CORRESPONDANCE : Catherine II et Voltaire - Suite et fin

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Photo de KHALAH

 

 

 

 

142–  DE L’IMPERATRICE.

 

Le 13/24 Auguste.

 

 

         Monsieur, quoique très plaisamment vous prétendiez être en disgrâce à ma cour, je vous déclare que vous ne l’êtes point : je ne vous ai planté là ni pour Diderot, ni pour Grimm, ni pour tel autre favori. Je vous révère tout comme par le passé ; et quoi qu’on vous dise de moi, je ne suis ni volage, ni inconstante.

 

         Le marquis de Pugatschef m’a donné du fil à retordre cette année ; j’ai été obligée, pendant plus de six semaines, de m’occuper de cette affaire avec une attention non interrompue, et puis vous me grondez, et vous me dites que, de votre vie, vous ne voulez plus aimer d’impératrice. Cependant, il me semble que pour avoir fait une si jolie paix avec les Turcs (1) vos ennemis et les miens, je méritais de votre part quelque indulgence, et point de haine.

 

         Malgré mes occupations, je n’ai point oublié l’affaire de Rose le Livonien, votre protégé. Son sauf-conduit n’a pu être expédié à Lubeck comme vous le désiriez, parce que Rose, outre ses dettes, s’est sauvé de prison, malgré les saufs-conduits, qui ne sont guère en usage chez nous. Je n’ai point reçu d’autres lettres depuis plusieurs mois que celle au sujet de ce Rose, et par conséquent, je n’ai aucune connaissance du Français dont vous me parlez dans votre lettre du 9 de ce mois.

 

         Mais en vérité, monsieur, j’aurais envie de me plaindre à mon tour des déclarations d’extinction de passion que vous me faites, si je ne voyais, à travers votre dépit, tout l’intérêt que l’amitié vous inspire encore pour moi.

 

         Vivez, monsieur, et raccommodons-nous ; car aussi bien il n’y a pas de quoi nous brouiller : j’espère bien que dans un codicille en ma faveur, vous rétracterez ce prétendu testament si peu galant. Vous êtes bon Russe, et vous ne sauriez être l’ennemi de CATERINE.

 

 

1 – Paix de Kaynardgi, signée le 21 Juillet. (G.A.)

 

 

 

 

 

143  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, ce 6 Octobre.

 

 

L’amour fit le serment, l’amour l’a violé. (Rac., Bajazet.)

 

 

         Je pardonne à votre majesté impériale, et je rentre dans vos chaînes. Ni le grand-turc ni moi, nous ne gagnerions rien à être en colère contre vous ; mais je mettrais, si j’osais, une condition au pardon que j’accorde si bénignement à votre majesté ; ce serait de savoir si le marquis de Pugatschef est agent ou instrument. Je n’ai pas l’impertinence de vous demander son secret ; je ne crois pas le marquis instrument d’Achmet IV, qui choisissait si mal les siens, et qui, probablement, n’avait rien de bon à choisir. Pugatschef ne servait pas le pape Ganganelli, qui est allé trouver saint Pierre, avec un passeport de saint Ignace (1) ; Il n’était aux gages ni du roi de la Chine, ni du roi de Perse, ni du grand-mogol. Je dirais donc avec circonspection à ce Pugatschef : Monsieur, êtes-vous maître ou valet ? Agissez-vous pour votre compte ou pour celui d’un autre ? Je ne vous demande pas qui vous emploie, mais seulement si vous êtes employé : quoi qu’il en soit, monsieur le marquis, j’estime que vous finirez par être pendu : vous le méritez bien, car vous êtes non seulement coupable envers mon auguste impératrice, qui vous ferait peut-être grâce, mais vous l’êtes envers tout l’empire, qui ne vous pardonnera pas. Laissez-moi maintenant reprendre le fil de mon discours avec votre souveraine.

 

         Madame, quoi ! Dans le temps que vous êtes occupée du sultan, du grand vizir, de son armée détruite, de vos triomphes, de votre paix si glorieuse et si utile, de vos grands établissements, et même de Pugatschef, vous baissez les yeux sur le Livonien Rose ! Vous avez deviné que c’est un escroc, un fripon ! Votre majesté impériale a très bien deviné, et j’étais un imbécile de m’être laissé séduire par sa face rebondie.

 

         Je ne puis, cette année, grossir la foule des Européans et des Asiatiques qui viennent contempler l’admirable autocratrice, victorieuse, pacificatrice, législatrice, la saison est trop avancée ; mais je demande à votre majesté la permission de venir me mettre à ses pieds l’année prochaine, ou dans deux ans ou dans dix. Pourquoi n’aurais-je pas le plaisir de me faire enterrer dans quelque coin de Pétersbourg, d’où je pusse vous voir passer et repasser sous vos arcs de triomphe, couronnée de lauriers et d’oliviers ?

 

         En attendant, je me mets à vos pieds de mon trou de Ferney, en regardant votre portrait avec des yeux toujours étonnés, et un cœur toujours plein de transport. Le vieux malade.

 

 

1 – Clément XIV venait de mourir empoisonné, dit-on, par les jésuites dont il avait supprimé l’ordre. (G.A.)

 

 

 

 

 

144  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 19 Octobre.

 

         Madame, mon impertinence ne fatigue pas aujourd’hui votre majesté impériale pour la large face du Livonien Rose, ni pour celle de l’avocat Duménil, qui voulait vous aider à faire des lois, par le conseil de son parrain. Il s’agit aujourd’hui d’un jeune gentilhomme, bon géomètre, bon ingénieur, ayant des mœurs et du courage ; il se nomme de Murnan : sa famille est de la province où je suis. Il est fortement recommandé à M. Euler, que vous honorez de votre protection. Tous ses maîtres rendent de lui le témoignage le plus avantageux.

 

         Votre majesté ne doit point être surprise qu’il désire passionnément d’entrer à votre service. Tout ce qui doit affliger ce jeune officier, c’est que vous ayez sitôt accordé la paix au sultan ; car il aurait bien voulu lever le plan de Constantinople, et contrecarrer le chevalier de Tott.

 

         Il ne m’appartient pas d’oser vous présenter personne ; mais enfin votre majesté ne peut m’empêcher d’être jaloux de toux ceux qui ont vingt-cinq ans, qui peuvent aller sur la Néva et sur le Bosphore, qui peuvent vous servir de la tête et de la main, et qui seront prédestinés, si par hasard ils sont tués à votre service. Il est bien dur de vivre au coin de son feu en pareil cas.

 

         Je me mets tristement aux pieds de votre majesté impériale, comme un vieux Suisse inutile.

 

 

 

 

145–  DE L’IMPERATRICE.

 

Le 22 Octobre/2 Novembre.

 

 

         Volontiers, monsieur, je satisferai votre curiosité sur le compte de Pugatschef : ce me sera d’autant plus aisé qu’il y a un mois qu’il est pris, ou, pour parler plus exactement, qu’il a été lié et garrotté par ses propres gens, dans la plaine inhabitée entre le Volga et le Jaïck, où il avait été chassé par les troupes envoyées contre eux de toutes parts. Privés de nourriture et de moyens pour se ravitailler, ses compagnons, excédés d’ailleurs des cruautés qu’il commettait, et espérant obtenir leur pardon, le livrèrent au commandant de la forteresse du Jaïck (1), qui l’envoya à Sinbirsk au général comte Panin. Il est présentement en chemin, pour être conduit à Moscou (2). Amené devant le comte Panin, il avoua naïvement dans son premier interrogatoire qu’il était Cosaque du Don, nomma l’endroit de sa naissance, dit qu’il était marié à la fille d’un Cosaque du Don, qu’il avait trois enfants, que, dans ces troubles, il avait épousé une autre femme, que ses frères et ses neveux servaient dans la première armée, que lui-même avait servi les deux premières campagnes contre la Porte, etc.

 

         Comme le général Panin a beaucoup de Cosaques du Don avec lui, et que les troupes de cette nation n’ont jamais mordu à l’hameçon de ce brigand, tout ceci fut bientôt vérifié par les compatriotes de Pugatschef. Il ne sait ni lire ni écrire, mais c’est un homme extrêmement hardi et déterminé. Jusqu’ici il n’y a pas la moindre trace qu’il ait été l’instrument de quelque puissance, ni qu’il ait suivi l’inspiration de qui que ce soit. Il est à supposer que M. Pugatschef est maître brigand et non valet d’âme qui vive.

 

         Je crois qu’après Tamerlan, il n’y en a guère eu qui ait plus détruit l’espèce humaine. D’abord il faisait pendre, sans rémission ni autre forme de procès toutes les races nobles, hommes, femmes, et enfants, tous les officiers, tous les soldats qu’il pouvait attraper : nul endroit où il a passé n’a été épargné : il pillait et saccageait ceux mêmes qui, pour éviter ses cruautés, cherchaient à se le rendre favorable par une bonne réception : personne n’était devant lui à l’abri du pillage, de la violence et du meurtre.

 

         Mais ce qui montre bien jusqu’où l’homme se flatte, c’est qu’il ose concevoir quelque espérance. Il s’imagine qu’à cause de son courage je pourrais lui faire grâce, et qu’il ferait oublier ses crimes passés par ses services futurs. S’il n’avait offensé que moi, son raisonnement pourrait être juste, et je lui pardonnerais ; mais cette cause est celle de l’empire, qui a ses lois.

 

         Vous voyez par là, monsieur, que Duménil, avocat, dont je n’ai jamais entendu parler, malgré les avis de son parrain, est venu trop tard pour législater. M. La Rivière même, qui nous supposait, il y a six ans, marcher à quatre pattes, et qui très poliment s’était donné la peine de venir de la Martinique pour nous dresser sur nos pieds de derrière, n’était plus à temps. (3).

 

         Quant au baisemain des prêtres sur lequel vous me questionnez, je vous dirai que c’est un usage de l’Eglise grecque, établi, je pense, presque avec elle. Depuis dix ou douze ans, les prêtres commencent à retirer leurs mains, les uns par politesse, les autres par humilité. Ainsi ne vous gendarmez pas trop contre un ancien usage qui s’abolit peu à peu.

 

         Je ne sais pas aussi si vous trouveriez beaucoup à me gronder sur ce que, dès ma quatorzième année, je me suis conformée à cet usage établi. En tout cas, je ne serais pas la seule qui mériterais de l’être. Si vous venez ici, et si vous vous y faites prêtre, je vous demanderai votre bénédiction ; et quand vous me l’aurez donnée, je baiserai de bon cœur cette main qui a écrit tant de belles choses, et tant de vérité si utiles. Mais, pour que vous sachiez où me trouver, je vous avertis que cet hiver, je m’en vais à Moscou. Adieu, portez-vous bien. CATERINE.

 

 

1 – Pugatschef négligea de prendre Moscou où cent mille serfs l’attendaient. Cette faute le perdit. Il fut livré par quelques traîtres moyennant cent mille roubles. (G.A.)

2 – On l’amenait dans une cage de fer. (G.A.)

3 – Mercier de La Rivière, proposé à Catherine par le prince Gallitzin, son ministre à Paris, arriva à Saint-Pétersbourg après le départ de Catherine pour Moscou où les députés des provinces étaient assemblés. Il ne vit l’impératrice qu’une seule fois et revint en France fort mécontent. (G.A.)

 

 

 

 

146  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 16 Décembre.

 

         Madame, c’était donc un diable d’homme que ce marquis de Pugatschef ? Et il faut que le divan soit bien bête pour ne lui avoir pas envoyé quelque argent. Il ne savait donc pas plus écrire que Gengis-kan et Tamerlan ? Il y a eu même, dit-on, des gens qui ont fondé des religions, sans pourvoir seulement signer leur nom (1). Tout cela n’est pas à l’honneur de la nature humaine : ce qui lui fait honneur, c’est votre magnanimité. Votre majesté impériale donne de grands exemples, qui sont déjà suivis par le prince votre fils. Il vient de donner une pension à un jeune homme de mes amis, nommé M. de La Harpe (2), qu’il ne connaît que par son mérite trop méconnu en France. De tels bienfaits, répandus à propos, enflent la bouche de la renommée, et passent à la postérité.

 

         Je crois que votre majesté, qui sait lire et écrire, va reprendre le bel ouvrage de sa législation, quoiqu’elle n’ait plus auprès d’elle le pauvre Solon nommé La Rivière, qui était venu vous donner des leçons, et qu’elle n’ait pas encore pour premier ministre cet avocat sans cause nommé Duménil, qui vient enseigner la coutume de Paris à Pétersbourg de la part de son parrain.

 

         Vous serez réduite à donner des lois sans le secours de ces deux grands personnages ; mais je vous conjure, madame, d’insérer dans votre code une loi expresse qui n’accorde la permission de baiser les mains des prêtres qu’à leurs maîtresses. Il est vrai que Jésus-Christ se laissa baiser les jambes par Madeleine, mais ni nos prêtres ni les vôtres n’ont rien de commun avec Jésus-Christ.

 

         J’avoue qu’en Italie et en Espagne les dames baisent la main d’un jacobin ou d’un cordelier, et que ces marauds-là prennent beaucoup de libertés avec nos femmes. Je voudrais que les dames de Pétersbourg fussent un peu plus fières. Si j’étais femme à Pétersbourg, jeune et jolie, je ne baiserais que les mains de vos braves officiers, qui ont fait fuir les Turcs sur terre et sur mer, et ils me baiseraient tout ce qu’ils voudraient. Jamais on ne pourrait me résoudre à baiser la main d’un moine, qui est souvent très malpropre. Je veux consulter sur cette grande question le parrain du sieur Duménil.

 

         En attendant, madame, permettez-moi de baiser la statue de Pierre-le-Grand (3) et le bas de la robe de Catherine plus grande. Je sais qu’elle a une main plus belle que celle de tous les prêtres de son empire ; mais je n’ose baiser que ses pieds, qui sont aussi blancs que les neiges de son pays.

 

         Je la supplie de daigner conserver un peu de bonté pour le vieux radoteur des Alpes.

 

1 – Allusion à Jésus-Christ. (G.A.)

2 – La Harpe fut le correspondant littéraire du grand-duc, de 1774 à 1789. (G.A.)

3 – De Falconet. (G.A.)

4 – Il fut écartelé, bien que la peine de mort fût censée bannie de la législation russe. (G.A.)

 

 

 

 

147–  DE L’IMPERATRICE.

 

A Czarskozélo, le 29 Décembre 1774/9 Janvier 1775.

 

 

         Monsieur, je réponds aujourd’hui à deux de vos lettres. Celle du 19 Octobre m’est parvenue par le sieur Murnan, que vous en aviez chargé ; votre recommandation l’a fait recevoir à mon service, comme vous l’avez désiré, quoique la guerre soit finie.

 

         Le marquis de Pugatschef, dont vous me parlez encore dans votre lettre du 16 Décembre, a vécu en scélérat et va finir en lâche. Il a paru si timide et si faible dans sa prison, qu’on a été obligé de le préparer à sa sentence avec précaution, crainte qu’il ne mourût de peur sur-le-champ. (1)

 

         Dans quelques jours d’ici je pars pour Moscou. C’est là que je reprendrai le grand ouvrage de Solon-la-Rivière, et de la coutume de l’avocat Duménil, dont jusqu’ici je n’ai point entendu parler. Je serais bien aise cependant de faire la connaissance de son parrain ; peut-être me fournirait-il un projet pour abolir entièrement l’usage du baisemain des prêtres contre lequel vous plaidez avec force. Quand vous aurez consulté ce parrain, vous voudrez bien me communiquer son avis ; en attendant, vous me permettrez que l’ancienne coutume tombe d’elle-même tout doucement.

 

         Quatre de mes frégates sont arrivées de l’Archipel à Constantinople : l’une d’elles a passé dans la mer Noire pour se rendre dans notre port de Kersch, sans que ce phénomène, le premier, je pense, depuis que le monde existe ait été précédé d’une comète. Le parrain de M. Duménil sait-il cela ? Et qu’en dit-il ?

 

         Il ne sera peut-être pas fâché d’apprendre un trait de politesse de la part de mon bon frère et ami sultan Abdhul-Achmet, qui, voyant passer mes frégates, du fond de son harem, leur envoya une chaloupe pour les avertir qu’il y avait beaucoup de pierres sous l’eau dans tel endroit du canal, et qu’ils eussent à prendre garde que le courant ne les entraînât de ce côté-là ; cela est humain, cela est poli.

 

         Soyez assuré, monsieur, que mes sentiments pour vous sont toujours les mêmes, et que je suis très sensible et très reconnaissante pour tout ce que vous me dites d’agréable, etc. CATERINE.

 

 

1 – Il fut écartelé, bien que la peine de mort fût censée bannie de la législation russe. (G.A.)

 

 

 

148  –  DE VOLTAIRE.

 

Ferney, 28 Juin 1775.

 

         Madame, pardonnez ; voici le fait :

 

         Un très bon peintre, nommé Barrat, arrive chez moi ; il me trouve écrivant devant votre portrait ; il me peint dans cette attitude, et il a l’audace de vouloir mettre cette fantaisie aux pieds de votre majesté impériale ; il l’encadre et la fait partir. Je ne puis que vous supplier de pardonner à la témérité de ce peintre. C’est un homme qui d’ailleurs a le talent de faire en un quart d’heure ce que les autres ne feraient qu’en huit jours. Il peindrait une galerie en moins de temps qu’on y donnerait le bal ; il a surtout l’art de faire parfaitement ressembler. Je ne lui connais de défaut que sa témérité de prendre votre majesté impériale pour juge de ses talents. Peut-être aurez-vous l’indulgence de faire placer ce tableau dans quelque coin, et vous direz en passant : Voilà celui qui m’adore pour moi-même, comme les quiétistes adorent Dieu. Vos sujets sont plus heureux que moi, ils vous adorent et vous voient.

 

         J’apprends dans le moment, madame, que votre majesté, qui s’est fait si bien connaître dans la Méditerranée, avait un vice-consul à Cadix, et que ce vice-consul, qui était Allemand, est mort. Il y a un autre allemand, nommé Jean-Louis Pettremann, demeurant à Cadix, qui servirait très bien votre majesté, si elle n’avait pas disposé de cette place. Il ne m’appartient pas d’oser vous proposer un vice-consul ni un pro-consul ; je crois que, s’il y avait encore des consuls romains, ils ne tiendraient pas plus devant vous que les grands vizirs.

 

         Daignez, madame, du pinacle de votre gloire, agréer le profond et inutile respect, l’attachement inviolable, et la reconnaissance du vieux malade de Ferney.

 

1 – Voyez la lettre précédente.

 

 

 

 

149  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 7 Juillet 1775.

 

         Madame, je suis bien plus téméraire que je ne croyais avec la bienfaitrice de cinquante ou soixante provinces, victorieuse de Moustapha. Elle pardonnera mon impertinence, quand elle verra de quoi il s’agit.

 

         Marc Le Fort, petit-neveu de ce François Le Fort qui rendit quelques services assez importants à la Russie sous les yeux de l’empereur Pierre-le-Grand, représente à l’impératrice Catherine II la très grande, qu’il peut la servir dans le commerce de sa nation à Marseille. Il a séjourné plus de vingt ans dans ce port, et il a été très utile à tous les négociants du Levant.

 

         Si l’intention de sa majesté impériale est que les Russes aient un traité de commerce avec la France, et particulièrement vers la Méditerranée, Marc Le Fort lui offre ses très humbles services.

 

         Il dit que les vaisseaux russes peuvent apporter à Marseille, avec un grand avantage, chanvre, fer, bois, potasse, huile de baleine, et rapporter toutes les denrées de Provence.

 

         Il dit que les Suédois et les Danois font ce commerce, et ont des consuls à Marseille ; ces consuls sont Génevois.

 

         Le petit-neveu du général Le Fort serait un très digne consul de sa majesté impériale.

 

         Voilà donc, madame, en très peu de temps, un vice-consul et un consul que je mets à vos pieds (1). Cette proposition a je ne sais quel air de l’empire romain ; mais, dans le fond de mon cœur, je donne la préférence à l’empire russe.

 

         J’ignore absolument en quels termes est actuellement votre empire avec le petit pays des Welches, qui prétendent toujours être Français ; pour moi, j’ai l’honneur d’être un vieux Suisse que vous avez naturalisé votre sujet. Marc Le Fort est un meilleur sujet que moi ; nous attendons vos ordres. Le vieux malade de Ferney se met aux pieds de votre majesté impériale ; il mourra en invoquant votre nom.

 

 

1 – Voyez la lettre précédente. (G.A.)

 

 

 

 

150  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 18 Octobre 1775.

 

         Madame, après avoir été étonné et enchanté de vos victoires pendant quatre années de suite, je le suis encore de vos fêtes. J’ai bien de la peine à comprendre comment votre majesté impériale a ordonné à la mer Noire de venir dans une plaine auprès de Moscou. Je vois des vaisseaux sur cette mer, des villes sur les bords, des cocagnes pour un peuple immense, des feux d’artifice, et tous les miracles de l’Opéra réunis.

 

         Je savais bien que la très grande Catherine II était la première personne du monde entier ; mais je ne savais pas qu’elle fût magicienne.

 

         Puisqu’elle a tant de pouvoir sur tous les éléments, que lui en aurait-il coûté de plus pour m’envoyer la flèche d’Abaris, ou le carrosse du bon homme Elie, afin que je fusse témoin de toutes vos grandeurs et de tous vos plaisirs ?

 

         On croit, dans mon pays, que tout cela est un songe. J’en aurais certifié la vérité ; j’aurais dit à mes compatriotes, qui font les entendus : Messieurs, les fêtes sur la mer Noire sont encore fort peu de chose, en comparaison des établissements pour les orphelins et pour les maisons d’éducation ; ces fêtes passent en un jour, mais ces maisons durent tous les siècles.

 

         Je me jette aux pieds de votre majesté impériale, pour lui demander bien humblement pardon d’avoir osé l’interrompre par toutes mes importunités misérables.

 

         Je demande pardon d’avoir laissé partir le tableau d’un peintre de la ville de Lyon.

 

         Je demande pardon d’avoir parlé d’un vice-consul de Cadix, nommé Widellin, et d’un autre qui se présente pour exercer la suprême dignité du vice-consulat.

 

         Je demande pardon d’avoir proposé une autre dignité de consul à Marseille.

 

         J’ai honte de dire qu’il se présentait encore un autre consul à Lyon.

 

         L’empire romain ne donnait jamais que deux consulats à la fois : mais tout le monde veut être consul de Russie. Tous ceux qui entrent chez moi et qui voient votre portrait s’imagines que j’ai un grand crédit à votre cour. Ils me disent : Faites-nous consuls de cette impératrice qui devrait être souveraine de tout ce globe, mais qui en possède environ un quart. Je tâche de réprimer leur ambition.

 

         Je ferais mieux, madame, de réprimer ma bavarderie. Je sens que j’ennuie la conquérante, la législatrice, la bienfaitrice : il m’est permis de l’adorer, mais il ne m’est pas permis de l’ennuyer à cet excès. Il faut mettre des bornes à mon zèle et à mes témérités, il faut se borner malgré soi au profond respect.

 

 

 

 

 

151 –  DE L’IMPERATRICE.

 

A Czarskozélo, 14/25 Juin 1776.

 

 

         Monsieur, plus on vit dans ce monde et plus on s’accoutume à voir alternativement les événements heureux céder la place aux plus tristes spectacles, et ceux-ci à leur tour suivis de scènes étonnantes. Les pertes dont vous me parlez (1), monsieur, m’ont touché sensiblement en leur temps par toutes les circonstances malheureuses qui les ont accompagnées, aucun secours humain n’ayant pu ni les prévoir, ni les prévenir, ni réussir à sauver tous les deux, ou au moins l’un des deux. La part que vous prenez, monsieur, m’est une nouvelle preuve des sentiments que vous m’avez toujours témoignés, et pour lesquels je vous ai mille obligations. Nous sommes présentement très occupés à réparer nos pertes. Les règlements que vous me demandez ne sont encore traduits et imprimés qu’en allemand : rien n’est plus difficile que d’avoir une bonne traduction française de quoi que ce soit écrit en russe ; cette dernière langue est si riche, si énergique, et souffre tant d’inversions et de compositions de termes, qu’on la manie comme l’on veut ; la vôtre est si sage et si pauvre, qu’il faut être vous pour en avoir tiré le parti et l’usage que vous en avez su faire.

 

         Dès que j’aurai une traduction passable, je vous l’enverrai ; mais je vous avertis d’avance que cet ouvrage est très sec, très ennuyeux, et que qui y cherchera autre chose que de l’ordre et du sens commun sera trompé. Il n’y a certainement dans tout ce fracas ni esprit ni génie, mais seulement beaucoup d’utilité.

 

         Adieu, monsieur ; portez-vous bien, et soyez assuré que rien au monde ne peut changer ma façon de penser à votre égard. CATERINE.

 

 

1 – On n’a pas la lettre où Voltaire parle de ces pertes. (G.A.)

 

 

 

 

152  –  DE VOLTAIRE.

 

24 Janvier 1777.

 

         Madame, votre sujet, moitié Suisse, moitié Gaulois, nommé Voltaire, était près de mourir il y a quelques jours : son confesseur catholique apostolique romain, c’est-à-dire universel, coureur de Rome, vint pour me préparer au voyage ; le malade lui dit : Mon révérend père, Dieu pourrait bien me damner. Et pourquoi cela, vieux bonhomme ? me dit le prêtre. Hélas ! lui répondis-je, c’est qu’on m’a accusé auprès de lui d’être un ingrat. J’ai été comblé des bontés d’une autocratrice qui est une de ses plus belles images dans ce monde, et je ne lui ai point écrit depuis plus d’un an. Qu’est-ce qu’une autocratrice ? me dit mon vilain. Eh pardieu ! lui dis-je, c’est une impératrice. Vous êtes un grand ignorant ; et cette impératrice fait du bien depuis le Kamtschatka jusqu’en Afrique. Oh ! Si cela est, repartit le prêtre, vous avez bien fait ; elle n’a pas de temps à perdre. Il ne faut pas ennuyer une autocratrice-impératrice-bienfaitrice, occupée du soir au matin tantôt à battre les Turcs, tantôt à leur donner la paix, ou bien à couvrir de vaisseaux la mer Noire, et qui s’amuse à faire fleurir onze cent mille lieues carrées de pays. Allez, allez, je vous donne l’absolution.

 

 

 

 

153 –  DE L’IMPERATRICE.

 

A Pétersbourg, 28 janvier/8 Février 1777.

 

 

         Monsieur, j’ai lu cet hiver deux traductions russes nouvellement faites, l’une du Tasse et l’autre d’Homère. On les dit très bonnes ; mais j’avoue que votre lettre du 24 Janvier, que je viens de recevoir, m’a fait plus de plaisir que le Tasse et Homère. La gaieté et la vivacité qui y règnent me font espérer que votre maladie n’aura aucune suite et que vous passerez très lestement au-delà des cent ans.

 

         Votre souvenir m’est toujours aussi flatteur qu’agréable ; mes sentiments pour vous sont toujours invariables.

 

 

 

 

154 –  DE L’IMPERATRICE.

 

A Pétersbourg, le 20 Septembre/1 Octobre 1777.

 

 

         Monsieur, pour répondre à vos lettres (1), il faut que je vous dise premièrement que si vous êtes content du prince Ioussoupof, je dois lui rendre le témoignage qu’il est enchanté de l’accueil que vous avez bien voulu lui faire, et de tout ce que vous avez dit pendant le temps qu’il a eu le plaisir de vous voir.

 

         Secondement, monsieur, je ne puis vous envoyer le recueil de nos lois, parce qu’il n’existe pas encore. L’année 1775, j’ai fait publier des règlements pour le gouvernement des provinces ; ceux-ci ne sont traduits qu’en allemand. La pièce qui est à la tête rend raison du pourquoi de ces arrangements ; c’est une pièce estimée à cause de la manière concise dont y sont décrits les faits historiques des différentes époques. Je ne crois pas que ces règlements puissent servir aux Treize-Cantons (2) : j’en envoie un exemplaire pour la bibliothèque du château de Ferney.

 

         Notre édifice législatif s’élève peu à peu : l’instruction pour le code en est le fondement : je vous l’ai envoyée il y a dix ans. Vous verrez que ces règlements ne dérogent point aux principes, mais qu’ils en découlent ; bientôt ils seront suivis de ceux de finances, de commerce, de police, etc, lesquels nous occupent depuis deux ans ; après quoi le code ne sera qu’un ouvrage aisé et facile à rédiger.

 

         Voici l’idée que je m’en fais pour le criminel. Les crimes ne sauraient être qu’en grand nombre ; mais de proportionner les peines au crime, cela demande, je crois, un travail à part et beaucoup de réflexions. Je pense que la nature et la force des preuves pourraient être réduites à une forme de demandes très méthodique, très simple, qui éclaircirait le fait. Je suis persuadée, et je l’ai établi, que la meilleure des procédures criminelles et la plus sûre est celle qui fait passer ces sortes de matières par trois instances dans un temps fixé ; sans quoi la sûreté personnelle des accusés pourrait être à la merci des passions, de l’ignorance, des balourdises involontaires, et des têtes chaudes.

 

         Voilà des précautions qui pourraient ne pas plaire au soi-disant saint-office ; mais la raison a ses droits, contre lesquels il faut que tôt ou tard la sottise et les préjugés viennent échouer.

 

         Je me flatte que la société de Berne approuvera cette façon de penser. Soyez persuadé, monsieur, que la mienne à votre égard n’est soumise à aucune variation. CATERINE.

 

         J’oubliais de vous dire que l’expérience, depuis deux ans, nous confirme que la cour d’équité établie par mes règlements devient le tombeau de la chicane.

 

 

1 – On n’a pas ces lettres. (G.A.)

2 – Voltaire avait écrit à Catherine dans le même sens qu’à Frédéric pour le prix de Berne. Voyez les lettres de Frédéric du 5 Septembre et du 22 Octobre 1777. (G.A.)

 

 

 

155  –  DE VOLTAIRE. (1)

 

A Ferney, 28 Octobre 1777.

 

         Madame, si votre Majesté impériale a le temps et la bonté de jeter un coup d’œil sur les trois feuillets que je mets à ses pieds, les deux premiers contiennent le sujet du prix de cent louis d’or (2), dont je donne la moitié, pour celui qui osera imiter votre jurisprudence. Le troisième n° 32, cite votre Majesté comme le modèle de toutes les nations, et en cela l’auteur ne se trompe point.

 

         Le roi de Prusse en use dans ses Etats comme votre Majesté dans les siens (3). Plusieurs princes font le même changement dans les lois de leur pays. Cette révolution s’étendra jusqu’à Rome et jusqu’aux pays d’Inquisition (4). C’est un siècle nouveau qui va naître et dont vous aurez été la créatrice.

 

         Je fais partir pour Pétersbourg des exemplaires complets que je mets à vos pieds (5). Je vous supplie de pardonner à ma hardiesse en faveur de mes intentions. Je ne puis finir mes jours par un hommage plus pur et plus sincère que celui que je rends à votre Majesté impériale.

 

         Daignez agréer, madame, le profond respect et la reconnaissance de votre très humble admirateur et adorateur.

 

 

1 – Lettre tirée de la Correspondance choisie – Classiques modernes. (choix, présentation et notes par Jacqueline Hellegouarc’h)

2 – Il s’agit du prix proposé par la Société économique de Berne dont il est question dans la lettre au landgrave de Hesse-Cassel du 16 Juillet. Le 25 Juillet, Voltaire avait demandé à Catherine de « favoriser cette entreprise de deux cents roubles » : il disait qu’il ajoutait lui-même cinquante louis d’or et qu’il proposait « aux concurrents le plan d’une nouvelle loi contraire à tout ce qui se pratique autour de nos provinces, et conforme à tout ce qu’il sait des lois émanées de votre Majesté impériale » ; et il lui demandait à cet effet le recueil de ses lois. (Jacqueline Hellegouarc’h)

3 – Frédéric II a écrit à cette occasion, le 11 Octobre, une lettre où il exposait ses idées en matière de jurisprudence. (Jacqueline Hellegouarc’h)

4 – Voltaire avait écrit à Frédéric − qui ne s’en étonnait pas (le 5 septembre) − que l’Inquisition, jugulée par d’Aranda, avait été rétablie en Espagne. (Jacqueline Hellegouarc’h)

5 – Le Prix de la justice et de l’humanité ; Catherine parle à Grimm de cet envoi le 22 décembre (date « vieux style »). (Jacqueline Hellegouarc’h)

 

 

 

 

 

 

 

 

156 –  DE L’IMPERATRICE.

 

A Pétersbourg, le 23 Novembre/4 Décembre 1777.

 

 

         Monsieur, j’ai reçu les trois feuillets imprimés qui accompagnaient votre lettre du 28 Octobre. Le sujet que vous proposez est digne de vous : il est à désirer qu’il soit entièrement rempli. Les inquisitions d’Etat et d’Eglise n’auraient pas besoin du grand fatras de règles et de formes, si les princes étaient instruits ou éclairés. J’attends avec une grande impatience les exemplaires complets que vous me promettez ; je vous avoue que ceux de vos écrits me seraient les plus précieux : ils me délasseraient de certains règlements de finance dont la base porte sur ces mots : Vivre et laisser écrire. On y travaille depuis deux ans, et je n’en vois pas la fin.

 

         Adieu, monsieur ; portez-vous bien, et souvenez-vous quelquefois de moi.

 

         M. de Schouvalof est revenu plus enchanté de vous que jamais.

 

 

 

 

157  –  DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 5 Décembre 1777.

 

         Madame, je reçus hier au soir un des gages de votre immortalité, le code de vos lois en allemand, dont votre majesté impériale daigne me gratifier. J’ai commencé, dès ce matin, à le faire traduire dans la langue des Welches ; il le sera en chinois ; il le sera dans toutes les langues : ce sera l’Evangile de l’univers.

 

         J’avais bien raison de dire, il y a treize ans, que tout nous viendrait de l’Etoile du Nord (1).

 

         J’ai pris la liberté d’adresser, il y a quinze jours, à votre majesté, par les chariots de poste d’Allemagne, le Prix de la justice et de l’humanité (2). C’est un petit coup de cloche qui annonce vos bienfaits au genre humain. Nous sommes deux membres de la société de Berne qui avons déposé chacun cinquante louis d’or pour le concurrent qui fera le projet d’un code criminel le plus approchant de vos lois et le plus convenable au pays où nous vivons.

 

         Je voudrais qu’on proposât un prix pour celui qui trouvera la manière la plus prompte et la plus sûre de renvoyer les Turcs dans le pays d’où ils sont venus ; mais je crois toujours que ce secret n’est réservé qu’à la première personne du genre humain, qui s’appelle Catherine II. Je me prosterne à ses pieds, et je crie dans mon agonie, Allah, allah , Catherine rezoul, allah (3).

 

 

1 – On n’a pas la lettre où Voltaire s’est servi de cette expression, mais Catherine l’emploie dans sa réponse du 9 Juillet 1766. (G.A.)

2 – Le Prix de la justice et de l’humanité. (G.A.)

3 – Formule de profession de foi musulmane. (G.A.).

 

 

 

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Publié dans Catherine II de Russie

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james 31/01/2010 10:11


Magnifique travail que la mise en ligne de cette correspondance bien illustrée!

Il y a un fac simile de la lettre 152 que l'on peut voir lors de la visite du château de Volti .

Que la force soit avec vous LoveV !



loveVoltaire 31/01/2010 16:19



Je me sens un peu tristounette d'avoir écrit le mot FIN sur cette correspondance.
Toutes ces lignes écrites étaient passionnantes ; en tout cas, pour moi.


Merci de vos compliments (non mérités car, en fait je n'ai fait qu'un travail de frappe de ces deux têtes pensantes et passionnées l'un de l'autre.)