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Mercredi 19 octobre 2011 3 19 /10 /Oct /2011 19:48

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Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

A comme ANA, ANECDOTES.

 

 

 

 

 

         Si on pouvait confronter Suétone avec les valets de chambre des douze Césars, pense-t-on qu’ils seraient toujours d’accord avec lui ? et en cas de dispute, quel est l’homme qui ne parierait pas pour les valets de chambre contre l’historien ?

 

         Parmi nous, combien de livres ne sont fondés que sur des bruits de ville, ainsi que la physique ne fut fondée que sur des chimères répétées de siècle en siècle jusqu’à notre temps !

 

         Ceux qui se plaisent à transcrire le soir dans leur cabinet ce qu’ils ont entendu dans le jour, devraient, comme saint Augustin, faire un livre de rétractations au bout de l’année.

 

         Quelqu’un raconte au grand-audiencier l’Estoile que Henri IV, chassant vers Creteil, entra seul dans un cabaret où quelques gens de loi de Paris dînaient dans une chambre haute. Le roi, qui ne se fait pas connaître, et qui cependant devait être très connu, leur fait demander par l’hôtesse s’ils veulent l’admettre à leur table, ou lui céder une partie de leur rôti pour son argent. Les Parisiens répondent qu’ils ont des affaires particulières à traiter ensemble, que leur dîner est court, et qu’ils prient l’inconnu de les excuser.

 

         Henri IV appelle ses gardes et fait fouetter outrageusement les convives, « pour leur apprendre, dit L’Estoile, une autre fois à être plus courtois à l’endroit des gentilshommes. »

 

         Quelques auteurs, qui de nos jours se sont mêlés d’écrire la vie de Henri IV, copient L’Estoile sans examen, rapportent cette anecdote, et, ce qu’il y a de pis, ils ne manquent pas de la louer comme une belle action de Henri IV.

 

         Cependant le fait n’est ni vrai, ni vraisemblable ; et loin de mériter des éloges, c’eût été à la fois dans Henri IV l’action la plus ridicule, la plus lâche, la plus tyrannique et la plus imprudente.

 

         Premièrement, il n’est pas vraisemblable qu’en 1602 Henri IV, dont la physionomie était si remarquable, et qui se montrait à tout le monde avec tant d’affabilité, fût inconnu dans Creteil auprès de Paris.

 

         Secondement, L’Estoile, loin de constater ce conte impertinent, dit qu’il le tient d’un homme qui le tenait de M. de Vitri. Ce n’est donc qu’un bruit de ville.

 

         Troisièmement, il serait bien lâche et bien odieux de punir d’une manière infamante des citoyens assemblés pour traiter d’affaires, qui certainement n’avaient commis aucune faute en refusant de partager leur dîner avec un inconnu très indiscret, qui pouvait fort aisément trouver à manger dans le même cabaret.

 

         Quatrièmement, cette action si tyrannique, si indigne d’un roi, et même de tout honnête homme, si punissable par les lois dans tout pays, aurait été aussi imprudente que ridicule et criminelle ; elle eût rendu Henri IV exécrable à toute la bourgeoisie de Paris, qu’il avait tant intérêt de ménager.

 

         Il ne fallait donc pas souiller l’histoire d’un conte si plat ; il ne fallait pas déshonorer Henri IV par une si impertinente anecdote.

 

         Dans un livre intitulé Anecdotes littéraires, imprimé chez Durand, en 1752, avec privilège, voici ce qu’on trouve, tome III, page 183 : « Les amours de Louis XIV ayant été jouées en Angleterre, ce prince voulut aussi faire jouer celles du roi Guillaume. L’abbé Brueys fut chargé par M. de Torcy de faire la pièce : mais, quoique applaudie, elle ne fut pas jouée, parce que celui qui en était l’objet mourut sur ces entrefaites. »

 

         Il y a autant de mensonges absurdes que de mots dans ce peu de lignes. Jamais on ne joua les amours de Louis XIV sur le théâtre de Londres. Jamais Louis XIV ne fut assez petit pour ordonner qu’on fît une comédie sur les amours du roi Guillaume. Jamais le roi Guillaume n’eut de maîtresse ; ce n’était pas d’une telle faiblesse qu’on l’accusait. Jamais le marquis de Torcy ne parla à l’abbé Brueys. Jamais il ne put faire ni à lui ni à personne une proposition si indiscrète et si puérile. Jamais l’abbé Brueys ne fit la comédie dont il est question. Fiez-vous après cela aux anecdotes.

 

         Il est dit dans le même livre que « Louis XIV fut si content de l’opéra d’Isis, qu’il fit rendre un arrêt du conseil par lequel il est permis à un homme de condition de chanter à l’Opéra, et d’en retirer des gages sans déroger. Cet arrêt a été enregistré au parlement de Paris. »

 

         Jamais il n’y eut une telle déclaration enregistrée au parlement de Paris. Ce qui est vrai, c’est que Lulli obtint en 1672, longtemps avant l’opéra d’Isis, des lettres portant permission d’établir son Opéra, et fit insérer dans ces lettres «  que les gentilshommes et les demoiselles pourraient chanter sur ce théâtre sans déroger. » Mais il n’y eut point de déclaration enregistrée (1).

 

         Je lis dans l’Histoire philosophique et politique du commerce dans les deux Indes, t. IV, page 66, qu’on est fondé à croire que « Louis XIV n’eut de vaisseaux que pour fixer sur lui l’admiration, pour châtier Gênes et Alger. » C’est écrire, c’est juger au hasard ; c’est contredire la vérité avec ignorance ; c’est insulter Louis XIV sans raison : ce monarque avait cent vaisseaux de guerre et soixante mille matelots dès l’an 1678, et le bombardement de Gênes est de 1684.

 

         De tous les ana, celui qui mérite le plus d’être mis au rang des mensonges imprimés, et surtout des mensonges insipides, est le Ségraisiana. Il fut compilé par un copiste de Ségrais, son domestique, et imprimé longtemps après la mort du maître.

 

         Le Ménagiana, revu par La Monnoye, est le seul dans lequel on trouve des choses instructives.

 

         Rien n’est plus commun dans la plupart de nos petits livres nouveaux que de voir de vieux bons mots attribué à nos contemporains ; des inscriptions, des épigrammes faites pour certains princes, appliquées à d’autres.

 

         Il est dit dans cette même Histoire philosophique, etc., tome I, page 63, que les Hollandais ayant chassé les Portugais de Malaca, le capitaine hollandais demanda au commandant portugais quand il reviendrait ; à quoi le vaincu répondit : « Quand vos péchés seront plus grands que les nôtres. » Cette réponse avait déjà été attribuée à un Anglais du temps du roi de France Charles VII, et auparavant à un émir sarrasin en Sicile : au reste, cette réponse est plus d’un capucin que d’un politique. Ce n’est pas parce que les Français étaient plus grands pécheurs que les Anglais que ceux-ci leur ont pris le Canada.

 

         L’auteur de cette même Histoire philosophique, etc., rapporte sérieusement, tome V, page 197, un petit conte inventé par Steele et inséré dans le Spectateur, et il veut faire passer ce conte pour une des causes réelles des guerres entre les Anglais et les sauvages. Voici l’historiette que Steele oppose à l’historiette beaucoup plus plaisante de la matrone d’Ephèse. Il s’agit de prouver que les hommes ne sont pas plus constants que les femmes. Mais dans Pétrone la matrone d’Ephèse n’a qu’une faiblesse amusante et pardonnable ; et le marchand Inkle, dans le Spectateur, est coupable de l’ingratitude la plus affreuse.

 

         Ce jeune voyageur Inkle est sur le point d’être pris par les Caraïbes dans le continent de l’Amérique, sans qu’on dise ni en quel endroit ni à quelle occasion. La jeune Jarika, jolie Caraïbe, lui sauve la vie, et enfin s’enfuit avec lui à la Barbade. Dès qu’ils y sont arrivés, Inkle va vendre sa bienfaitrice au marché. Ah ! ingrat, ah ! barbare, lui dit Jarika, tu veux me vendre et je suis grosse de roi ! Tu es grosse, répondit le marchand anglais ; tant mieux ! je te vendrai plus cher.

 

         Voilà ce qu’on nous donne pour une histoire véritable, pour l’origine d’une longue guerre. Le discours d’une fille de Boston à ses juges qui la condamnaient à la correction pour la cinquième fois, parce qu’elle était accouchée d’un cinquième enfant, est une plaisanterie, un pamphlet de l’illustre Franklin ; et il est rapporté dans le même ouvrage comme une pièce authentique. Que de contes ont orné et défiguré toutes les histoires !

 

         Dans un livre qui a fait beaucoup de bruit (2), et où l’on trouve des réflexions aussi vraies que profondes, il est dit que le Père Malebranche est l’auteur de la Prémotion physique. Cette inadvertance embarrasse plus d’un lecteur qui voudrait avoir la prémotion physique du P. Malebranche, et qui la chercherait très vainement.

 

         Il est dit dans ce livre que Galilée trouva la raison pour laquelle les pompes ne pouvaient élever les eaux au-dessus de trente-deux pieds. C’est précisément ce que Galilée ne trouva pas. Il vit bien que la pesanteur de l’air faisait élever l’eau, mais il ne put savoir pourquoi cet air n’agissait plus au-dessus de trente-deux pieds. Ce fut Toricelli qui devina qu’une colonne d’air équivalait à trente-deux pieds d’eau et à vingt-sept pouces de mercure ou environ.

 

         Le même auteur, plus occupé de penser que de citer juste, prétend qu’on fit pour Cromwell cette épitaphe :

 

Ci-gît le destructeur d’un pouvoir légitime,

Jusqu’à son dernier jour favorisé des cieux,

Dont les vertus méritaient mieux

Que le sceptre acquis par un crime.

Par quel destin faut-il, par quelle étrange loi,

Qu’à tous ceux qui sont nés pour porter la couronne

Ce soit l’usurpateur qui donne

L’exemple des vertus que doit avoir un roi ?

 

 

         Ces vers ne furent jamais faits pour Cromwell, mais pour le roi Guillaume. Ce n’est point une épitaphe, ce sont des vers pour mettre au bas du portrait de ce monarque. Il n’y a point Ci gît ; il y a : « Tel fut le destructeur d’un pouvoir légitime. » Jamais personne en France ne fut assez sot pour dire que Cromwell avait donné l’exemple de toutes les vertus. On pouvait lui accorder de la valeur et du génie ; mais le nom de vertueux n’était pas fait pour lui.

 

         Dans un Mercure de France du mois de septembre 1669, on attribue à Pope une épigramme faite en impromptu sur la mort d’un fameux usurier. Cette épigramme est reconnue depuis deux cents ans en Angleterre pour être de Shakespeare. Elle fut faite en effet sur-le-champ par ce célèbre poète. Un agent de change nommé Jean Dacombe, qu’on appelait vulgairement Dix-pour-cent, lui demandait en plaisantant quelle épitaphe il lui ferait s’il venait à mourir. Shakespeare lui répondit :

 

 

Ci gît un financier puissant

Que nous appelons Dix-pour-cent ;

Je gagerais cent contre dix

Qu’il n’est pas dans le paradis.

Lorsque  Belzébuth arriva

Pour s’emparer de cette tombe,

On lui dit : Qu’emportez-vous-là ?

Eh ! c’est notre ami Jean Dacombe.

 

 

 

         On vient de renouveler encore cette ancienne plaisanterie :

 

 

Je sais bien qu’un homme d’église,

Qu’on redoutait fort en ce lieu,

Vient de rendre son âme à Dieu ;

Mais je ne sais si Dieu l’a prise.

 

 

         Il y a cent facéties, cent contes qui font le tour du monde depuis trente siècles. On farcit les livres de maximes qu’on donne comme neuves, et qui se retrouvent dans Plutarque, dans Athénée, dans Sénèque, dans Plaute, dans toute l’antiquité.

 

         Ce ne sont là que des méprises aussi innocentes que communes ; mais pour les faussetés volontaires, pour les mensonges historiques qui portent des atteintes à la gloire des princes et à la réputation des particuliers, ce sont des délits sérieux.

 

         De tous les livres grossis de fausses anecdotes, celui dans lequel les mensonges les plus absurdes sont entassés avec le plus d’impudence, c’est la compilation des prétendus Mémoires de madame de Maintenon. Le fond en était vrai, l’auteur avait eu quelques lettres de cette dame, qu’une personne élevée à Saint-Cyr lui avait communiquées. Ce peu de vérités a été noyé dans un roman de sept tomes.

 

         C’est là que l’auteur peint Louis XIV supplanté par un de ses valets de chambre ; c’est là qu’il suppose des lettres de mademoiselle Mancini, depuis connétable Colonne, à Louis XIV. C’est là qu’il fait dire à cette nièce du cardinal Mazarin, dans une lettre au roi : « Vous obéissez à un prêtre, vous n’êtes pas digne de moi si vous aimez à servir. Je vous aime comme mes yeux, mais j’aime encore mieux votre gloire. » Certainement l’auteur n’avait pas l’original de cette lettre.

 

         « Mademoiselle de La Vallière (dit-il dans un autre endroit) s’était jetée sur un fauteuil dans un déshabillé léger ; là elle pensait à loisir à son amant. Souvent le jour la retrouvait assise dans une chaise, accoudée sur une table, l’œil fixe, l’âme attachée au même objet dans l’extase de l’amour. Uniquement occupée du roi, peut-être se plaignait-elle en ce moment de la vigilance des espions d’Henriette et de la sévérité de la reine-mère. Un bruit léger la retire de sa rêverie ; elle recule de surprise et d’effroi. Louis tombe à ses genoux. Elle veut s’enfuir, il l’arrête : elle menace, il l’apaise : elle pleure, il essuie ses larmes. »

 

Une telle description ne serait pas même reçue aujourd’hui dans le plus fade de ces romans qui sont faits à peine pour les femmes de chambre.

 

         Après la révocation de l’édit de Nantes, on trouve un chapitre intitulé Etat du cœur. Mais à ces ridicules succèdent les calomnies les plus grossières contre le roi, contre son fils, son petit-fils, le duc d’Orléans son neveu, tous les princes du sang, les ministres et les généraux. C’est ainsi que la hardiesse, animée par la faim, produit des monstres (3).

 

         On ne peut trop précautionner les lecteurs contre cette foule de libelles atroces qui ont inondé si longtemps l’Europe.

 

 

 A comme ANA - ANECDOTES

 

 

 

 

 

1 – Voyez dans l’article ART DRAMATIQUE ce qui concerne l’Opéra.

 

2 – Le livre de l’Esprit, par Helvétius.

 

3 – Voyez HISTOIRE.

 

 

Par loveVoltaire - Publié dans : Dictionnaire Philosophique
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