CORRESPONDANCE : Catherine II et Voltaire - Partie 12

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82 - DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 19 Juin.

 

 

          Madame, sur la nouvelle d’une paix prochaine entre votre majesté impériale et sa hautesse Moustapha, j’ai renoncé à tous mes projets de guerre et de destruction, et je me suis mis à relire votre Instruction pour le code de vos lois. Cette lecture m’a faire encore plus d’effet que les premières. Je regarde cet écrit comme le plus beau monument du siècle. Il vous donnera plus de gloire que dix batailles sur les bords du Danube, car enfin c’est votre ouvrage ; votre génie l’a conçu, votre belle main l’a écrit ; et ce n’est pas votre main qui a tué des Turcs. Je supplie votre majesté, si elle fait la paix, de garder Taganrock, que vous dites être un si beau climat, afin que je puisse m’y aller établir pour y achever ma vie, sans voir toujours des neiges comme au mont Jura. Pourvu qu’on soit à l’abri du vent du nord à Taganrock, je suis content.

 

         J’apprends dans ce moment que ma colonie vient de faire partir encore une énorme caisse de montres. J’ai extrêmement grondé ces pauvres artistes ; ils ont trop abusé de vos bontés ; l’émulation les a fait aller trop loin. Au lieu d’envoyer des montres pour trois ou quatre milliers de roubles tout au plus, comme je le leur avais expressément recommandé, ils en ont envoyé pour environ huit mille : cela est très indiscret. Je ne crois pas que votre majesté ait intention de donner tant de montres aux Turcs, quoiqu’ils les aiment beaucoup : mais voici, madame, ce que vous pouvez faire. Il y en a de très belles avec votre portrait, et aucune n’est chère. Vous pouvez en prendre pour trois à quatre mille roubles, qui serviront à faire vos présents, composés de montres depuis environ quinze roubles jusqu’à quarante ou cinquante ; le reste pourrait être abandonné à vos marchands, qui pourraient y trouver un très grand profit.

 

         Je prends la liberté surtout de vous prier, madame, de ne point faire payer sur-le-champ la somme de trente-neuf mille deux cent trente-huit livres de France, à quoi se monte le total des deux envois. Vous devez d’ailleurs faire des dépenses si énormes, qu’il faut absolument mettre un frein à votre générosité. Quand on ferait attendre un an mes colons pour la moitié de ce qu’ils ont fourni, je les tiendrais trop heureux, et je me chargerais bien de leur faire prendre patience.

 

         Au reste ils m’assurent, et plusieurs connaisseurs m’ont dit que tous ces ouvrages sont à beaucoup meilleur marché qu’à Genève, et à plus d’un grand tiers au-dessous du prix de Londres et de Paris. On dit même qu’ils seraient vendus à Pétersbourg le double de la facture qu’on trouvera dans les caisses, ce qui est aisé à faire examiner par des hommes intelligents.

 

         Si votre majesté était contente de ces envois et des prix, mes fabricants disent qu’ils exécuteraient tout ce que vous leur feriez commander. Ce serait un détachement de la colonie de Saratof établi à Ferney, en attendant que je le menasse à Taganrock (1). J’aurais mieux aimé qu’ils vous eussent envoyé quelques carillons pour Sainte-Sophie, ou pour la mosquée d’Achmet ; mais, puisque vous n’avez pas voulu cette fois-ci vous emparer du Bosphore, le grand-Turc et son grand-vizir seront trop honorés de recevoir de vous des montres avec votre portrait, et d’apprendre à vous respecter toutes les heures de la journée.

 

         Pour moi, madame, je consacre à votre majesté impériale toutes les heures qui me restent à vivre. Je me mets à vos pieds avec le plus profond respect et l’attachement le plus inviolable. Le vieux malade du mont Jura.

 

 

1 – On ne saurait trop admirer avec quelle habileté Voltaire met en avant ses horlogers. (G.A.)

 

 

 

 

83 - DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 4 Juillet.

 

 

          

Républiques, grands potentats,

Qui craignîtes que Catherine

N’achevât bientôt la ruine

Du plus pesant des Moustaphas :

Vous, qui du moins ne voulez pas

Seconder son ardeur divine,

Je n’irai point dans vos Etats ;

Je ne veux voir que les climats

Honorés par mon héroïne.

 

         Votre majesté impériale doit être bien persuadée que mon projet est de passer l’été à Pétersbourg, avant d’aller jouir des douceurs de l’hiver à Taganrock. Elle daigne me dire, dans sa lettre du 23 mai, que je pourrais avoir bien froid pendant huit mois ; mais, madame, avez-vous comme nous cent vingt milles de montagnes de glaces éternelles, sur lesquelles un aigle et un vautour n’oseraient voler ? Voilà pourtant ce qui forme la frontière de cette belle Italie ; voilà ce que M. le comte de Schouvalof a vu, ce que tous vos voyageurs ont vu, et ce qui fait ma perspective vis-à-vis mes fenêtres. Il est vrai que l’éloignement est assez grand pour que le froid en soit diminué ; et il faut avouer qu’on mange des petits pois peut-être un peu plus tard auprès de Pétersbourg que dans nos vallées ; mais ma passion, madame, augmente tous les jours tellement, que je commence à croire que votre climat est plus beau que celui de Naples.

 

         Je me flatte que votre majesté doit avoir reçu actuellement les quatrième et cinquième tomes du questionneur (1).

 

         Si je questionnais le chevalier de Boufflers (2), je lui demanderais comment il a été assez follet pour aller chez ces malheureux confédérés, qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que d’aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison.

 

         Je supplie votre majesté de le prendre prisonnier de guerre ; il vous amusera beaucoup ; rien n’est si singulier que lui, et quelquefois si aimable. Il vous fera des chansons ; il vous dessinera ; il vous peindra, non pas si bien que mes colons de Ferney vous ont peinte sur leurs montres, mais il vous barbouillera. Le voilà donc, ainsi que M. de Tott, protecteur de Moustapha et de l’Alcoran. Pour moi, madame, je suis fidèle à l’Eglise grecque, d’autant plus que vos belles mains tiennent en quelque façon l’encensoir, et qu’on peut vous regarder comme le patriarche de toutes les Russies.

 

         Si votre majesté a une correspondance suivie avec Ali-Beg ou Ali-Bey, j’implore votre protection auprès de lui. J’ai une petite grâce à lui demander ; c’est de faire rebâtir le temple de Jérusalem, et d’y rappeler tous les Juifs, qui lui paieront un gros tribut, et qui feront de lui un très grand seigneur ; il faut qu’il ait toute la Syrie jusqu’à Alep, et que, depuis Alep jusqu’au Danube, tout le reste soit à vous, à moins que vous n’aimiez mieux faire la paix cette année, pour redevenir législatrice et donner des fêtes.

 

         Le malheureux manifeste des confédérés n’a pas fait grande fortune en France. Tous les gens sensés conviennent que la Pologne sera toujours le plus malheureux pays de l’Europe, tant que l’anarchie y règnera. J’ai un petit démon familier qui m’a dit tout bas à l’oreille qu’en humiliant d’une main l’orgueil ottoman, vous pacifieriez la Pologne de l’autre (3). En vérité, madame, vous voilà la première personne de l’univers, sans contredit ; je n’en excepte pas votre voisin Kien-long, tout poète qu’il est. Comment faites-vous après cela pour n’être pas d’une fierté insupportable ? Comment daignez-vous descendre à écrire à un vieux radoteur comme moi ?

 

         Vous avez la bonté de me demander à qui on a adressé les caisses de montres : à vous, madame ; point d’autre adresse qu’à sa majesté impériale, le tout recommandé aux soins de monsieur le gouverneur de Riga et de monsieur le directeur général de vos postes.

 

         Je réitère à votre majesté que je suis très indigné contre mes colons, qui ont abusé de vos bontés, malgré mes déclarations expresses ; et je la supplie encore une fois très instamment de les faire attendre tant qu’il lui conviendra, et de ne se point gêner pour eux.

 

         Il est vrai que cette colonie se perfectionne tous les jours ; votre nom seul lui porte bonheur. Ces artistes viennent de faire des montres d’un travail admirable. Vous y êtes gravée en or, ce sont des ouvrages parfaits ; ils sont destinés, je crois, pour l’Allemagne.

 

         Je ne m’attendais pas que mon village, caché au pied des Alpes, et qui ne contenait qu’environ quarante misérables quand j’y arrivai, travaillerait un jour pour le vaste empire de Russie, et pour celle qui fait la gloire de cet empire.

 

         Je me mets à vos pieds, et je me sens tout  glorieux d’exister encore dans le beau siècle que vous avez fait naître.

 

         Que votre majesté impériale agrée plus que le profond respect du très vieux et très passionné Welche du mont Jura.

 

 

 

1 – Toujours les Questions sur l’Encyclopédie. (G.A.)

2 – Fils de la marquise de Boufflers, maîtresse de Stanislas Leczinski. Il avait alors trente-quatre ans. (G.A.)

3 – Le partage était déjà décidé secrètement. (G.A.)

 

 

 

 

84 - DE L’IMPERATRICE.

 

26 Juin/7 Juillet 1771.

 

 

          

         Monsieur, le 14 juin Moustapha reçut une nouvelle croquignole : le prince Dolgorouky, à la tête de son armée, força les lignes de Pérécop, et entra dans la Crimée. Le kan, avec cinquante mille Tartares et sept mille Turcs, la défendait : ils prirent la fuite lorsqu’ils apprirent qu’un autre corps détaché allait les couper ; et au départ du courrier, les députés de la forteresse de Pérécop, étaient dans notre camp, pour régler leur accord. J’attends de moment en moment la nouvelle de la réduction de cette place.

 

         L’amiral Sinevin est parti de Taganrock, et se promène présentement sur la mer d’Azof, peut-être aussi plus loin ; je ne puis vous dire au juste, vu que cela dépend du temps, de la mer, et des vents.

 

         Voilà, monsieur, tout ce que j’ai à vous dire pour le présent. Je me recommande à vos prières et à votre amitié. Caterine.

 

 

 

 

85 - DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 10 Juillet.

 

 

          Madame, votre majesté impériale trouvera que le vieux des montagnes écrit trop souvent ; mais mon cœur est trop plein, il faut que mes sentiments débordent sur le papier.

 

         J’avais lu, dans une critique assez vive du grand ouvrage de l’abbé Chappe (1), que dans une contrée de l’Occident, appelée le pays des Welches, le gouvernement avait défendu l’entrée du meilleur livre et du plus respectable que nous ayons ; qu’en un mot il n’était pas permis de faire passer à la douane des pensées, l’Instruction sublime et sage, signée Caterine ; je ne pouvais le croire. Cette extravagance barbare me semblait trop absurde. J’ai écrit à un commis des feuilles de papier : j’ai su de lui que rien n’est plus vrai. Voici le fait : un libraire de Hollande imprime cette Instruction, qui doit être celle de tous les rois et de tous les tribunaux du monde ; il en dépêche à Paris une balle de deux mille exemplaires. On donne le livre à examiner à un cuistre, censeur des livres, comme si c’était un livre ordinaire, comme si un polisson de Paris était juge des ordres d’une souveraine, et de quelle souveraine ! Ce maroufle imbécile trouve des propositions téméraires, malsonnantes, offensives d’une oreille welche ; il le déclare à la chancellerie comme un livre dangereux, comme un livre de philosophie ; on le renvoie en Hollande sans autre examen.

 

         Et je suis encore chez les Welches ! Et je respire leur atmosphère ! Et il faut que je parle leur langue ! Non, on n’aurait pas commis cette insolence imbécile dans l’empire de Moustapha, et je suis persuadé que Kien-long ferait mandarin du premier degré le lettré qui traduirait votre Instruction en bon chinois.

 

         Madame, il est vrai que je ne suis qu’à un mille de la frontière des Welches, mais je ne veux point mourir parmi eux. Ce dernier coup me conduira dans le climat tempéré de Tangarock.

 

         Avant de faire partir ma lettre, je relis l’Instruction.

 

         « Il ne faut défendre par les lois que ce qui peut être nuisible à chacun en particulier, ou à la société en général, etc. »

 

         Sont-ce donc ces maximes divines que les Welches n’ont pas voulu recevoir ? Ils méritent…ils méritent… tout ce qu’ils ont.

 

         Je demande pardon à vos majesté impériale, je suis trop en colère ; les vieillards doivent être moins impétueux. Si je vais me fâcher à la fois contre la Turquie et contre la Welcherie, cela est capable de suffoquer ce pauvre cacochyme qui se met, en toussant, aux pieds de votre majesté impériale.

 

 

1 – Antidote, ou Examen du mauvais livre, magnifiquement imprimé, intitulé : Voyage en Sibérie, première partie 1770. On attribue ce livre à Catherine elle-même ou à la princesse Daschkof. (G.A.)

 

 

 

 

86 - DE L’IMPERATRICE.

 

Le 16/27 Juillet.

 

 

          

         Monsieur, je crois vous avoir mandé la prise des lignes de Pérécop par assaut, et la fuite du kan de Crimée à la tête de soixante mille hommes et la réduction du fort d’Orka, qui s’est rendu par accord le 14 Juin. Après cela, mon armée entra sur trois colonnes en Crimée ; celle de la droite s’empara de Koslof, port sur la mer Noire ; celle du milieu, que commandait le prince Dolgorouky en personne, marcha, vers Karasbasar, où il reçut une députation des chefs des hordes de la Crimée, qui proposèrent une capitulation pour toute la presqu’île. Mais, comme leurs députés tardèrent à revenir, le prince Dolgorouky s’avança vers Caffa, autre port sur la mer Noire. Là, il attaqua le camp turc, dans lequel il y avait vingt-cinq mille combattants, qui s’enfuirent sur les vaisseaux qui les avaient amenés. Le sérasquier Ibrahim-Pacha, étant resté presque seul, envoya pour capituler ; mais le prince lui dit dire qu’il devait se rendre prisonnier de guerre, ce qu’il fit.

 

         Nos troupes entrèrent donc dans Caffa, tambour battant, le 29 Juin. En attendant, la colonne gauche avait traversé la lanque de terre qui est entre la mer d’Azof et la Crimée, d’où l’on envoya un détachement, qui s’empara de Kertz et de Senikale, ce qui se fit tout de suite : de façon que notre flotte d’Azof, qui se tenait dans le détroit, prête à le passer, doit être à l’heure qu’il est à Caffa. Le prince Dolgourouky m’écrit qu’à la vue du port il y a trois pavillons russes qui croisent.

 

         Je me hâte de vous mander ces bonnes nouvelles, que j’ai reçues ce matin, sachant la part que vous y prendrez. Vous excuserez aussi, en faveur de ces nouvelles, le peu d’ordre que j’ai mis dans cette lettre, que je vous écris fort à la hâte.

 

         Il ne reste à l’ennemi, dans la Crimée, que deux ou trois méchants petits forts : les places de conséquence sont emportées, et je dois recevoir incessamment la capitulation signée par les Tartares.

 

         Si après cela, monsieur, le sultan n’en a pas assez, on pourra lui en donner encore, et d’une autre espèce.

 

         Soyez assuré de mon amitié et de l’estime distinguée que j’ai pour vous. Caterine.

 

 

 

 

87 - DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 30 Juillet.

 

 

          Madame, est-il vrai que vous avez pris toute la Crimée ? Votre majesté impériale daignait me mander, par sa lettre du 10 juin (1) que M. le prince Dolgorouky était devant Pérécop ou Précop. La déesse aux cent bouches, qui arrive tous les jours du nord au midi, et qui depuis longtemps n’apporte que des sottises du midi au nord, débite que la Crimée entière est sous votre puissance, et qu’elle ne s’est pas fait beaucoup prier.

 

         C’est du moins une consolation d’avoir le royaume de Thoas, où la belle Iphigénie fut si longtemps religieuse, et où son frère Oreste vint voler une statue, au lieu de se faire exorciser.

 

         Mais si, après avoir pris cette Chersonèse-Taurique, vous accordez la paix à Moustapha, que deviendra ma pauvre Grèce, que deviendra ce beau pays de Démosthène et de Sophocle ? J’abandonne volontiers Jérusalem aux musulmans ; ces barbares sont faits pour le pays d’Ezéchiel, d’Elie, et de Caïphe. Mais je serai toujours douloureusement affligé de voir le théâtre d’Athènes changé en potagers, et le Lycée en écuries (2). Je m’intéressais fort au sultan Ali-Bey ; je me faisais un plaisir de le voir négocier avec vous du haut d’une pyramide ; faudra-t-il que je renonce à toutes mes belles illusions ? Il est bien dur pour moi que vous n’ayez conquis que la Moldavie, la Valachie, la Bessarabie, la Scythie, le pays des Amazones, et celui de Médée ; cela fait environ quatre cents lieues ; ces bagatelles ne me suffisent pas.

 

         Je comptais bien que vous feriez rebâtir Troie, et que votre majesté impériale se promènerait en bateau sur les bords du Scamandre. Je vois qu’il faut que je modère mes désirs, puisque vous modérez les vôtres.

 

         Je suis devenu aveugle, mais j’entends toujours la trompette qui m’annonce vos victoires, et je me dis : Si tu ne peux jouir du bonheur de la voir, tu auras au moins celui d’entendre parler d’elle tous les moments de ta vie.

 

         Si votre majesté impériale garde la Chersonèse, comme je le crois, elle ajoutera un nouveau chapitre à son code, en faveur des musulmans qui habitent cette contrée. Son Eglise grecque, la seule catholique et la seule véritable, sans doute, n’y fera pas beaucoup de conversions ; mais elle pourra y établir un grand commerce. Il y en avait un autrefois entre cette Scytie et la Grèce. Apollon même fit présent au Tartare Abaris d’une flèche qui le portait d’un bout du monde à l’autre, à la manière de nos sorciers. Si j’avais cette flèche, je serais aujourd’hui à Pétersbourg, au lieu de présenter sottement, du pied des Alpes, mon profond respect et mon attachement inviolable à la souveraine d’Azof, de Caffa, et de mon cœur. Le vieux malade.

 

1 – On n’a pas cette lettre. (G.A.)

2 – Voltaire ne cesse d’implorer pour les Grecs, dont Catherine n’avait souci. (G.A.)

 

 

 

 

88 - DE L’IMPERATRICE.

 

Le 22 Juillet/2 Auguste.

 

 

          

         Monsieur, je ne saurais mieux répondre à vos deux lettres, des 19 juin et 6 juillet, qu’en vous mandant que Raman et trois autres petites villes, savoir Temruk, Achaï, et Alton, situées sur une grande île qui forme l’autre côté du détroit de la mer d’Azof, dans la mer Noire, se sont rendues à mes troupes dans les premiers jours de juillet. Cet exemple a été suivi par plus de deux cent mille Tartares, qui demeurent dans ces îles et en terre ferme.

 

         L’amiral Sinevin, qui est sorti du canal avec sa flotille, a donné la chasse à quatorze bâtiments ennemis pour s’amuser ; un brouillard cependant les a sauvés de ses griffes.

 

         N’est-il par vrai que voilà bien des matériaux pour corriger et augmenter les cartes géographiques ? Dans cette guerre, on a entendu nommer des endroits dont on n’avait jamais ouï parler auparavant, et que les géographes disaient déserts. N’est-il pas vrai aussi que nous faisons des conquêtes comme quatre ? Vous me direz qu’il ne faut pas beaucoup d’esprit pour s’emparer de villes abandonnées. Voilà aussi peut-être la raison qui m’empêche d’être, comme vous dîtes, d’une fierté insupportable.

 

         A propos de fierté, j’ai envie de vous faire sur ce point ma confession générale. J’ai eu de grands succès durant cette guerre ; je m’en suis réjouie très naturellement ; j’ai dit : La Russie sera bien connue par cette guerre ; on verra que cette nation est infatigable, qu’elle possède des hommes d’un mérite éminent, et qui ont toutes les qualités qui forment les héros ; on verra qu’elle ne manque point de ressources, et qu’elle peut se défendre, et faire la guerre avec vigueur lorsqu’elle est injustement attaquée.

 

         Toute pleine de ces idées, je n’ai jamais fait réflexion à Caterine, qui, a quarante deux ans, ne saurait croître ni de corps ni d’esprit, mais qui, par l’ordre naturel des choses, doit rester et restera comme elle est. Ses affaires vont-elles bien, elle dit tant mieux ; si elles allaient moins bien, elle emploierait toutes ses facultés à les remettre dans la meilleure des lisières possibles.

 

         Voilà mon ambition, et je n’en ai point d’autre ; ce que je vous dis est vrai. J’irai plus loin : je vous dirai que, pour épargner le sang humain, je souhaite sincèrement la paix ; mais cette paix est très éloignée encore, quoique les Turcs, par d’autres motifs, la désirent ardemment. Ces gens-là ne savent pas la faire (1).

 

         Je souhaite également la pacification des querelles déraisonnables de la Pologne. J’ai affaire là à des têtes écervelées, dont chacune, au lieu de contribuer à la paix commune, y nuit au contraire par caprice et par légèreté. Mon ambassadeur a publié une déclaration qui devrait leur ouvrir les yeux ; mais il est à présumer qu’ils s’exposeront plutôt à la dernière extrémité, que de prendre incessamment un parti sage et convenable. Les tourbillons de Descartes  n’existèrent jamais qu’en Pologne. Là, chaque tête est un tourbillon, qui tourne sans cesse sur lui-même ; le hasard seul l’arrête, et jamais la raison ou le jugement.

 

         Je n’ai point encore reçu ni vos Questions, ni vos montres de Ferney : je ne doute pas que l’ouvrage de vos fabricants ne soit parfait, puisqu’ils travaillent sous vos yeux.

 

         Ne grondez pas vos colons de m’avoir envoyé un surplus de montres ; cette dépense ne me ruinera pas. Il serait bien malheureux pour moi si j’étais réduite à n’avoir pas, à point nommé, d’aussi petites sommes, chaque fois qu’il me les faut. Ne jugez point, je vous prie, de nos finances par celles des autres Etats de l’Europe ruinés (2) ; vous me feriez tort. Quoique nous ayons la guerre depuis trois ans, nous bâtissons, et tout le reste va comme en pleine paix. Il y a deux ans qu’aucun nouvel impôt n’a été créé ; la guerre présentement a son état fixé ; une fois réglé, il ne dérange en rien les autres parties. Si nous prenons encore un ou deux Caffa, la guerre est payée.

 

         Je serai contente de moi toutes les fois que j’aurai votre approbation, monsieur. J’ai relu aussi mes Instructions pour le code, il y a quelques semaines, parce que je croyais alors la paix plus prochaine qu’elle ne l’est, et j’ai trouvé que j’avais raison en l’écrivant. J’avoue que ce code, pour lequel beaucoup de matériaux se préparent, et d’autres sont déjà prêts, me donnera encore bien de la tablature, avant qu’il parvienne au degré de perfection où je souhaite de le voir ; mais il n’importe, il faut qu’il s’achève, quoique Taganrock ait la mer au midi et des hauteurs au nord.

 

         Cependant vos projets sur cette place ne pourront avoir lieu avant que la paix n’ait assuré ses environs contre toute appréhension du côté de la terre et de la mer ; car, jusqu’à la prise de la Crimée, c’était la place frontière vis-à-vis les Tartares. Peut-être m’amènera-t-on dans peu le kan de Crimée en personne. J’apprends dans ce moment qu’il n’a pas passé la mer avec les Turcs, mais qu’il est resté dans les montagnes, avec une très petite suite, à peu près comme le prétendant en Ecosse, après la défaite de Culloden (3). S’il me vient, nous travaillerons à le dégourdir cet hiver, et pour me venger de lui, je le ferai danser, et il ira à la comédie française.

 

         Adieu, monsieur ; continuez-moi votre amitié, et soyez assuré des sentiments que j’ai pour vous. Caterine.

 

P.S – J’allais fermer cette lettre, lorsque je reçois la vôtre, du 10 Juillet, dans laquelle vous me mandez l’aventure arrivée à mon Instruction en France. Je savais cette anecdote, et même l’appendice, en conséquence de l’ordre du duc de Choiseul. J’avoue que j’en ai ri quand je l’ai lu dans les gazettes, et j’ai trouvé que j’étais assez vengée.

 

         L’incendie arrivé à Pétersbourg a consumé en tout cent quarante maisons, selon les rapports de la police, parmi lesquelles il y en avait une vingtaine bâties en pierre ; le reste n’était que des baraques en bois. Le grand vent avait porté la flamme et les tisons de tous côtés, ce qui renouvela l’incendie le lendemain, et lui donna un air surnaturel ; mais il n’est pas douteux que le grand vent et l’excessive chaleur ont causé tout ce mal, qui sera bientôt réparé. Chez nous, on construit avec plus de célérité que dans aucun autre pays de l’Europe. En 1762, il y eut un incendie deux fois aussi considérable, qui consuma un grand quartier bâti en bois ; il fut reconstruit en briques en moins de trois ans.

 

 

1 – Nous avons dit plus haut les dures conditions que Catherine y mettait. (G.A.)

2 – Tels que la France. Quoi que dise ici Catherine, la Russie n’était guère riche non plus. (G.A.)

3 – Voyez le Précis du Siècle de Louis XV. (G.A.)

 

 

 

 

89 - DE VOLTAIRE.

7 Auguste.

 

         Madame, est-il bien vrai, suis-je assez heureux pour qu’on ne m’ait pas trompé ? Quinze mille Turcs tués ou faits prisonniers auprès du Danube, et cela dans le même temps que les troupes de votre majesté impériale entrent dans Pérécope ! Cette nouvelle vient de Vienne ; puis-je y compter ? Mon bonheur est-il certain ?

 

         Je veux aussi, madame, vous vanter les exploits de ma patrie. Nous avons depuis quelque temps une danseuse excellente (1) à l’Opéra de Paris. On dit qu’elle a de très beaux bras. Le dernier opéra-comique (2) n’a pas eu un grand succès ; mais on en prépare un (3) qui fera l’admiration de l’univers ; il sera exécuté dans la première ville de l’univers, par les meilleurs acteurs de l’univers.

 

         Notre contrôleur-général (4), qui n’a pas l’argent de l’univers dans ses coffres, fait des opérations qui lui attirent des remontrances et quelques malédictions.

 

         Notre flotte se prépare à voguer de Paris à Saint-Cloud.

 

         Nous avons un régiment dont on a fait la revue ; les politiques en présagent un grand évènement.

 

         On prétend qu’on a vu un détachement de jésuites vers Avignon, mais qu’il a été dissipé par un corps de jansénistes, qui était fort supérieur ; il n’y a eu personne de tué : mais on dit qu’il y aura plus de quatre convulsionnaires d’excommuniés.

 

         Je ne manquerai pas, madame, si votre majesté impériale le juge à propos, de lui rendre compte de la suite de ces grandes révolutions.

 

         Pendant que nous faisons des choses si mémorables, votre majesté s’amuse à prendre des provinces en terre ferme, à dominer sur la mer de l’Archipel et sur la mer Noire, à battre des armées turques. Voilà ce que c’est que de n’avoir rien à faire, et de n’avoir qu’un petit Etat à gouverner.

 

         Je n’en suis pas moins attaché à votre majesté impériale avec un profond respect et un inviolable dévouement, qui ne finira qu’avec ma vie. Le vieux malade de Ferney.

 

 

1 – Mademoiselle Dervieux. (G.A.)

2 – Les Jardiniers, paroles de d’Avesne, musique de Prudent. (G.A.)

3 – Les Deux miliciens, ou l’Orpheline villageoise, paroles de d’Azemar, musique de Friedzeri. (G.A.)

4 – L’abbé Terray. (G.A.)

Publié dans Catherine II de Russie

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james 03/12/2009 18:03


C'est très agréable de voir le fruit d'un travail que l'on a vu ébaucher .


"avec votre portrait , apprendre à vous respecter toutes les heures de la journée.", je peux vous
assurer, chère LoveV, que ce ne sont pas des paroles en l'air ...



loveVoltaire 03/12/2009 20:46



Oui, mais à la relecture, je me suis aperçue que j'avais fait 333 000 fautes de frappe...  

Mais cela était très agréable de vous avoir à mes côtés.