus d’esclaves. Je ne sais presque rien, des lois de Naples, et me voilà juge.

 

BARTOLOMÉ.

 

          Ne tremblez-vous pas d’être chargé de décider du sort des familles, et ne rougissez-vous pas d’être si ignorant ?

 

GERONIMO.

 

            Si j’étais savant, je rougirais peut-être davantage. J’entends dire aux savants que presque toutes les lois se contredisent ; que ce qui est juste à Gaiette est injuste à Otrante ; que dans la même juridiction on perd à la seconde chambre le même procès qu’on gagne à la troisième. J’ai toujours dans l’esprit ce beau discours d’un avocat vénitien : « Illustrissimi signori, l’anno passato avete giudicato cosi ; e questo anno nella medesima lite avete giudicato tutto il contrario ; e sempre ben (1). »

 

          Le peu que j’ai lu de nos lois m’a paru souvent très embrouillé. Je crois que si je les étudiais pendant quarante ans, je serais embarrassé pendant quarante ans : cependant je les étudie ; mais je pense qu’avec du bon sens et de l’équité, on peut être un très bon magistrat, sans être profondément savant. Je ne connais point de meilleur juge que Sancho Panca : cependant il ne savait pas un mot du code de l’île de Barataria. Je ne chercherai point à accorder ensemble Cujas et Camille Descurtis, ils ne sont point mes législateurs. Je ne connais de lois que celles qui ont la sanction du souverain. Quand elles seront claires, je les suivrai à la lettre ; quand elles seront obscures, je suivrai les lumières de ma raison, qui sont celles de ma conscience.

 

BARTOLOMÉ.

 

          Vous me donnez envie d’être ignorant, tant vous raisonnez bien. Mais comment vous tirerez-vous des affaires d’Etat, de finance, de commerce ?

 

GERONIMO.

 

            Dieu merci, nous ne nous en mêlons guère à Naples. Une fois le marquis de Carpi, notre vice-roi, voulut nous consulter sur les monnaies ; nous parlâmes de l’œs grave des Romains, et les banquiers se moquèrent de nous. On nous assembla dans un temps de disette pour régler le prix du blé ; nous fûmes assemblés six semaines, et on mourait de faim. On consulta enfin deux forts laboureurs et deux bons marchands de blé, et il y eut dès le lendemain plus de pain au marché qu’on n’en voulait.

 

          Chacun doit se mêler de son métier ; le mien est de juger les contestations, et non pas d’en faire naître : mon fardeau est assez grand.

  

 C comme CONSEILLER ou JUGE

 

 

 

1 – « Illustres seigneurs, l’an passé, vous avez jugé de cette façon. Cette année, dans la même cause, vous avez jugé tout le contraire, et toujours à merveille. » (G.A.)

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Dictionnaire Philosophique
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