CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse - Année 1750 - Partie 66

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254 – DU ROI

 

 

11 Janvier 1750.

 

 

J’ai vu le roman de Nanine

Elégamment dialogué,

Par hasard, je crois, relégué

Sur la scène aimable et badine

Où triomphèrent les écrits

De l’inimitable Molière.

 

Si sa muse fut la première

Sur le théâtre de Paris,

Qui donna des grâces aux ris,

Gare qu’elle soit la dernière.

 

Il terrassa tous vos marquis,

Précieuses, faux beaux esprits,

Faux dévots à triple tonsure,

Nobles sortis de la roture,

Médecins, juges et badauds :

Molière voyait la nature,

Il en faisait de grands tableaux.

 

Les goûts frelatés et nouveaux,

Qu’introduisirent ses rivaux

Lassés de sa forte peinture,

A la place de nos défauts,

Et d’une plaisante censure,

Qui pouvait corriger nos mœurs,

Surent affadir de Thalie

Le propos léger, la saillie

Dont sa morale est embellie ;

Et pour comble de leurs erreurs

Ils déguisèrent Melpomène,

Qui vient sur la comique scène

Verser ses héroïques pleurs

Dans les atours d’une bourgeoise

Languissante, triste et sournoise,

Disant d’amoureuses fadeurs.

 

Dans cette nouvelle hérésie

On connaît aussi peu le ton

Que doit avoir la comédie,

Qu’on trouve la religion

Sous les traits de l’apostasie.

 

 

          Comme vous n’avez pu réussir à m’attirer dans la secte de La Chaussée (1), personne n’en viendra à bout : j’avoue cependant que vous avez fait de Nanine tout ce qu’on en pouvait espérer. Ce genre ne m’a jamais plu ; je conçois bien qu’il y a beaucoup d’auditeurs qui aiment mieux entendre des douceurs à la comédie que d’y voir jouer leurs défauts, et qui sont intéressés à préférer un dialogue insipide à cette plaisanterie fine qui attaque les mœurs. Rien n’est plus désolant que de ne pouvoir pas être impunément ridicule. Ce principe posé, il faut renoncer à l’art charmant des Térence et des Molière, et ne se servir du théâtre que comme d’un bureau général de fadeurs où le public peut apprendre à dire, Je vous aime, de cent façons différentes. Mon zèle pour la bonne comédie va si loin, que j’aimerais mieux y être joué, que de donner mes suffrages à ce monstre bâtard et flasque que le mauvais goût du siècle a mis au monde.

 

          Depuis Nanine je n’entends plus parler de vous, donnez-moi donc quelque signe de vie.

 

 

Votre muse est-elle engourdie ?

L’hiver a-t-il pu la glacer ?

Le beau feu de votre génie

Ne saurait-il plus s’élancer ?

 

Ah ! c’est un feu que Prométhée

Su dérober aux dieux jaloux :

De cette flamme respectée

Ne parlons jamais qu’à genoux.

Chez vous elle ne peut s’éteindre ;

Mais, pour que je n’ose m’en plaindre,

J’exige quelques vers de vous.

 

 

          C’est un défi dans toutes les formes ; vous passerez pour un lâche, si vous n’y répondez : l’esprit ni les vers ne vous coûtent rien ; n’imitez donc pas les Hollandais, qui, ayant seuls des clous de girofle, n’en vendent que par faveur. Horace, votre devancier, envoyait des épîtres à Mécène tant qu’il en voulait : Virgile, votre aïeul, ne faisait pas des poèmes épiques pour tout le monde, mais bien des églogues ; mais vous, dans l’opulence de l’esprit et possédant tous les trésors de l’imagination la plus brillante, vous êtes le plus grand avare d’esprit que je connaisse ; faut-il être aussi difficiles pour quelques vers de votre superflu qu’on vous demande ? Ne me fâchez pas ; mon impatience me pourrait tenir lieu d’Apollon, et peut-être ferais-je une satire sur les avares d’esprit : mais si je reçois de vous une lettre bien jolie, comme vous en faites souvent, j’oublierai mes sujets de plainte, et je vous aimerai bien. Adieu, FÉDÉRIC.

 

 

 

1 – Voltaire n’appartenait pas non plus à cette secte. Sa Nanine n’était qu’une concession au goût du jour, faite bien à contrecœur. (G.A.)

 

 

 

 

 

255 – DU ROI

 

 

Janvier 1750.

 

Quoi ! vous envoyez vos écrits

Au frondeur de Sémiramis,

A l’incrédule qui de l’ombre

Du grand Ninus n’est point épris,

Qui sur un ton caustique et sombre

Ose juger vos beaux esprits !

Ce trait désarme ma colère :

Enfin je retrouve Voltaire,

Ce Voltaire du temps jadis,

Qui savait aimer ses amis,

Et qui surtout savait leur plaire.

 

 

          Voilà une lettre comme j’en recevais autrefois de Cirey. Je redouble d’envie de vous revoir, de parler de littérature, et de m’instruire des choses que vous seul pouvez m’apprendre. Je vous fais mes remerciements de votre nouvelle édition (1). Comme je savais vos vieilles épîtres par cœur, j’ai reconnu toutes les corrections et additions que vous y avez faites ; j’en ai été charmé : ces épîtres étaient belles, mais vous y avez ajouté de nouvelles beautés.

 

          Vous accoutumerez le parterre à tout ce que vous voudrez ; des vers de la beauté des vôtres peuvent, par leur imposture, faire illusion sur le fond des choses. Je suis curieux de voir Oreste ; comment vous aurez remplacé Palamède (2), et de quelles autres beautés vous aurez enrichi cette tragédie ; si vous pensiez à moi, vous me feriez la galanterie de me l’envoyer. Je suis prévenu pour vous, il ne tient donc qu’à vous de recevoir mes applaudissements ; mais se soucie-t-on à Paris que des Vandales et des Barbares sifflent ou battent des mains à Berlin ?

 

          Cet Eloge de nos officiers tués à la guerre me rappelle une anecdote du feu czar. Pierre Ier se mêlait de pharmacie et de médecine. Il donnait des remèdes à ses courtisans malades ; et lorsqu’il avait expédié quelques boyards pour l’autre monde, il célébrait leurs obsèques avec magnificence, et honorait leur convoi funèbre de sa présence. Je me trouve, à l’égard de ces pauvres officiers, dans un cas à peu près semblable : des raisons d’Etat m’obligèrent à les exposer à des dangers où ils ont péri : pouvais-je faire moins que d’orner leurs tombeaux d’épitaphes simples et véritables ? Venez au moins corriger ce morceau plein de fautes, pour lequel je m’intéresse plus que pour tous mes autres ouvrages. Des affaires m’appellent en Prusse au mois de juin ; mais du premier de juillet jusqu’au mois de septembre je pourrai disposer de mon temps, je pourrai étudier aux pieds de Gamaliel (3), je pourrai

 

 

Vous admirer et vous entendre,

Et du grand art de Cicéron,

De Thucydide, et de Maron,

M’instruire, et par vos soins apprendre

Le chemin du sacré vallon :

Mais, pour y mériter un nom,

Du feu que votre esprit recèle

Daignez à ma froide raison

Communiquer une étincelle,

Et j’égalerai Crébillon

 

 

          Comment voulez-vous que je juge qui de vous ou de madame d’Aiguillon a raison ? Si la duchesse produit le Testament politique du cardinal de Richelieu en original, il faudra bien l’en croire. Les grands hommes ne le sont ni à tous les moments ni en toutes choses. Un ministre rassemblera toutes ses forces, il emploiera toute la sagacité de son esprit dans une affaire qu’il juge importante, et il marquera beaucoup de négligence dans une autre qu’il croit médiocre. Si je me représente le cardinal de Richelieu rabaissant les grands du royaume, établissant solidement l’autorité royale, soutenant la gloire des Français contre des ennemis puissants et étrangers, étouffant des guerres intestines, détruisant le parti des calvinistes, et faisant élever une digue à travers la mer pour assiéger La Rochelle ; si je me représente cette âme ferme, occupée des plus grands projets, et capable des résolutions les plus hardies, le Testament politique me paraît trop puéril pour être son ouvrage. Peut-être étaient-ce des idées jetées sur le papier ; peut-être ne voulait-il pas dire tout ce qu’il pensait, pour se faire regretter d’autant plus. Si j’avais vécu avec ce cardinal, j’en parlerais plus positivement ; à présent je ne peux que deviner.

 

 

Des grandeurs et des petitesses,

Quelques vertus, plus de faiblesses,

Font le bizarre composé

Du héros le plus avisé :

Il jette un rayon de lumière ;

Mais ce soleil, dans sa carrière,

Ne brille pas d’un feu constant.

L’esprit le plus profond s’éclipse :

Richelieu fit son Testament,

Et Newton son Apocalypse.

 

 

          Je ne souhaite, pour la nouvelle année, que de la santé et de la patience à l’auteur de la Henriade. S’il m’aime encore, je le verrai face à face, je l’admirerai à Sans-Souci, et je lui en dirai davantage.

 

 

 

1 – C’est-à-dire du recueil où se trouvaient réimprimés les Discours sur l’homme. (G.A.)

2 – Seul personnage intéressant dans l’Electre de Crébillon. (G.A.)

3 – Maître de saint Paul. (G.A.)

 

 

 

 

 

256 – DE VOLTAIRE

 

A Paris, ce 5 Février 1750.

 

 

Du sein des brillantes clartés,

Et de l’éternelle abondance

D’agréments et de vérités

Dont vous avez la jouissance,

Trop heureux roi, vous insultez

Mon obscure et triste indigence.

Je vous l’avoue, un bon écrit

De ma part est chose très rare,

Je ne suis que pauvre d’esprit,

Vous m’appelez d’esprit avare.

Mais il faut que le pauvre encor

Porte sa substance au trésor

De ces puissances trop altières ;

Et le palais d’azur et d’or

Reçoit le tribut des chaumières.

 

 

          Voilà donc, sire, un très chétif tribut qui n’est pas dans le goût du comique larmoyant. Car il faut bien se tourner de tous les sens pour vous plaire.

 

          Comme j’allais continuer cette petite épître, j’en reçois une de votre majesté. Celle-là prouve bien mieux encore l’immensité des richesses de votre génie. Ni vous ni personne n’a jamais rien fait de si bien, ou du moins de mieux que ces vers :

 

 

Des grandeurs et des petitesses,

Quelques vertus, plus de faiblesses, etc. (1)

 

 

          Je sens, à la lecture de cette lettre, que si j’avais un peu de santé, je partirais sur-le-champ, fussiez-vous à Kœnigsberg. Vous daignez demander Oreste ; je vais le faire transcrire. Mais que votre majesté ne s’attende pas à voir un Palamède : il n’y en a point dans Sophocle.

 

          A l’égard du prétendu Testament politique du cardinal de Richelieu, je réponds bien que madame d’Aiguillon n’en aura jamais l’original. Sire, on n’a jamais vu l’original de tous ces testaments-là. Indépendamment des misères dont ce livre est plein, je trouve qu’Armand est bien petit devant Frédéric.

 

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  Ceux dont l’imprudence

Dans d’indignes mortels a mis sa confiance (2)

 

 

          L’imprudence met sa confiance. L’imprudence ne mettent pas. Mais l’imprudence pourrait à toute force mettre leur confiance, en rapportant ce leur au dont. Ce serait une licence qui, en certains cas, serait permise.

 

          Mon chancelier d’Olivet dirait le reste. Mais quand j’écris au plus grand homme de notre siècle, je ne connais que le sentiment de l’admiration. L’enthousiasme fait oublier la grammaire. A vos genoux.

 

 

 

1 – Voyez la lettre précédente. (G.A.)

2 – Vers d’une épître à Podervils. (G.A.)

 

 

 

 

 

257 – DU ROI

 

 

20 Février 1750.

 

 

La nuit, compagne du repos,

En nous dérobant la lumière,

Avait jeté sur ma paupière

Ses plus léthargiques pavots ;

Mon âme était appesantie,

Et ma pensée anéantie,

 

Lorsqu’un songe, d’un vol léger,

Me fit passer comme un éclair

Aux bords fleuris de l’Elysée.

Là, sous un berceau toujours vert,

Je vis l’ombre immortalisée

De l’aimable Césarion (1).

Dans la plus vive émotion

Je m’élançai soudain vers elle :

O ciel ! est-ce toi que je vois,

Disais-je, ami tendre et fidèle ?

Toi que j’ai pleuré tant de fois,

Toi de qui la perte cruelle

M’est encor récente et nouvelle ?

 

Là, dans ces transports véhéments,

Je vole à ses embrasements ;

Mais trois fois cette ombre si chère,

Telle qu’une vapeur légère,

Semble s’échapper à mes sens.

Le Destin, qui de nous décide,

Défend à tous ses habitants,

Dit-il, d’approcher des vivants ;

Mais j’ose te servir de guide,

C’est tout ce que je puis pour toi ;

Vers ces demeures fortunées

Où les vertus sont couronnées

Je vais te mener ; viens, suis-moi.

 

Sous des ombrages admirables,

Des myrtes mêlés de lauriers,

Je vis des plus fameux guerriers

Les fantômes incomparables :

De ces illustres meurtriers

Fuyons, me dit-il, au plus vite,

Des beaux esprits cherchons l’élite.

 

Plus loin, sous un bois d’oliviers

Entremêlé de peupliers,

Je vis Virgile avec Homère ;

Tous deux paraissaient en colère ;

Je vis Horace qui grondait,

Et Sophocle qui murmurait.

 

Une ombre qui de notre sphère

Dans ces lieux descendit naguère,

Tous quatre les entretenait,

Et j’entendis qu’elle contait

Qu’en ce monde un certain Voltaire

De cent piques les surpassait.

 

C’était la divine Emilie,

Qui jusque dans ces lieux portait

L’image de ce qu’en sa vie

Le plus tendrement elle aimait.

Mais ces morts, entrant en furie,

Sentaient encor la jalousie

Qui lutine les beaux esprits.

 

Ils avisèrent par folie

De venger leur gloire avilie ;

Ils appelèrent à grands cris

Un monstre qu’on nomme l’Envie,

Sèche et décrépite harpie,

Qui hait la gloire et les écrits

De tous les nourrissons chéris

De mars, d’Apollon, de Minerve.

 

Allez, dirent-ils, à Paris ;

Sur ce Voltaire et sur sa verve

Exercez toutes vos noirceurs ;

Complotez, tramez les horreurs ;

Allez soulever le Parnasse ;

Que le moindre scribe croasse ;

Envenimez les rimailleurs ;

Il est coupable, il nous surpasse.

 

Punissez-le de son audace ;

Que sans cesse en butte à vos traits,

Il déteste tous ses succès ;

Embouchez le sifflet funeste,

Et, soutenant nos intérêts,

Faites surtout tomber Oreste.

 

Le monstre partit à l’instant ;

Et moi soudain en tressaillant,

D’abord je m’éveille, et mon songe

Dans l’obscurité se replonge.

 

 

          Voilà ce que je songeais dernièrement, et je pensai me ranger du parti de ces bons poètes trépassés ; ils n’ont pas tort d’être de mauvaise humeur ; vous abusez trop étrangement du privilége de grand génie ; vous allez à la gloire par autant de chemins qui y mènent ; vous me revenez comme ce conquérant qui croyait n’avoir rien fait tant qu’il restait encore une partie du monde à conquérir. Vous venez d’entamer les Etats de Molière ; si vous le voulez fort, sa petite province sera dans peu conquise. Je vous remercie de ce nouvel Harpagon, qui est, selon moi, une comédie de mœurs ; si vous l’aviez faite plus longue, il y aurait eu apparemment plus d’intérêt.

 

          Voyez combien je vous ménage ; je ne vous importune point pour vous voir à présent ; j’attends que Flore ait embelli ces climats, et que Pomone nous annonce d’abondantes moissons, pour vous prier d’entreprendre ce voyage ; j’attends que mes lauriers aient poussé de nouvelles branches pour vous en couronner ; au moins souvenez-vous qu’après le duc de Richelieu, personne n’a des droits plus incontestables sur vous que votre tudesque confrère en Apollon. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

 

1 – Le baron de Kaiserling. (G.A.)

 

 

 FREDERIC DE PRUSSE - 1750 - Partie 66

 

 

 

 

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