DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : A comme ANGE - Partie 2

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DES ANGES CHEZ LES HÉBREUX.

 

 

 

 

         Les Hébreux ne connurent jamais la chute des anges jusqu’aux premiers temps de l’ère chrétienne. Il faut qu’alors cette doctrine secrète des anciens brachmanes fût parvenue jusqu’à eux : car ce fut dans ce temps qu’on fabriqua le livre attribué à Enoch, touchant les anges pécheurs chassés du ciel (1).

 

         Enoch devait être un auteur fort ancien, puisqu’il vivait, selon les Juifs, dans la septième génération avant le déluge : mais puisque Seth, plus ancien encore que lui, avait laissé des livres aux Hébreux, ils pouvaient se vanter d’en avoir aussi d’Enoch. Voici donc ce qu’Enoch écrivit selon eux :

 

         « Le nombre des hommes s’étant prodigieusement accru, ils eurent de très belles filles ; les anges, les brillants, Egregori, en devinrent amoureux, et furent entraînés dans beaucoup d’erreurs. Ils s’animèrent entre eux, ils se dirent : Choisissons-nous des femmes parmi les filles des hommes de la terre. Semiaxas leur prince dit : Je crains que vous n’osiez pas accomplir un tel dessein, et que je ne demeure seul chargé du crime. Tous répondirent : Faisons serment d’exécuter notre dessein, et dévouons-nous à l’anathème si nous y manquons. Ils s’unirent donc par serment et firent des imprécations. Ils étaient au nombre de deux cents. Ils partirent ensemble, du temps de Jared, et allèrent sur la montagne appelée Hermonim à cause de leur serment. Voici le nom des principaux : Semiaxas, Atarcuph, Araciel, Chobabiel, Sampsich, Zaciel, Pharmar, Thausael, Samiel, Tyriel, Jumiel.

 

         Eux et les autres prirent des femmes l’an onze cent soixante et dix de la création du monde. De ce commerce naquirent trois genres d’hommes, les géants, Naphelim, etc. »

 

         L’auteur de ce fragment écrit de ce style qui semble appartenir aux premiers temps ; c’est la même naïveté. Il ne manque pas de nommer les personnages ; il n’oublie pas les dates ; point de réflexions, point de maximes : c’est l’ancienne manière orientale.

 

         On voit que cette histoire est fondée sur le sixième chapitre de la Genèse : « Or, en ce temps il y avait des géants sur la terre ; car les enfants de Dieu ayant eu commerce avec les filles des hommes, elles enfantèrent les puissances du siècle. »

 

         Le livre d’Enoch et la Genèse sont entièrement d’accord sur l’accouplement des anges avec les filles des hommes, et sur la race des géants qui en naquit : mais ni cet Enoch ni aucun livre de l’ancien Testament ne parle de la guerre des anges contre Dieu, ni de leur défaite, ni de leur chute dans l’enfer, ni de leur haine contre le genre humain.

 

         Presque tous les commentateurs de l’ancien Testament disent unanimement qu’avant la captivité de Babylone les Juifs ne surent le nom d’aucun ange. Celui qui apparut à Manué, père de Samson, ne voulut point dire le sien.

 

         Lorsque les trois anges apparurent à Abraham, et qu’il fit cuire un veau entier pour les régaler, ils ne lui apprirent point leurs noms. L’un d’eux lui dit : « Je viendrai vous voir si Dieu me donne vie, l’année prochaine, et Sara votre femme aura un fils. »

 

         Dom Calmet trouve un très grand rapport entre cette histoire et la fable qu’Ovide raconte dans ses Fastes, de Jupiter, de Neptune et de Mercure, qui, ayant soupé chez le vieillard Hyrieus, et le voyant affligé de ne pouvoir faire des enfants, pissèrent sur le cuir du veau qu’Hyrieux leur avait servi, et ordonnèrent à Hyrieus d’enfouir sous terre et d’y laisser pendant neuf mois ce cuir arrosé de l’urine céleste. Au bout de neuf mois, Hyrieus découvrit son cuir ; il y trouva un enfant qu’on appela Orion, et qui est actuellement dans le ciel. Calmet dit même que les termes dont se servirent les anges avec Abraham, peuvent se traduire ainsi : « Il naîtra un fils de votre veau. »

 

         Quoi qu’il en soit, les anges ne dirent point leur nom à Abraham ; ils ne le dirent pas même à Moïse ; et nous ne voyons le nom de Raphaël que dans Tobie, du temps de la captivité. Tous les autres noms d’anges sont pris évidemment des Chaldéens et des Perses. Raphaël, Gabriel, Uriel, etc., sont persans et babyloniens. Il n’y a pas jusqu’au nom d’Israël qui ne soit chaldéen. Le savant Juif Philon le dit expressément dans le récit de sa députation vers Caligula (avant-propos).

 

         Nous ne répéterons point ici ce qu’on a dit ailleurs des anges.

 

 

1 – « L’existence des anges, dit également S. Munk (Palestine), n’est pas un dogme de la religion mosaïque … Ce n’est que plus tard, pendant l’exil de Babylone, que se forme la théorie des anges par l’influence des doctrines des mages… Le mot ange n’ a pas d’équivalent dans le langage des anciens Hébreux… L’angélologie se développa dans la doctrine chrétienne et dans celle des kabbalistes, etc., etc. » (G.A.)

 

 

 

 

 

SAVOIR SI LES GRECS ET LES ROMAINS ADMIRENT DES ANGES.

 

 

 

 

         Ils avaient assez de dieux et de demi-dieux pour se passer d’autres êtres subalternes. Mercure faisait les commissions de Jupiter, Iris celles de Junon ; cependant ils admirent encore des génies, des démons. La doctrine des anges gardiens fut mise en vers par Hésiode, contemporain d’Homère. Voici comme il s’explique dans le poème des Travaux et des Jours :

 

 

Dans les temps bienheureux de Saturne et de Rhée,

Le mal fut inconnu, la fatigue ignorée ;

Les dieux prodiguaient tout : les humains satisfaits,

Ne se disputant rien, forcés de vivre en paix,

N’avaient point corrompu leurs mœurs inaltérables.

La mort, l’affreuse mort, si terrible aux coupables,

N’était qu’un doux passage, en ce séjour mortel,

Des plaisirs de la terre aux délices du ciel.

Les hommes de ces temps sont nos heureux génies,

Nos démons fortunés, les soutiens de nos vies ;

Ils veillent près de nous ; ils voudraient de nos cœurs

Ecarter, s’il se peut, le crime et les douleurs, etc.

 

 

         Plus on fouille dans l’antiquité, plus on voit combien les nations modernes ont puisé tour à tour dans ces mines aujourd’hui presque abandonnées. Les Grecs, qui ont si longtemps passé pour inventeurs, avait imité l’Egypte, qui avait copié les Chaldéens, qui devaient presque tout aux Indiens. La doctrine des anges gardiens, qu’Hésiode avait si bien chantée, fut ensuite sophistiquée dans les écoles ; c’est tout ce qu’elles purent faire. Chaque homme eut son bon et son mauvais génie, comme chacun eut son étoile.

 

 

Est genius, natale comes qui temperat astrum.

 

HOR., lib. II, ep. II, V. 184.

 

 

         Socrate, comme on sait, avait un bon ange : mais il faut que ce soit le mauvais qui l’ait conduit. Ce ne peut-être qu’un très mauvais ange qui engage un philosophe à courir de maison en maison pour dire aux gens, par demande et par réponse, que le père et la mère, le précepteur et le petit garçon, sont des ignorants et des imbéciles. L’ange gardien a bien de la peine alors à garantir son protégé de la ciguë.

 

         On ne connaît de Marcus Brutus que son mauvais ange, qui lui apparut avant la bataille de Philippes.

 

 

 

 

 

SECTION II.

 

 

 

 

         La doctrine des anges est une des plus anciennes du monde, elle a précédé celle de l’immortalité de l’âme : cela n’est pas étrange. Il faut de la philosophie pour croire immortelle l’âme de l’homme mortel : il ne faut que de l’imagination et de la faiblesse pour inventer des êtres supérieurs à nous, qui nous protègent ou qui nous persécutent. Cependant il ne paraît pas que les anciens Egyptiens eussent aucune notion de ces êtres célestes, revêtus d’un corps éthéré, et ministres des ordres d’un Dieu. Les anciens Babyloniens furent les premiers qui admirent cette théologie. Les livres hébreux emploient les anges dès le premier livre de la Genèse ; mais la Genèse ne fut écrite que lorsque les Chaldéens étaient une nation déjà puissante ; et ce ne fut même que dans la captivité à Babylone, plus de mille ans après Moïse, que les Juifs apprirent les noms de Gabriel, de Raphaël, Michael, Uriel, etc., qu’on donnait aux anges. C’est une chose très singulière que les religions judaïque et chrétienne étant fondées sur la chute d’Adam, cette chute étant fondée sur la tentation du mauvais ange, du diable, cependant il ne soit pas dit un seul mot dans le Pentaleuque de l’existence des mauvais anges, encore moins de leur punition et de leur demeure dans l’enfer.

 

         La raison de cette omission est évidente ; c’est que les mauvais anges ne leur furent connus que dans la captivité à Babylone ; c’est alors qu’il commence à être question d’Asmodée, que Raphaël alla enchaîner dans la Haute-Egypte ; c’est alors que les Juifs entendent parler de Satan . Ce mot Satan était chaldéen, et le livre de Job, habitant de Chaldée, est le premier qui en fasse mention.

 

         Les anciens Perses disaient que Satan était un génie qui avait fait la guerre aux Dives et aux Péris, c’est-à-dire aux fées.

 

         Ainsi, selon les règles ordinaires de la probabilité, il serait permis à ceux qui ne se serviraient que de leur raison, de penser que c’est dans cette théologie qu’on a enfin pris l’idée chez les juifs et les chrétiens, que les mauvais anges avaient été chassés du ciel, et que leur prince avait tenté Eve sous la figure d’un serpent.

 

         On a prétendu qu’Isaïe (dans son chapitre XIV, V. 12) avait cette allégorie en vue quand il dit : « Quomodo cecidisti de cœlo, Lucifer, qui mane oriebaris ? ― Comment es-tu tombé du ciel, astre de lumière, qui te levais au matin ? »

 

         C’est même ce verset latin, traduit d’Isaïe, qui a procuré au diable le nom de Lucifer. On n’a pas songé que Lucifer signifie celui qui répand la lumière. On a encore moins réfléchi aux paroles d’Isaïe. Il parle du roi de Babylone détrôné, et, par une figure commune, il lui dit : Comment es-tu tombé des cieux, astre éclatant ?

 

         Il n’y a pas d’apparence qu’Isaïe ait voulu établir par ce trait de rhétorique la doctrine des anges précipités dans l’enfer : aussi ce ne fut guère que dans le temps de la primitive Eglise chrétienne, que les Pères et les rabbins s’efforcèrent d’encourager cette doctrine, pour sauver ce qu’il y avait d’incroyable dans l’histoire d’un serpent qui séduisit la mère des hommes, et qui, condamné pour cette mauvaise action à marcher sur le ventre, a depuis été l’ennemi de l’homme, qui tâche toujours de l’écraser, tandis que celui-ci tâche toujours de le mordre. Des substances célestes, précipitées dans l’abîme, qui en sortent pour persécuter le genre humain, ont paru quelque chose de plus sublime.

 

         On ne peut prouver, par aucun raisonnement, que ces puissances célestes et infernales existent ; mais aussi on ne saurait prouver qu’elles n’existent pas. Il n’y a certainement aucune contradiction à reconnaître des substances bienfaisantes et malignes, qui ne soient ni de la nature de Dieu, ni de la nature des hommes ; mais il ne suffit pas qu’une chose soit possible pour la croire.

 

         Les anges qui présidaient aux nations chez les Babyloniens et chez les Juifs, sont précisément ce qu’étaient les dieux d’Homère, des êtres célestes subordonnés à un être suprême. L’imagination qui a produit les uns a probablement produit les autres. Le nombre des dieux inférieurs s’accrut avec la religion d’Homère. Le nombre des anges s’augmenta chez les chrétiens avec le temps.

 

         Les auteurs connus sous le nom de Denis l’Aréopagite et de Grégoire Ier fixèrent le nombre des anges à neufs chœurs dans trois hiérarchies : la première, des Séraphins, des Chérubins et des trônes ; la seconde, des dominations, des vertus et des puissances ; la troisième, des principautés, des archanges, et enfin des anges, qui donnent la dénomination à tout le reste. Il n’est guère permis qu’à un pape de régler ainsi les rangs dans le ciel.

 

 

 

 

 

SECTION III.

 

 

 

         Ange, en grec, envoyé ; on n’en sera guère plus instruit quand on saura que les Perses avaient des Péris, les Hébreux des Malakim, les Grecs leurs Daimonoi.

 

         Mais ce qui nous instruira peut-être davantage, ce sera qu’une des premières idées des hommes a toujours été de placer des êtres intermédiaires entre la Divinité et nous ; ce sont ces démons, ces génies que l’antiquité inventa ; l’homme fit toujours les dieux à son image. On voyait les princes signifier leurs ordres par des messagers, donc la Divinité envoie aussi ses courriers : Mercure, Iris, étaient des courriers, des messagers.

 

         Les Hébreux, ce seul peuple conduit par la Divinité même, ne donnèrent point d’abord de noms aux anges que Dieu daignait enfin leur envoyer ; ils empruntèrent les noms que leur donnaient les Chaldéens, quand la nation juive fut captive dans la Babylonie ; Michel et Gabriel sont nommés pour la première fois par Daniel, esclave chez ces peuples. Le Juif Tobie, qui vivait à Ninive, connut l’ange Raphaël qui voyagea avec son fils pour l’aider à retirer de l’argent que lui devait le Juif Gabaël.

 

         Dans les lois des Juifs, c’est-à-dire dans le Lévitique et le Deutéronome, il n’est pas fait la moindre mention de l’existence des anges, à plus forte raison de leur culte ; aussi les saducéens ne croyaient-ils point aux anges.

 

         Mais dans les histoires des juifs il en est beaucoup parlé. Ces anges étaient corporels, ils avaient des ailes au dos, comme les gentils feignirent que Mercure en avait aux talons ; quelquefois ils cachaient leurs ailes sous leurs vêtements. Comment n’auraient-ils pas eu de corps, puisqu’ils buvaient et mangeaient, et que les habitants de Sodome voulurent commettre le péché de pédérastie avec les anges qui allèrent chez Loth ?

 

         L’ancienne tradition juive, selon Ben Maimon, admet dix degrés, dix ordres d’anges : 1. Les chaios acodesh, purs, saints. 2. Les ofamin, rapides. 3. Les oralim, les forts. 4. Les chasmalim, les flammes. 5. Les séraphim, étincelles. 6. Les malakim, anges, messagers, députés. 7. Les eloim, les dieux ou juges. 8. Les ben eloim, enfants des dieux. 9. Chérubim, images. 10 . Ychim, les animés.

 

         L’histoire de la chute des anges ne se trouve point dans les livres de Moïse ; le premier témoignage qu’on en rapporte est celui du prophète Isaïe, qui, apostrophant le roi de Babylone, s’écrie : Qu’est devenu l’exacteur des tributs ? les sapins et les cèdres se réjouissent de sa chute ; comment es-tu tombé du ciel, ô Hellel, étoile du matin ? On a traduit cet Hellel par le mot latin Lucifer ; et ensuite par un sens allégorique, on a donné le nom de Lucifer au prince des anges qui firent la guerre dans le ciel ; et enfin ce nom, qui signifie phosphore et aurore, est devenu le nom du diable.

 

         La religion chrétienne est fondée sur la chute des anges. Ceux qui se révoltèrent furent précipités des sphères qu’ils habitaient dans l’enfer au centre de la terre, et devinrent diables. Un diable tenta Eve sous la figure d’un serpent, et damna le genre humain. Jésus vint racheter le genre humain et triompher du diable, qui nous tente encore. Cependant cette tradition fondamentale ne se trouve que dans le livre apocryphe d’Enoch ; et encore y est-elle d’une manière toute différente de la tradition reçue.

 

         Saint Augustin, dans sa cent neuvième lettre, ne fait nulle difficulté d’attribuer des corps déliés et agiles aux bons et aux mauvais anges. Le pape Grégoire Ier a réduit à neuf chœurs, à neuf hiérarchies ou ordres, les dix chœurs des anges reconnus par les Juifs.

 

 

         Les Juifs avaient dans leur temple deux chérubins ayant chacun deux têtes, l’une de bœuf et l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au-dessous des oreilles (1). Nous peignons les anges et les archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux ailes au dos. A l’égard des trônes et des dominations, on ne s’est pas encore avisé de les peindre.

 

         Saint Thomas, à la question CVIII, article 2, dit que les trônes sont aussi près de Dieu que les chérubins et les séraphins, parce que c’est sur eux que Dieu est assis. Scot a compté mille millions d’anges. L’ancienne mythologie des bons et des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce et à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon et un mauvais ange, dont l’un l’assiste, et l’autre lui nuit depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; mais on ne sait pas encore si ces bons et mauvais anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres ; Consultez sur cet article la Somme de saint Thomas.

 

         On ne sait pas précisément où les anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vide, dans les planètes : Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits.

 

 

 

 

1 – « Les keroubîm (chérubins), qui gardent le paradis, sont des êtres symboliques, dit Munk, semblables aux sphinx des Egyptiens… » (G.A.)

 

A comme ANGE - Partie 2

 

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