CORRESPONDANCE avec le roi de Prusse - Année 1749 - Partie 57

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 Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

229 – DE VOLTAIRE

 

 

Cirey, Janvier 1749.

 

Le jeune d’Arnaud, qui, par ses mœurs et par son esprit, paraît digne de servir votre majesté (1), me manda, il y a quelque temps, que vous aviez daigné vous souvenir du plus ancien serviteur que vous ayez en France, et de l’admirateur le plus passionné que vous ayez en Europe : mais je ne suis pas né heureux. Je n’ai point reçu les ordres dont votre majesté m’honorait, j’étais en Lorraine, à la cour du roi Stanislas. Je sais bien que tous les gens de bon sens demanderont pourquoi je suis à la cour de Lunéville, et non pas à celle de Berlin. Sire, c’est que Lunéville est près des eaux de Plombières, et que je vais là souvent pour faire durer encore quelques jours une malheureuse machine dans laquelle il y a une âme qui est toute à votre majesté.

 

Je suis revenu de Lunéville à cet ancien Cirey où vous m’avez donné tant de marques de vos bontés, où nous avons vu votre ambassadeur Kaiserling, dont nous déplorons la mort, et qui vous aimait si véritablement ; où nous avons vos portraits en toile et en or, et où nous parlons tous les jours des espérances que vous donniez en ce temps-là et que vous avez tant passées depuis. Enfin, Sire, le courrier qui s’était chargé de votre paquet ne l’a rendu ni à Lunéville ni à Cirey. Je le fais chercher partout, et en attendant je vous expose ma douleur. Il n’y a pas d’apparence que le paquet soit perdu. Mais il y a eu tant de contre-temps que probablement je ne l’aurai de plus de quinze jours. Soit prose, soit vers, je sens bien la perte que j’ai faite.

 

J’ai appris que votre majesté n’abandonnait pas tout à fait la poésie, et qu’en se donnant à l’histoire elle se prêtait encore aux fictions. Vous vous  mettez à vous instruire et à instruire les hommes un temps que d’autres perdent à suivre des chiens qui courent après un renard ou un cerf. Vous avez envoyé à M. de Maurepas (2) des vers charmants. Je vous assure qu’il n’y a aucun de nos ministres qui pût répondre en vers à votre majesté, et que tous les conseils des rois de l’Europe pétris ensemble ne pourraient pas seulement vous fournir une ode, à moins que milord Chesterfield ne fût du conseil d’Angleterre : encore ne vous donnerait-il que des vers anglais, dont votre majesté ne se soucie guère. Pour moi, sire, qui aime passionnément vos vers, et qui n’en fais plus guère, je me borne à la prose en qualité de chétif historiographe (3), je compte les pauvres gens qu’on a tués dans la dernière guerre, et je dis toujours vrai, à plusieurs milliers près. Je démolis les villes de la barrière hollandaise, je donne une vingtaine de batailles qui m’ennuie beaucoup, et quand tout cela sera fait, je n’en ferai rien paraître ; car pour donner une histoire, il faut que les gens qui peuvent nous démentir soient morts. J’ai vu un temps où votre majesté s’amusait à un pareil ouvrage ; mais c’était César qui faisait ses Commentaires ; et moi je suis un commis de ministre, qui extrais, dans les bureaux, les archives vraies ou fausses des malheurs, des sottises, et des méchancetés de notre siècle. Si votre majesté était curieuse de voir le commencement de ma bavarderie historique, j’aurais l’honneur de le lui envoyer, en la suppliant très humblement de daigner corriger l’ouvrage de cette main qui écrit comme elle combat. Les maux continuels auxquels je suis condamné pour ma vie ne m’ont pas permis d’avancer beaucoup ma besogne. L’honneur d’entretenir votre majesté quelques heures me fournirait plus de lumières que toutes les pancartes de nos ministres ; Mais je suis d’une faiblesse inconcevable, et Berlin est loin des eaux chaudes. Je n’ai plus de ressource que dans l’espérance d’un petit voyage de votre majesté aux bains de Charlemagne votre devancier, ou à quelques autres bains où on étouffe de chaud. En ce cas, je m’empaquèterais pour avoir encore la consolation de voir Frédéric-le-Grand avant de mourir, et pour rassasier mes yeux et mes oreilles, mais on passe sa vie à souhaiter et à faire le contraire de ce qu’on voudrait faire. On peut bien répondre de ses sentiments ; mais il n’y a personne qui puisse dire ce qu’il fera demain. La destinée nous mène et se moque de nous. Ma destinée, sire, sera de vous être attaché jusqu’au dernier soupir de ma vie, et je lui demande de me permettre de pouvoir voir encore le premier des rois et des hommes. Je lui renouvelle mes très profonds respects ; madame du Châtelet y joint les siens.

 

 

1 – Il était correspondant littéraire du roi de Prusse. (K.)

 

2 – M. Beuchot a mis le nom de Maupertuis au lieu de celui de Maurepas. Nous n’adoptons pas cette correction. (G.A.)

 

3 – Voltaire était historiographe de France depuis 1745. (G.A.)

 

 

 

 

 

230 – DE VOLTAIRE

 

 

A Cirey, le 26 Janvier 1749.

 

Sire, je reçois enfin le paquet dont votre majesté m’a honoré, du 29 Novembre. Un maudit courrier qui s’était chargé de ce paquet, enfermé très mal à propos dans une boite envoyée de Paris à madame du Châtelet, l’avait porté à Strasbourg, et de là dans la ville de Troyes, où j’ai été obligé de l’envoyer chercher.

 

 

Tous les amiraux d’Albion

Auraient eu le temps de nous rendre

Les ruines du Cap-Breton (1)

Et nous, le temps de les reprendre,

Pendant que cet aimable don

De mon Frédéric –Apollon

A Cirey se faisait attendre.

 

 

On revient toujours à ses goûts ; vous faites des vers, quand vous n’avez plus de batailles à donner. Je croyais que vous vous étiez mis tout entier à la prose.

 

 

Mais il faut que votre génie,

Que rien n’a jamais limité,

S’élance avec rapidité

Du haut du mont Inhabité

Où bâille la Philosophie,

Jusqu’aux lieux pleins de volupté

Où folâtre la Poésie.

 

 

Vous donnez sur les oreilles aux Autrichiens et aux Saxons, vous donnez la paix dans Dresde (2) ; vous approfondissez la métaphysique, vous écrivez les Mémoires d’un siècle dont vous êtes le premier homme ; enfin vous faites des vers, et vous en faites plus que moi, qui n’en peux plus et qui laisse là le métier.

 

Je n’ai point encore vu ceux dont votre majesté a régalé M. de Maurepas ; mais j’en avais déjà vu quelques-uns de l’Epître à votre président des x x et des beaux-arts.

 

 

Le neveu de Dugay-Trouin,

Demi-homme et demi-marsoin,

 

 

avait déjà fait fortune. Nos connaisseurs disent : Voilà qui est du bon ton, du ton de la bonne compagnie, car, sire, vous seriez cent fois plus héros, nos beaux esprits, nos belles dames vous sauront gré surtout d’être du bon ton. Alexandre, sans cela, n’aurait pas réussi dans Athènes, ni votre majesté dans Paris.

 

L’Epître sur la Vanité et sur l’intérêt m’a fait encore plus de plaisir que ce bon ton et que la légèreté des grâces d’une épître familière. Le portrait de l’insulaire.

 

 

Qui de son cabinet pense agiter la terre,

De ses propres sujets habile séducteur,

Des princes et des rois dangereux corrupteur, etc…

 

 

est un morceau de la plus grande force et de la plus grande beauté. Ce ne sont pas là des portraits de fantaisie. Tous les travers de notre pauvre espèce sont d’ailleurs très bien touchés dans cette épître.

 

 

Des fous qui s’en font tant accroire

Vous peignez les légèretés ;

De nos vaines témérités

Vos vers sont la fidèle histoire

On peut fronder les vanités

Quand on est au sein de la gloire.

 

 

Je croirais volontiers que l’ode sur la Guerre est de quelque pauvre citoyen, bon poète d’ailleurs, lassé de payer le dixième, et le dixième du dixième, et de voir ravager sa terre pour les querelles des rois. Point du tout, elle est du roi qui a commencé la noise, elle est de celui qui a gagné, les armes à la main, une province et cinq batailles. Sire, votre majesté fait de beaux vers, mais elle se moque du monde.

 

Toutefois, qui sait si vous ne pensez pas réellement tout cela quand vous l’écrivez ? Il se peut très bien faire que l’humanité vous parle dans le même cabinet où la politique et la gloire ont signé des ordres pour assembler des armées. On est animé aujourd’hui par la passion des héros ; demain on pense en philosophe. Tout cela s’accorde à merveille, selon que les ressorts de la machine pensante sont montés. C’est une preuve de ce que vous daignâtes m’écrire, il y a dix ans, sur la Liberté.

 

J’ai relu ici ce petit morceau très philosophique, il fait trembler. Plus j’y pense, plus je reviens à l’avis de votre majesté. J’avais grande envie que nous fussions libres ; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour le croire. L’expérience et la raison me convainquent que nous sommes des machines faites pour aller un certain temps, et comme il plaît à Dieu. Remerciez la nature de la façon dont votre machine est construite, et de ce qu’elle a été montée pour écrire l’épître à Hermotime.

 

 

Le vainqueur de l’Asie, en subjuguant cent rois,

Dans le rapide cours de ses brillants exploits,

Estimait Aristote, et méditait son livre.

Heureux si sa raison, plus docile à le suivre,

Réprimant un courroux trop fatal à Clitus,

N’eût par ce meurtre affreux obscurci ses vertus ! etc.

 

 

Personne en France n’a jamais fait de meilleurs vers que ceux-là. Boileau les aurait adoptés, et il y en a beaucoup de cette force, de cette clarté, et de cette élégance harmonieuse dans votre épître à Hermotime. Votre majesté a déjà peut être lu Catilina (3) ; elle peut voir si nos académiciens écrivent aussi purement qu’elle.

 

Sire, grand merci de ce que dans votre ode sur votre Académie vous daignez, aux chutes des strophes, employer la mesure des trois petits vers de trois pieds ou de six syllabes. Je croyais être le seul qui m’en étais servi ; vous la consacrez. Il y a peu de mesures, à mon gré, aussi harmonieuses, mais aussi il y a peu d’oreilles qui sentent ces délicatesses ; votre géomètre borgne (4), dont votre majesté parle, n’en sait rien. Nous sommes dans le monde un petit nombre d’adeptes qui nous y connaissons ; le reste n’en sait pas plus qu’un géomètre suisse. Il faudrait que tous les adeptes fussent à votre cour.

 

J’avais en quelque sorte prévenu la lettre de votre majesté, en lui parlant de la cour de Lorraine, où j’ai passé quelques mois entre le roi Stanislas et son apothicaire, personnage plus nécessaire pour moi que son auguste maître, fût-il souverain dans la cohue de Varsovie.

 

 

J’aime fort cette Epiphanie

Des trois rois que vous me citez ;

Tous trois différents de génie,

Tous trois de moi très respectés.

Louis, mon bienfaiteur, mon maître,

M’a fait un fortuné destin ;

Stanislas est mon médecin ;

Mais que Frédéric veut-il être ?

 

 

Vous daignez, sire, vouloir que je sois assez heureux pour vous venir faire ma cour ? Moi, voyager pendant l’hiver, dans l’état où je suis ! Plût à Dieu ! mais mon cœur et mon corps ne sont pas de la même espèce. Et puis, sire, pourrez-vous me souffrir ? J’ai eu une maladie qui m’a rendu sourd d’une oreille, et qui m’a fait perdre mes dents (5). Les eaux de Plombières m’ont laissé languissant. Voilà un plaisant cadavre à transporter à Potsdam, et à passer à travers vos gardes ! Je vais me tapir à Paris, au coin du feu. Le roi mon maître a la bonté de me dispenser de tout service. Si je me raccommode un peu cet hiver, il serait bien doux de venir me mettre à vos pieds dans le commencement de l’été : ce serait pour moi un rajeunissement. Mais dois-je l’espérer ? Il me reste un souffle de vie, et ce souffle est à vous. Mais je voudrais venir à Berlin avec M. de Séchelles, que votre majesté connaît : elle en croirait peut-être plus un intendant d’armée, qui parle gras et qui m’a rendu le service de faire arrêter à Bruxelles la nommée Desvignes (6), laquelle était encore saisie de tous les papiers qu’elle avait volés à madame du Châtelet, et dont elle avait fait déjà marché avec les coquins de libraires d’Amsterdam. Votre majesté pourrait très aisément s’en informer. Je vous avoue, sire, que j’ai été très affligé que vous ayez soupçonné que j’eusse pu rien déguiser. Mais si les libraires d’Amsterdam sont des fripons à pendre, le grand Frédéric, après tout, doit-il être fâché qu’on sache, dans la postérité, qu’il m’honorait de ses bontés ? Pour moi, sire, je voudrais n’avoir jamais rien fait imprimer ; je voudrais n’avoir écrit que pour vous, avoir passé tous mes jours à votre cour, et passer encore le reste de ma vie à vous admirer de près. J’ai fait une très grande sottise de cultiver les lettres pour le public. Il faut mettre cela au rang des vanités dangereuses dont vous parlez si bien, et en vérité tout est vanité, hors de passer ses jours auprès d’un homme tel que vous.

 

Faites comme il vous plaira, mais mon admiration, mon très profond respect, mon tendre attachement, ne finiront qu’avec ma vie.

 

 

1 – Par le traité d’Aix-la-Chapelle, les Anglais devaient restituer l’île Royale, appelée Cap-Breton, qu’ils avaient prise en 1745. (G.A.)

 

2 – Le roi de Prusse avait encore une fois traité en 1745 sans se soucier du roi de France, et c’est bien aussi pourquoi Voltaire s’était refroidi pour son héros. Frédéric donnait pour excuse de sa conduite qu’il ne recevait aucun secours de la France. (G.A.)

 

3 – Tragédie de Crébillon, que la cabale anti-voltairienne portait aux nues. (G.A.)

 

4 – Léonard Euler, l’un des plus grands hommes du dix-huitième siècle. Il avait perdu un œil, et il est très vrai qu’il ne se connaissait pas en vers français. (K.)

 

5 – Il avait eu le scorbut. (G.A.)

 

6 – Voyez plus haut, lettre du 22 Septembre 1746. (G.A.)

 

 

 

 

 bleuet20

 

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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