DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : A comm AME - Section V

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SECTION V.

 

 

DU PARADOXE DE WARBURTON SUR L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME.

 

 

 

 

 

 

         Warburton, éditeur et commentateur de Shakespeare, et évêque de Glocester, usant de la liberté anglaise, et abusant de la coutume de dire des injures à ses adversaires, a composé quatre volumes pour prouver que l’immortalité de l’âme n’a jamais été annoncée dans le Pentateuque, et pour conclure de cette preuve même que la mission de Moïse, qu’il appelle légation, est divine. Voici le précis de son livre, qu’il donne lui-même pages 7 et 8 du premier tome :

 

 

1°/  « La doctrine d’une vie à venir, des récompenses et des châtiments après la mort, est nécessaire à toute société civile.

 

 

2°/  Tout le genre humain (et c’est en quoi il se trompe), et spécialement les plus sages et plus savantes nations de l’antiquité, se sont accordés à croire et à enseigner cette doctrine.

 

 

3°/  Elle ne peut se trouver en aucun endroit de la loi de Moïse ; donc la loi de Moïse est d’un original divin. Ce que je vais prouver par les deux syllogismes suivants :

 

 

 

PREMIER SYLLOGISME.

 

 

         Toute religion, toute société qui n’a pas l’immortalité de l’âme pour son principe, ne peut être soutenue que par une providence extraordinaire. La religion juive n’avait pas l’immortalité de l’âme pour principe ; donc la religion juive était soutenue par une providence extraordinaire.

 

 

SECOND SYLLOGISME.

 

 

         Les anciens législateurs ont tous dit qu’une religion qui n’enseignerait pas l’immortalité de l’âme ne pouvait être soutenue que par une providence extraordinaire ; Moïse a institué une religion qui n’est pas fondée sur l’immortalité de l’âme ; donc Moïse croyait sa religion maintenue par une providence extraordinaire. »

 

         Ce qui est bien plus extraordinaire, c’est cette assertion de Warburton, qu’il a mise en gros caractères à la tête de son livre. On lui a reproché souvent l’extrême témérité et la mauvaise foi avec laquelle il ose dire que tous les anciens législateurs ont cru qu’une religion qui n’est pas fondée sur les peines et les récompenses après la mort ne peut être soutenue que par une providence extraordinaire ; il n’y en a pas un seul qui l’ait jamais dit. Il n’entreprend pas même d’en apporter aucun exemple dans son énorme livre farci d’une immense quantité de citations, qui toutes sont étrangères à son sujet. Il s’est enterré sous un amas d’auteurs grecs et latins, anciens et modernes, de peur qu’on ne pénétrât jusqu’à lui, à travers une multitude horrible d’enveloppes. Lorsque enfin la critique a fouillé jusqu’au fond, il est ressuscité d’entre tous ces morts pour charger d’outrages tous ses adversaires.

 

         Il est vrai que vers la fin de son quatrième volume, après avoir marché par cent labyrinthes et s’être battu avec tous ceux qu’il a rencontrés en chemin, il vient enfin à sa grande question qu’il avait laissée là. Il s’en prend au livre de Job, qui passe chez les savants pour l’ouvrage d’un Arabe, et il veut prouver que Job ne croyait point à l’immortalité de l’âme. Ensuite il explique à sa façon tous les textes de l’Ecriture par lesquels on a voulu combattre son sentiment.

 

         Tout ce qu’on en doit dire, c’est que, s’il avait raison, ce n’était pas à un évêque d’avoir ainsi raison. Il devait sentir qu’on en pouvait tirer des conséquences trop dangereuses (1). Mais il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde ; cet homme, qui est devenu délateur et persécuteur, n’a été fait évêque par la protection d’un ministre d’Etat qu’immédiatement après avoir fait son livre.

 

         A Salamanque, à Coimbre, à Rome, il aurait été obligé de se rétracter et de demander pardon. En Angleterre, il est devenu pair du royaume avec cent mille livres de rente ; c’était de quoi adoucir ses mœurs.

 

 A comme AME - Section 5

 

 

 

 

1 – On les a tirées, en effet, ces dangereuses conséquences. On lui a dit : La créance de l’âme immortelle est nécessaire ou non. Si elle n’est pas nécessaire, pourquoi Jésus-Christ l’a-t-il annoncée ? Si elle est nécessaire, pourquoi Moïse n’en a-t-il pas fait la base de sa religion ? Ou Moïse était instruit de ce dogme, ou il ne l’était pas. S’il l’ignorait, il était indigne de donner des lois. S’il le savait et le cachait, quel nom voulez-vous qu’on lui donne ? De quelque côté que vous vous tourniez, vous tombez dans un abîme qu’un évêque ne devait pas ouvrir. Votre dédicace aux francs-pensants, vos fades plaisanteries avec eux et vos bassesses auprès de milord Hardwich, ne vous sauveront pas de l’opprobre dont vos contradictions continuelles vous ont couvert  et vous apprendrez que quand on dit des choses hardies, il faut les dire modestement.

 

 

 

 

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