CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse - Partie 35

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE---Frederic-et-Voltaire--Partie-35.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

151 – DU ROI

 

A Nuremberg, ce 21 Octobre.

 

 

          Mon cher Voltaire, je vous suis mille fois obligé de tous les bons offices que vous me rendez, du Liégeois que vous abattez (1), de Van Duren que vous retenez, et, en un mot, de tout le bien que vous me faites. Vous êtes enfin le tuteur de mes ouvrages, et le génie heureux que sans doute quelque être bienfaisant m’envoie pour me soutenir et m’inspirer.

 

 

O vous, mortels ingrats ! ô vous, cœurs insensibles !

Qui ne connaissez point l’amour ni la pitié,

Qui n’enfantez jamais que des projets nuisibles.

Adorez l’Amitié.

 

La vertu la fit naître, et les dieux la douèrent

De l’honneur scrupuleux, de la fidélité ;

Les traits les plus brillants et les plus doux l’ornèrent

De la divinité.

 

Elle attire, elle unit les âmes vertueuses ;

Leur sort est au-dessus de celui des humains ;

Leurs bras leur sont communs, leurs armes généreuses

Triomphent des destins.

 

Tendre et vaillant Nisus, vous sensible Euryale (2),

Héros dont l’amitié, dont le divin transport

Sut resserrer les nœuds de votre ardeur égale

Jusqu’au sein de la mort.

 

Vos siècles engloutis du temps qui les dévore,

Contre les hauts exploits à jamais conjurés,

N’ont pu vous dérober l’encens dont on honore

Vos grands noms consacrés.

 

Un nom plus grand me frappe et remplit l’hémisphère ;

L’auguste Vérité dresse déjà l’autel,

Et l’Amitié paraît pour te placer, Voltaire,

Dans son temple immortel.

 

Mornay (3), de ces lambris habitant pacifique,

Dès longtemps solitaire, heureux, et satisfait,

Entend la voix, s’étonne, et son âme héroïque

T’aperçoit sans regret.

 

Par zèle et par devoir j’ai secondé mon maître ;

Ou ministre, ou guerrier, j’ai servi tour à tour.

Ton cœur plus généreux assiste (sans paraître)

Ton ami par amour.

 

Celui qui me chanta m’égale et me surpasse :

Il m’a peint d’après lui ; ses crayons lumineux

Ornèrent mes vertus, et m’ont donné la place

Que j’ai parmi les dieux.

 

Ainsi parlait ce sage ; et les intelligences

Aux bouts de l’univers l’annonçaient aux vivants ;

Le ciel en retentit, et ses voûtes immenses

Prolongeaient leurs accents.

Pendant qu’on t’applaudit et que ton éloquence

Terrasse en ma faveur deux venimeux serpents (4),

L’Amitié me transporte, et je m’envole en France

Pour fléchir tes tyrans.

 

O divine Amitié d’un cœur tendre et flexible :

Seul espoir dans ma vie, et seul bien dans ma mort,

Tout cède devant toi ; Vénus est moins sensible,

Hercule était moins fort.

 

 

          J’emploie toute ma rhétorique auprès d’Hercule de Fleury, pour voir si l’on pourra l’humaniser sur votre sujet (5). Vous savez ce que c’est qu’un prêtre, qu’un politique, qu’un homme très têtu, et je vous prie d’avance de ne me point rendre responsable des succès qu’auront mes sollicitations ; c’est un Van Duren placé sur le trône.

 

Ce Machiavel en barrette,

Toujours fourré de faux-fuyants,

Lève de temps en temps sa crête,

Et honnit les honnêtes gens.

Pour plaire à ses yeux bienséants

Il faut entonner la trompette

Des éloges les plus brillants,

Et parfumer sa vieille idole

De baume arabique et d’encens.

Ami, je connais ton bon sens :

Tu n’as pas la cervelle folle

De l’abjecte faveur des grands,

Et tu n’as point l’âme assez molle

Pour épouser leurs sentiments

Fait pour la vérité sincère,

A ce vieux monarque mitré,

Précepteur de gloire entouré,

Ta franchise ne saurait plaire.

 

 

1 – Allusion à son écrit sur Herstall. (G.A.)

2 – On a vu que Frédéric avait médité un moment de faire à l’honneur de l’amitié une tragédie sur ces deux personnages de l’Enéide. (G.A.)

3 – Personnage de la Henriade. (G.A.)

4 – L’évêque de Liège et Van Duren. (G.A.)

5 – Madame du Châtelet, étant retournée pour un moment en France, avait écrit à Frédéric d’intercéder par son ambassadeur auprès du cardinal pour que Voltaire rentrât en grâce. Et celui-ci, en effet, se vit bientôt pardonné. (G.A.)

 

 

 

 

 

152 – DE VOLTAIRE

 

A La Haye, le 25 Octobre.

 

 

Ombre aimable, charmant espoir,

Des plaisirs image légère,

Quoi ! vous me flattez de revoir

Ce roi qui sait régner et plaire (1) !

 

Nous lisons dans certain auteur

(Cet auteur est, je crois, la Bible)

Que Moïse le voyageur

Vit Jéhovah, quoique invisible.

 

Certain verset dit hardiment

Qu’il vit sa face de lumière ;

Un autre nous dit bonnement

Qu’il ne parla qu’à son derrière.

 

On dit que la Bible souvent

Se contredit de la manière ;

Mais qu’importe, dans ce mystère,

Ou le derrière, ou le devant ?

 

Il vit son dieu, c’est chose claire ;

Il reçut ses commandements ;

Les vôtres seront plus charmants,

Et votre présence plus chère.

 

Je pourrai dire quelque jour :

J’ai vu deux fois ce prince aimable,

Né pour la guerre et pour l’amour,

Et pour l’étude et pour la table.

 

Il sait tout, hors être en repos ;

Il sait agir, parler, écrire ;

Il tient le spectre de Minos,

Et des Muses il tient la lyre.

 

Mais, dieux ! aujourd’hui qu’il s’écarte

De la droite raison qu’il a !

Il esquive le quinquina

Pour conserver sa fièvre quarte.

 

 

          Sire, dans ce moment monseigneur le prince de Hesse (2) vient de m’assurer que le roi de Suède ayant été longtemps dans la même opinion que votre majesté, accablé d’une longue fièvre, a fait céder enfin son opiniâtreté à celle de la maladie, a pris le quinquina, et a guéri.

 

 

Je sais que tous les rois ensemble

Sont loin de mon roi vertueux ;

Votre âme l’emporte sur eux,

Mais leur corps au moins vous ressemble

 

 

          Si dans le climat de la Suède un roi (soit qu’il prenne parti pour la France ou non) guérit par la poudre des jésuites, pourquoi, sire, n’en prendriez-vous pas ?

 

 

A Loyola que mon roi cède !

Que votre esprit luthérien

Confonde tout ignatien !

Mais pour votre estomac prenez de son remède.

 

 

          Sire, je veux venir à Berlin avec une balle de quinquina en poudre. Votre majesté a beau travailler en roi avec sa fièvre, occuper son loisir en faisant de la prose de Cicéron et des vers de Catulle, je serai toujours très affligé de cette maudite fièvre que vous négligez.

 

          Si votre majesté veut que je sois assez heureux pour lui faire ma cour pendant quelques jours,

 

 

Mon cœur et ma maigre figure

Sont prêts à se mettre en chemin :

Déjà le cœur est à Berlin,

Et pour jamais, je vous le jure.

 

 

          Je serai dans une nécessité indispensable de retourner bientôt à Bruxelles pour le procès de madame du Châtelet, et de quitter Marc-Aurèle pour la chicane ; mais, sire, quel homme est le maître de ses actions ? vous-même n’avez-vous pas un fardeau immense à porter, qui vous empêche souvent de satisfaire vos goûts, en remplissant vos devoirs sacrés ?

 

          Je suis, etc.

 

 

1 – Voyez la lettre n° 148. (G.A.)

2 – Neveu du roi de Suède. Il fut plus tard en correspondance suivie avec Voltaire. (G.A.)

 

 

 

 

 

153 – DU ROI

 

Remusberg, 26 Octobre.

 

 

          Mon cher Voltaire, l’événement le moins prévu du monde m’empêche pour cette fois d’ouvrir mon âme à la vôtre comme d’ordinaire, et de bavarder comme je le voudrais.

 

L’empereur (1) est mort.

 

 

Ce prince, né particulier,

Fut roi, puis empereur ; Eugène fut sa gloire,

Mais, par malheur pour son histoire,

Il est mort en banqueroutier.

 

 

          Cette mort dérange toutes mes idées pacifiques, et je crois qu’il s’agira au mois de juin plutôt de poudre à canon, de soldats, de tranchées, que d’actrices, de ballets, et de théâtres ; de façon que je me vois obligé de suspendre le marché (2) que nous aurions fait. Mon affaire de Liège est toute terminée : mais celles d’à présent sont de bien plus grande conséquence pour l’Europe ; c’est le moment du changement total de l’ancien système de politique ; c’est ce rocher détaché qui roule sur la figure des quatre métaux que vit Nabuchodonosor, et qui les détruisit tous. Je vous suis mille fois obligé de l’impression du Machiavel achevée ; je ne saurais y travailler à présent ; je suis surchargé d’affaires. Je vais faire passer ma fièvre, car j’ai besoin de ma machine, et il en faut tirer à présent tout le parti possible.

 

          Je vous envoie une ode en réponse à celle de Gresset (3). Adieu, cher ami, ne m’oubliez jamais, et soyez persuadé de la tendre estime avec laquelle je suis votre très fidèle ami.

 

 

1 – Charles VI, mort le 20 octobre. (G.A.)

2 – Relatif à la troupe de comédiens. (G.A.)

3 – Voltaire eut une pointe de jalousie à ce sujet. Il en vint à appeler Frédéric « coquette, » (G.A.)

 

 

 

 

 

154 – DU ROI

 

Remusberg, 8 Novembre 1740.

 

 

Ton Apollon te fait voler au ciel,

Tandis, amis, que rampant sur la terre,

Je suis en butte aux carreaux du tonnerre,

A la malice, aux dévots, dont le fiel

Avec fureur cent fois a fait la guerre

A maint humain bien moins qu’eux criminel.

Mais laissons là leur imbécile engeance

Hurler l’erreur et prêcher l’abstinence,

Du sein du luxe et de leurs passions.

Tu veux percer la carrière immense

De l’avenir, et voir les actions

Que le destin avec tant de constance

Aux curieux bouillant d’impatience

Cacha toujours très scrupuleusement ?

Pour te parler tant soit peu sensément,

A ce palais qu’on trouve dans Voltaire (1),

Temple où Henri fut conduit par son père,

Où tout paraît nu devant le Destin

Si son auteur t’en montre le chemin,

Entièrement tu peux te satisfaire.

Mais si tu veux d’un fantasque tableau,

En ta faveur, de ce chaos nouveau

Je vais ici te barbouiller l’histoire,

De Jean Callot empruntant le pinceau.

Premièrement, vois bouillonner la Gloire

Au feu d’enfer attisé d’un démon ;

Vois tous les fous d’un nom dans la mémoire

Boire à l’excès de ce fatal poison ;

Vois dans ses mains, secouant un brandon,

Spectre hideux, femelle affreuse et noire,

Parlant toujours langage de grimoire,

Et s’appuyant sur le sombre Soupçon,

Sur le Secret, et marchant à tâton,

La Politique, implacable harpie,

Et l’Intérêt qui lui donna le jour,

Insinuer toute leur troupe impie

Auprès des rois, en inonder leur cour,

Et de leurs traits blesser les cœurs d’envie,

Souffler la haine, et brouiller sans retour

Mille voisins de qui la race amie

Par maint hymen signalait leur amour.

Déjà j’entends l’orage du tambour.

De cent héros je vois briller la rage,

Sous les beaux noms d’audace et de courage ;

Déjà je vois envahir cent Etats,

Et tant d’humains, moissonnés avant l’âge,

Précipités dans la nuit du trépas.

De tous côtés, je vois croître l’orage,

Je vois plus d’un illustre et grand naufrage,

Et l’univers tout couvert de soldats.

Je vois (2)… J’en vis bien davantage.

Et vous, à votre imagination

C’est à finir, car ma muse essoufflée,

De la fureur et de l’ambition

Te crayonnant la désolation,

Fuyant le meurtre et craignant la mêlée,

S’est promptement de ces lieux envolée.

 

 

          Voilà une belle histoire des choses que vous prévoyez. Si don Luis Acunha, le cardinal Alberoni, ou l’Hercule mitré (3), avaient des commis qui leur fissent de pareils plans, je crois qu’ils sortiraient avec deux oreilles de moins de leur cabinet.

 

          Vous vous en contenterez cependant pour le présent ; c’est à vous d’imaginer de plus tout ce qu’il vous plaira. Quant aux affaires de votre petite politique particulière, nous en aviserons à Berlin, et je crois que j’aurai dans peu des moyens entre les mains pour vous rendre satisfait et content.

 

          Adieu, cher cygne, faites-moi quelquefois entendre votre chant ; mais que ce ne soit point, selon la fiction des poètes, en rendant l’âme au bord du Simoïs. Je veux de vos lettres, vous bien portant et même mieux qu’à présent. Vous connaissez l’estime que j’ai pour vous, et vous en êtes persuadé.

 

 

1 – Voyez la Henriade, chant VII. (G.A.)

2 – Dans l’édition de Berlin, on lit : « Je vois Petit, »  et en note : « de la comédie des Plaideurs . » Nous ne savons ce que Petit-Jean fait ici. (G.A.)

3 – Fleury. (G.A.)

 

 

 

 

155 – DE VOLTAIRE

 

A Herford, le 11 Novembre. (1)

 

 

Dans un chemin creux et glissant,

Comblé de neiges et de boues,

La main d’un démon malfaisant

De mon char a brisé les roues.

J’avais toujours imprudemment

Bravé celle de la fortune ;

Mais je change de sentiment :

Je la fuyais, je l’importune,

Je lui dis d’une faible voix :

O toi, qui gouvernes les rois,

Excepté le héros que j’aime ;

O toi, qui n’auras sous tes lois

Ni son cœur, ni son diadème,

Je vais trouver mon seul appui !

Qu’enfin ta faveur me seconde ;

Souffre qu’en paix j’aille vers lui ;

Va troubler le reste du monde.

 

 

          La fortune, sire, a été trop jalouse de mon accès auprès de votre majesté ; elle est bien loin d’exaucer ma prière ; elle vient de briser sur le chemin d’Herford ce carrosse qui me menait dans la terre promise. Dumolard l’oriental (2), que j’amène dans les Etats de votre majesté suivant vos ordres, prétend, sire, que dans l’Arabie jamais pèlerin de la Mecque n’eut une plus triste aventure, et que les Juifs ne furent pas plus à plaindre dans le désert.

 

          Un domestique va d’un côté demander du secours à des Vestphaliens, qui croient qu’on leur demande à boire ; un autre court sans savoir où. Dumolard, qui se promet bien d’écrire notre voyage en arabe et en syriaque, est cependant de ressource, comme s’il n’était pas savant. Il va à la découverte, moitié à pied, moitié en charrette, et moi je monte, en culotte de velours, en bas de soie, et en mules, sur un cheval rétif.

 

 

 

Hélas, grand roi, qu’eussiez-vous cru,

En voyant ma faible figure

Chevauchant tristement à cru

Un coursier de mon encolure ?

C’est ainsi qu’on vit autrefois

Ce héros vanté par Cervante,

Son écuyer, et Rossinante,

Egarés au milieu des bois.

Ils ont fait de brillants exploits,

Mais j’aime mieux ma destinée ;

Ils ne servaient que Dulcinée,

Et je sers le meilleur des rois.

 

 

           En arrivant à Herfod dans cet équipage, la sentinelle m’a demandé mon nom ; j’ai répondu, comme de raison, que je m’appelais don Quichotte, et j’entre sous ce nom. Mais quand pourrai-je me jeter à vos pieds sous celui de votre créature, de votre admirateur, de …, etc.

 

 

1 – Ville de Westphalie, à cinq lieues S.-O de Minden. (G.A.)

2 – Nous avons déjà parlé de cette recrue pour l’Académie de Berlin. (G.A.)

 

 

 

 

 

156 – DE VOLTAIRE

 

A Berlin, ce 28 Novembre.

 

 

Puisque votre humanité aime la petite écriture (1),

 

 

O champs vestphaliens, faut-il vous traverser ?

Destin, où m’allez-vous réduire ?

Je quitte un demi-dieu que je dois encenser,

Le modèle des rois dans l’art de se conduire,

Et le mien dans l’art de penser.

 

J’ai paru devant vous, ô respectable mère (2) !

Vous à qui doit Berlin sa gloire et son appui,

Vous dont tient mon héros son divin caractère,

Vous qu’on aime à la fois et pour vous et pour lui.

Les sœurs de Marc-Aurèle (3), Henri, son digne frère (4)

Tour à tour enchantent mes yeux :

Je crois voir dans leur sanctuaire

Les dieux encore enfants, et Cybèle avec eux.

 

Ce superbe arsenal où la main de la guerre

Tient la destruction des plus fermes remparts,

Me paraît à la fois le monument des arts,

Le séjour de la mort, de Mars, et du tonnerre.

 

Mais d’où partent ces doux concerts ?

C’est Achille qui chante, Apollon qui l’inspire :

Il porte entre ses mains et l’épée et la lyre ;

Il fait le destin de l’empire ;

Il fait plus, il fait de beaux vers.

 

 

          Je reçois, sire, dans ce moment, une lettre de votre majesté (5), que M. de Raesfeld me renvoie.

 

          Je suis bien fâché de ne l’avoir pas reçue plus tôt, j’aurais été consolé. Votre majesté m’apprend qu’elle a pris le parti de désavouer l’une et l’autre édition, et d’en faire imprimer une nouvelle leçon à Berlin, quand elle en aura le loisir. Cela seul suffit pour mettre sa gloire en sûreté, en cas qu’il y ait quelque chose dans ces éditions qui déplaise à sa majesté. L’ouvrage est déjà si généralement goûté, que votre majesté ne peut que se rendre encore plus respectable en corrigeant ce que j’ai gâté et en fortifiant ce que j’ai affaibli. Puissé-je être aussi fripon qu’un jésuite, aussi gueux qu’un chimiste, aussi sot qu’un capucin, si j’ai rien en vue que votre gloire ! Sire, je vous ai érigé un autel dans mon cœur ; je suis sensible à votre réputation comme vous-même. Je me nourris de l’encens que les connaisseurs vous donnent ; je n’ai plus d’amour-propre que par rapport à vous.

 

          Lisez, sire, cette lettre, que je reçois de M. le cardinal de Fleury (6). Trente particuliers m’en écrivent de pareilles ; l’Europe retentit de vos louanges. Je peux jurer à votre majesté, qu’excepté le malheureux écrivain de petites nouvelles, il n’y a personne qui ne sache que je suis incapable d’avoir fait un tel ouvrage de politique (7), et qui ne connaisse ce que peut votre singulier génie.

 

          Mais, sire, quelque grand génie qu’on puisse être, on ne peut écrire ni en vers ni en prose, sans consulter quelqu’un qui nous aime.

 

          Au reste, que la lettre de M. le cardinal de Fleury ne vous étonne pas, sire : il m’a toujours écrit avec quelque air d’amitié. Si j’étais mal avec lui, c’est que je croyais avoir sujet d’être mécontent de lui, et je n’avais pu plier mon caractère à lui faire ma cour. Il n’y a jamais que le cœur qui me conduise.

 

          Votre majesté verra par sa lettre en original que quand j’ai fait tenir l’Anti-Machiavel à ce ministre, comme à tant d’autres, je me suis bien donné de garde de désigner votre majesté pour l’auteur de cet admirable livre.

 

          Je vous supplie, sire, de juger ma conduite dans cette affaire par la scrupuleuse attention que j’ai eue à ne jamais donner à personne copie des vers dont votre majesté m’a honoré ; j’ose dire que je suis le seul dans ce cas.

 

          Je vais partir demain. Madame du Châtelet est fort mal. Je me flatte encore d’être assez heureux pour assurer un moment votre majesté, à Potsdam, du tendre attachement, de l’admiration, et du respect avec lesquels je serai toute ma vie, sire, de votre majesté le très humble et très obéissant serviteur.

 

 

1 – Voltaire avait alors une écriture menue. (G.A.)

2 – Sophie-Dorothée de Hanovre, sœur du roi d’Angleterre, George II. (G.A.)

3 – La margrave de Bareith et les princesses Ulrique et Amélie. (G.A.)

4 – Connu sous le nom de prince Henri, âgé alors de quatorze ans. (G.A.)

5 – C’est la lettre n° 147, adressée à La Haye. (G.A.)

6 – Fleury l’avait écrite pour être montrée à Frédéric. Voyez les Mémoires de Voltaire. (G.A.)

7 – L’Anti-Machiavel. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

CORRESPONDANCE - Frédéric et Voltaire- Partie 35

Publié dans Frédéric de Prusse

Commenter cet article