CORRESPONDANCE avec Frédéric de Prusse - Partie 7

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26 – DU PRINCE ROYAL.

 

A Remusberg, le 16 Août.

 

 

Quoi ! Sans cesse ajoutant merveilles sur merveilles,

Voltaire, à l’univers tu consacres tes veilles !

Non content de charmer par tes divins écrits,

Tu fais plus, tu prétends éclairer les esprits,

Tu fais plus, tu prétends éclairer les esprits.

Tantôt du grand Newton débrouillant le système,

Tu découvres à nos yeux sa profondeur extrême ;

Tantôt, de Melpomène arborant les drapeaux,

Ta verve nous prépare à des charmes nouveaux.

Tu passes de Thalie aux pinceaux de l’histoire :

Du Grand Charles et du czar éternisant la gloire,

Tu marqueras dans peu, de ta savante main,

Leurs vices, leurs vertus, et quel fut leur destin :

De ce héros vainqueur la brillante folie,

De ce législateur les travaux en Russie ;

Et dans ce parallèle, effroi des conquérants,

Tu montreras aux rois le seul devoir des grands.

Pour moi, de ces climats habitant sédentaire,

Qui sans prévention rends justice à Voltaire,

J’admire en tes écrits de diverse nature,

Tous les dons dont le ciel te combla sans mesure.

Que si la calomnie, avec ses noirs serpents,

Veut flétrir sur ton front tes lauriers verdoyants ;

Si, du fond de Bruxelles, un Rufus (1) en furie

Sait lancer son venin au sein de ta patrie,

Que mon simple suffrage, enfant de l’équité,

Te tienne du moins lieu de la postérité !

 

 

          Où prenez-vous, monsieur, tout le temps pour travailler ? Ou vos moments valent le triple de ceux des autres, ou votre génie heureux et fécond surpasse celui de l’ordinaire des grands hommes. A peine avez-vous achevé d’éclaircir la Philosophie de Newton, que vous travaillez à enrichir le théâtre français d’une tragédie nouvelle (2) ; et cette pièce qui, selon les apparences, n’a pas encore quitté le chantier, est déjà suivie d’un nouvel ouvrage que vous projetez.

 

          Vous voulez faire au czar l’honneur d’écrire son histoire en philosophe. Non content d’avoir surpassé tous les auteurs qui vous ont précédé, par l’élégance, la beauté et l’utilité de vos ouvrages, vous voulez encore les surpasser par le nombre. Empressé à servir le genre humain, vous consacrez votre vie entière au bien public. La Providence vous avait réservé pour apprendre aux hommes à préférer la lyre d’Amphion, qui élevait les murs de Thèbes, à ces instruments belliqueux qui faisaient tomber ceux de Jéricho.

 

          Le témoignage de quelques vérités découvertes et de quelques erreurs détruites est, à mon avis, le plus beau trophée que la postérité puisse ériger à la gloire d’un grand homme. Que n’avez-vous donc pas à prétendre, vous qui êtes aussi fidèle au culte de la vérité, que zélé destructeur des préjugés et de la superstition !

 

          Vous vous attendez sans doute à recevoir par cet ordinaire tous les matériaux nécessaires pour commencer l’ouvrage auquel vous vous êtes proposés de travailler (3). Quelle sera votre surprise quand vous ne recevrez qu’une métaphysique et des vers ! C’est cependant tout ce que j’ai pu vous envoyer. Une métaphysique diffuse et un copiste paresseux ne font guère de chemin ensemble.

 

          J’ai lu avec beaucoup d’attention votre raisonnement géométrique et pressant sur les infiniment petits (4). Je vous avoue ingénument que je n’ai aucune idée de l’infini. Je crois que nous ne différons que dans la façon de nous exprimer. Je vous avoue encore que je ne connais que deux sortes de nombres, des nombres pairs et des nombres impairs : or, l’infini étant un nombre, il n’est ni pair ni impair, qu’est-il donc ?

 

          Si je vous ai bien compris, votre sentiment, qui est aussi le mien, est que la matière, relativement aux hommes, est divisible infiniment ; ils auront beau décomposer la matière, ils n’arriveront jamais aux unités qui la composent. Mais, réellement et relativement à l’essence des choses, la matière doit nécessairement être composée d’un amas d’unités qui en sont les seuls principes, et que l’auteur de la nature a jugé à propos de nous cacher. Or, qui dit matière, sans l’idée de ces unités jointes et arrangées ensemble, dit un mot qui n’a aucun sens. La modification de ces unités détermine ensuite la différence des êtres.

 

          M. Wolf est peut-être le seul philosophe qui ait eu la hardiesse de faire la définition de l’être simple. Nous n’avons de connaissance que des choses qui tombent sous nos sens, ou qu’on peut exprimer par des signes ; mais nous ne pouvons avoir de connaissance intuitive des unités, parce que jamais nous n’aurons d’instruments assez fins pour pouvoir séparer la matière jusqu’à ce point. La difficulté est à présent de savoir comment on peut expliquer une chose qui n’a jamais frappé nos sens. Il a fallu nécessairement donner de nouvelles définitions et des définitions différentes de tout ce qui a rapport avec la matière.

 

          M. Wolf, pour arriver à cette définition, nous y prépare par celle qu’il fait de l’espace et de l’étendue. Si je ne me trompe, il s’en explique ainsi :

 

          « L’espace est le vide qui est entre les parties, de façon que tout être qui a des pores occupe toujours un espace entre eux. Or, tous les êtres composés doivent avoir des pores, les uns plus sensibles que les autres, selon leur différente composition : donc tous les êtres composés contiennent un espace. Mais une unité n’ayant point de partie, et par conséquent point d’interstices ou de pores, ne peut point, par conséquent, tenir d’espace. »

 

          Wolf nomme l’étendue, la continuité des êtres. Par exemple : une ligne n’est formée que par l’arrangement d’unités qui se touchent les unes les autres, et qui peuvent se suivre en ligne courbe ou droite. Ainsi une ligne a de l’étendue ; mais un être, un, qui n’est pas continu, ne peut occuper d’étendue. Je le répète encore : l’étendue n’est, selon Wolf, que la continuité des êtres. Un petit moment d’attention vous fera trouver ces définitions si vraies, que vous ne pourrez leur refuser votre approbation. Je ne vous demande qu’un coup d’œil : il vous suffira, monsieur, pour vous élever non seulement à l’être simple, mais au plus haut degré de connaissance auquel l’esprit humain peut parvenir.

 

          Je viens de voir un homme, à Berlin, avec lequel je me suis bien entretenu de vous. C’est notre ministre Bork, qui est de retour d’Angleterre (5). Il m’a fort alarmé sur l’état de votre santé : il ne finit point quand il parle des plaisirs que votre conversation lui a causés. L’esprit, dit-il, triomphe des infirmités du corps.

 

          Vous serez servi en philosophe, et par des philosophes, dans la commission dont vous m’avez jugé capable. J’ai tout aussitôt écrit à mon ami (6), en Russie ; il répondra avec exactitude et avec vérité aux points sur lesquels vous souhaitez des éclaircissements. Non content de cette démarche, je viens de déterrer un secrétaire de la cour qui ne fait que revenir de Moscovie, après un séjour de dix-huit ans consécutifs. C’est un homme de très bon sens, un homme qui a de l’intelligence, et qui est au fait de leur gouvernement ; il est, de plus, véridique. Je l’ai chargé de me répondre sur les mêmes points. Je crains qu’en qualité d’Allemand il n’abuse du privilège d’être diffus, et qu’au lieu d’un mémoire, il ne compose un volume. Dès que je recevrai quelque chose que ce soit sur cette matière, je le ferai partir avec diligence.

 

          Je ne vous demande pour salaire de mes peines qu’un exemplaire de la nouvelle édition de vos Œuvres. Je m’intéresse trop à votre gloire pour n’être pas instruit des premiers de vos nouveaux succès.

 

          Selon la description que vous me faites de la vue de Cirey, je crois ne voir que la description et l’histoire de ma retraite. Remusberg est un petit Cirey, monsieur, à cela près qu’il n’y a ni de Voltaire ni de madame du Châtelet chez nous.

 

          Voici encore une petite ode assez mal tournée et assez insipide : c’est l’Apologie des bontés de Dieu (7). C’est le fruit de mon loisir, que je n’ai pu m’empêcher de vous envoyer. Si ce n’est abuser de ces moments précieux dont vous savez faire un usage si merveilleux, pourrai-je vous prier de la corriger ? J’ai le malheur d’aimer les vers et d’en faire souvent de très mauvais. Ce qui devrait m’en dégoûter, et rebuterait toute personne raisonnable, est justement l’aiguillon qui m’anime le plus. Je me dis : Petit malheureux, tu n’as pu réussir jusqu’à présent ; courage, reprenons le rabot et la lime, et derechef mettons-nous à l’ouvrage. Par cette inflexibilité, je crois me rendre Apollon plus favorable.

 

          Une aimable personne (8) m’inspira dans la fleur de mes jeunes ans deux passions à la fois : vous jugez bien que l’une fut l’amour, et l’autre la poésie. Ce petit miracle de la nature, avec toutes les grâces possibles, avait du goût et de la délicatesse. Elle voulut me les communiquer. Je réussis assez en amour, mais mal en poésie. Depuis ce temps j’ai été amoureux assez souvent, et toujours poète.

 

          Si vous savez quelque secret pour guérir les hommes de cette manie, vous ferez vraiment œuvre chrétienne de me le communiquer ; sinon je vous condamne à m’enseigner les règles de cet art enchanteur que vous avez embelli, et qui à son tour vous fait tant d’honneur.

 

          Nous autres princes, nous avons tous l’âme intéressée, et nous ne faisons jamais de connaissances que nous n’ayons quelques vues particulières, et qui regardent directement notre profit.

 

          Que Césarion est heureux ! Il doit avoir passé des moments délicieux à Cirey. Quels plaisirs surpassent en effet ceux de l’esprit ? J’ai fait des efforts d’imagination surprenants pour l’accompagner ; mais ni mon imagination n’est assez vive, ni mon esprit assez délié pour l’avoir pu suivre. Contentez-vous, monsieur, de mes efforts, tandis qu’il me suffira d’avoir conversé avec vous par le ministère de mon ami. Je suis ravi des bontés que madame du châtelet témoigne à Césarion. Ce serait un titre pour estimer encore davantage cette dame, si c’était une chose possible.

 

          La sagesse de Salomon eût été bien récompensée, si la reine de Saba eût ressemblé à celle de Cirey. Pour moi, qui n’ai l’honneur d’être ni sage, ni Salomon, je me trouve toujours fort honoré de l’amitié d’une personne aussi accomplie que madame la marquise. J’ai lieu de croire que sa vue me ferait naître des idées un peu différentes de ce que le vulgaire nomme sagesse. Je me flatte que, comme vous avez la satisfaction de connaître de plus près cette divinité, vous vous sentiez quelque indulgence pour mes faiblesses, si faiblesse il y a de trop admirer les chefs-d’œuvre de la nature.

 

          D’un raisonnement de philosophie, je me vois insensiblement engagé dans un avorton de déclaration d’amour ; et, tandis que ma métaphysique garde le style de Wolf, ma morale pourrait bien ressembler un peu à celle que Rameau réchauffe des sons de sa musique (9).

 

          Quant à l’amitié, je vous prie de me croire constant, me déterminant difficilement à donner mon cœur, mais faisant des choix à ne me repentir jamais. Je suis avec l’estime que vous méritez plus que qui que ce soit, monsieur, votre très affectionné ami, FÉDÉRIC.

 

 

1 – J.-B. Rousseau. C’est Voltaire qui l’avait surnommé Rufus. (G.A.)

2 – Mérope. (G.A.)

3 – Voltaire abandonna ce projet, et se contenta de donner en 1748 des Anecdotes sur Pierre-le-Grand. Ce n’est qu’à la prière d’Elisabeth qu’il commença en 1757 son Histoire de Russie. (G.A.)

4 – Voyez la lettre n° 21. (G.A.)

5 – Le comte de Borck avait visité Voltaire à Leyde en janvier 1737. Voyez la lettre de Frédéric, décembre 1736. (G.A.)

6 – Suhm. (G.A.)

7 – Elle ne se trouve pas dans les Œuvres de Frédéric. (G.A.)

8 – Depuis madame de Shommers. Voyez les Mémoires de Voltaire. (G.A.)

9 – Voyez Boileau, satire X. (G.A.)

 

 

 

 

 

27 – DU PRINCE ROYAL.

 

A Remusberg, le 27 Août.

 

          Monsieur, Césarion m’a transporté en esprit à Cirey. Il m’en a fait une description charmante : et ce qui me ravit au possible, c’est qu’il m’assure que vous surpassez de beaucoup la haute idée que je m’étais faite de vous.

 

          Il semble que la maladie vous tienne tous les deux, pour que le pauvre Césarion ne goûte pas des plaisirs parfaits dans cette vie. Votre fièvre me fournit l’occasion de vous parler sur un sujet qui m’intéresse beaucoup ; c’est votre santé. Je vous prie très instamment de ne pas trop travailler ; les études et les travaux de l’esprit minent infiniment la santé du corps. Vous devez vous conserver, mon amitié vous y  oblige.

 

          Je compte pour un des plus grands bonheurs de ma vie, d’être né contemporain d’un homme d’un mérite aussi distingué que le vôtre : mais mon bonheur ne peut être parfait si je ne vous possède, et si je n’ai la satisfaction de vous voir un jour. Vous m’envoyez vos ouvrages ; ils n’ont point de prix, et ne mettent aucune borne à ma reconnaissance. Je vous prie, monsieur de marquer à la divine Emilie toute l’estime que j’ai pour elle : je suis pénétré de la façon dont elle a reçu mon petit plénipotentiaire (1). Vous avez été tous les deux dignes de mon admiration, mais à présent vous m’enlevez le cœur.

 

          Si j’étais envieux, je le serais de Césarion. Je supporterais volontiers sa goutte, pour avoir vu et entendu ce qu’il vient de voir et d’entendre.

 

          L’antiquité, en nous vantant les merveilles du monde, nous les représente éloignées les unes des autres. A Cirey, on en trouve deux d’un prix bien supérieur à ces masses de pierre qui d’elles-mêmes n’avaient aucune vertu. L’esprit mâle et solide d’une femme, et le génie vif et universel, et toutefois réglé, d’un poète, me paraissent plus merveilleux.

 

          Vous ne me devez aucune reconnaissance de ce que je vous rends justice, monsieur, pouvoir vous témoigner mon estime par des marques plus réelles que des portraits. Contentez-vous de ces types, et attendez-en l’accomplissement. Je suis à jamais, monsieur, votre très affectionné ami, FÉDÉRIC.

 

 

1 – On donna à Karserling la comédie, un feu d’artifice et des illuminations. Le nom du prince royal de Prusse fut produit dans ces fêtes avec le devis : A l’Espérance du genre humain. (G.A.)

 

 

 

 

 

28 – DU PRINCE ROYAL.

 

A Remusberg, le 20 Septembre.

 

          Monsieur, si j’écrivais à un ingrat, je serais obligé de lui faire comprendre, par un long verbiage, ce que c’est que la reconnaissance : heureusement pour moi, je ne suis pas dans ce cas. Ma lettre s’adresse à un exemple de vertu, à un homme qui m’entendra très bien, en lui disant simplement que je suis pénétré des obligations que je lui dois.

 

          Césarion, connaissant mon empressement pour tout ce qui me vient de vous, m’a envoyé vos deux lettres, se réservant à lui-même de me remettre le reste de vos ouvrages immortels entre les mains. S’il y a quelque chose qui me puisse faire redoubler l’impatience de le revoir, c’est le trésor précieux dont il est le dépositaire.

 

          Vos ouvrages seront conservés comme l’étaient ceux d’Aristote par Alexandre. Ils ne me quitteront jamais ; et je compte de posséder en eux une bibliothèque entière. C’est le miel que vous avez tiré des plus belles fleurs, et qui n’a rien perdu en passant par vos mains.

 

          Non, monsieur, tant que vous vivrez, je n’enverrai qu’à Cirey faire la quête des vérités. Je ne troublerai point les glaçons de la Nouvelle-Semble ni les déserts arides de l’Ethiopie, pour apprendre des nouvelles de la figure du monde (1). Ces découvertes sont certainement louables, et, loin de les blâmer, je les trouve dignes des soins de ceux qui les ont entreprises ; mais il me semble que votre façon impartiale et judicieuse d’envisager les choses, m’est infiniment plus profitable. J’apprends plus par vos doutes que par tout ce que le divin Aristote, le sage Platon, et l’incomparable Descartes, ont affirmé si légèrement.

 

          En philosophie, ce sont des progrès égaux, ou de se délivrer des préjugés, ou d’acquérir de nouvelles connaissances. L’un éclaire, l’autre instruit. Le plaisir le plus vif qu’un homme raisonnable puisse avoir dans ce monde, est, à mon avis, de découvrir de nouvelles vérités. Je m’attendais d’en faire une abondante moisson dans votre Métaphysique (2) : madame du Châtelet m’enlève ce bien déjà possédé, d’entre les mains de mon ami.

 

          Quel sujet pour une élégie ! Cependant il en reste là ;

 

Car il avait l’âme trop bonne (3).

 

          Ne vous attendez donc à aucun reproche. Je vous prie de vouloir seulement dire à la divine Emilie que mon esprit se plaint au sein des ténèbres qu’elle vous empêche de dissiper.

 

Dans les ténèbres égaré

D’une métaphysique obscure,

J’attendais, pour être éclairé,

Quelques mots de votre écriture.

De l’astre brillant qui nous luit,

Charmante et divine Emilie,

Voulez-vous tirer tout le fruit ?

Ah ! Permettez, je vous prie,

Que, dans mon paisible réduit,

Vienne cette philosophie,

Dont certes je ferai profit.

 

          Je suis édifié de voir revivre à Cirey les temps d’Oreste et de Pylade. Vous donnez l’exemple d’une vertu qui, jusqu’à nos jours, n’a malheureusement existé que dans la fable.

 

          Ne craignez point, monsieur, que je trouble les douceurs de votre repos philosophique. Si mes mains pouvaient cimenter ou raffermir les liens de votre divine union, je vous offrirais volontiers leur ministère. J’ai essuyé une espèce de naufrage dans ma vie (4) : le ciel me préserve d’en occasionner à d’autres !

 

          Je crois cependant avoir trouvé un expédient, moyennant lequel vous pourrez sans risque, et sans troubler la tranquillité d’Emilie, satisfaire à ma curiosité. Ce serait, monsieur, de me communiquer, toutes les fois que vous me faites le plaisir de m’écrire, quelques traits de votre métaphysique, répandus dans vos lettres. La confiance que j’ai en vous, jointe à l’ardeur de m’instruire, vous attire ces importunités. D’ailleurs, le ciel vous a doué de trop de talents pour les cacher : vous devez éclairer le genre humain ; vous n’êtes point avare de vos connaissances, et je suis votre ami.

 

          Mon correspondant russien n’a pu encore me donner des nouvelles de ce que vous souhaitez savoir. J’espère cependant pouvoir vous satisfaire dans peu.

 

          Certes, les prêtres ne vous choisiront pas pour leur panégyriste. Vos réflexions sur le pouvoir des ecclésiastiques sont très justes, et de plus appuyées par le témoignage irrévocable de l’histoire. Leur ambition ne viendrait-elle pas de ce qu’on leur interdit le chemin à tout autre vice ?

 

          Les hommes se sont forgé un fantôme bizarre d’austérité et de vertu : ils veulent que les prêtres, ce peuple moitié imposteur et moitié superstitieux, adoptent ce caractère. Il ne leur est pas permis d’aimer ouvertement les filles et le vin, mais l’ambition ne leur est pas interdite. Or, l’ambition traîne seule après elle des crimes et des désordres affreux.

 

          Il me souvient du singe de la reine Cléopâtre, auquel on avait très bien appris à danser : quelqu’un s’avisa de lui jeter des noix, et le singe, oubliant ses habits, la danse, et le rôle qu’il jouait, se jeta sur les noix. Un prêtre fait le personnage vertueux tant que son intérêt le comporte ; mais à la moindre occasion, la nature perce bientôt le nuage ; et les crimes et les méchancetés qu’il couvrait des apparences de la vertu paraissent alors à découvert. Il est étonnant que la monarchie ecclésiastique soit établie sur des fondements si peu solides.

 

          L’autorité des prêtres du paganisme venait de leurs oracles trompeurs, de leurs sacrifices ridicules, et de leur impertinente mythologie. C’était un conte bien grave que celui de Daphné changée en laurier ; des vierges enceintes par Jupiter, et qui accouchaient de dieux ; un Jupiter dieu qui quitte le ciel, son tonnerre et sa foudre pour venir sur la terre, sous la figure d’un taureau, enlever Europe ; la résurrection d’Orphée qui triomphe des enfers ; et enfin une infinité d’autres absurdités et de contes puérils, tout au plus capables d’amuser les enfants. Mais les hommes, charmés du merveilleux, ont de tout temps donné dans ces chimères, et révéré ceux qui en étaient les défenseurs. Ne serait-il pas permis de disputer la raison aux hommes, après leur avoir prouvé qu’ils sont si peu raisonnables ?

 

          Votre philosophie me charme. Sans doute, monsieur, tout doit tendre au bonheur des hommes. A quoi sert, en effet, de savoir combien de temps vit une puce, si les rayons du soleil entrent profondément dans la mer, et de rechercher si les huîtres ont une âme ou non ?

 

          La gaieté nous rend des dieux ; l’austérité, des diables. Cette austérité est une espèce d’avarice qui prive les hommes d’un bonheur dont ils pourraient jouir.

 

Tantale dans un fleuve a soif et ne peut boire (5).

 

          Sans doute que la nature, se repentant d’avoir fait un être trop heureux dans ce monde, vous a assujetti à tant d’infirmités. Votre fièvre m’inquiète et m’alarme beaucoup. Je crains de perdre solum hominem, mon maître qui m’instruit et me guide : je crains, avec raison, de perdre un homme qui vaut seul plus que toute sa nation.

 

          La nature à force de travailler devient plus habile : elle a formé votre cerveau sur tous les bons originaux qu’elle a faits en tous les siècles. Il est à craindre qu’elle se contente de n’avoir fait que ce chef-d’œuvre. Soyez sûr, monsieur, que vos jours me sont aussi chers et aussi précieux que les miens propres.

 

Ah ! Si le sort cruel veut attaquer ta vie,

Si pour jamais enfin il veut nous séparer,

Ta mort de mon trépas serait dans peu suivie.

Mais non : ce coup affreux peut encor se parer ;

Pour servir l’univers, pour servir Emilie,

Pour conserver tes jours, c’est à moi d’expirer.

 

          Je suis avec une sincère amitié et avec toute l’estime que la vertu suprême et le mérite extorquent même aux envieux, et reçoivent en hommage des âmes bien nées, monsieur, votre très fidèlement affectionné ami, FÉDÉRIC.

 

 

1 – Allusion aux expéditions scientifiques entreprises par Maupertuis, Clairault, La Condamine, etc. (G.A.)

2 – On voit que Voltaire n’avait pas voulu se dessaisir de son Traité de métaphysique, pas plus que de sa Pucelle. (G.A.)

3 – Scarron, Virgile travesti. (G.A.)

4 – Voyez, dans les Mémoires de Voltaire, les malheurs de jeunesse auxquels Frédéric fait ici allusion. Un de ses amis avait été décapité sous ses yeux. (G.A.)

5 – Desmarets de Saint-Sorlin, Dialogue III. (G.A.)

 

 

 

 

 

29 - DE VOLTAIRE.

 

Octobre.

 

 

          Monsieur, il est bien douloureux que Cirey soit si loin du trône de Remusberg. Vos bienfaits et vos ordres sont bien longtemps en chemin. Je reçois, le 10 Octobre, une lettre du 16 Août, remplie de vers et d’excellente morale, et de bonne métaphysique et de grands sentiments, et d’une bonté qui enchante mon cœur. Ah ! Monseigneur, pourquoi êtes-vous prince ? Pourquoi n’êtes-vous pas, du moins un an ou deux, un homme comme les autres. On aurait le bonheur de vous voir ; et c’est le seul qui me manque depuis que vous daignez m’écrire. Vous êtes comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob ; vous communiquez avec les fidèles par le ministère des anges. Vous nous aviez envoyé l’ange Césarion, et il est trop tôt retourné vers son ciel ; nous vous avons vu dans votre ambassadeur. Vous voir face à face est un bonheur qui ne nous est pas donné ; c’est pour les élus de Remusberg.

 

          Notre petit paradis de Cirey présente ses très humbles respects à votre empyrée, et la déesse Emilie s’incline devant Gott-Frédéric. J’ai donc enfin reçu après mille détours, et cette belle lettre, l’ode, et le troisième cahier de la Métaphysique wolfienne. Voilà, encore une fois, de ces bienfaits que les autres rois, ces pauvres hommes qui ne sont que rois, sont incapables de répandre.

 

          Je vous dirai sur cette Métaphysique, un peu longue, un peu trop pleine de choses communes, mais d’ailleurs admirable, très bien liée et souvent très profonde ; je vous dirai, monseigneur, que je n’entends goutte à l’être simple de Wolf. Je me vois transporté tout d’un coup dans un climat dont je ne puis respirer l’air, sur un terrain où je ne puis mettre le pied, chez des gens dont je n’entends point la langue. Si je me flattais d’entendre cette langue, je serais peut-être assez hardi pour disputer contre M. Wolf, en le respectant s’entend. Je nierais, par exemple, tout net la définition de l’étendue, qui est, selon ce philosophe, la continuité des êtres. L’espace pur est étendu, et n’a pas besoin d’autres êtres pour cela. Si M. Wolf nie l’espace pur, en ce cas nous sommes de deux religions différentes : qu’il reste dans la sienne, et moi dans la mienne. Je suis tolérant ; je trouve très bon qu’on pense autrement que moi : car, que tout soit plein ou non, ne m’importe ; et moi je suis tout plein d’estime pour lui.

 

          Je ne peux finir sur les remerciements que je dois à votre altesse royale. Vous daignez encore me promettre des mémoires sur ce que le czar a fait pour le bien des hommes : c’est ce qui vous touche le plus, c’est l’exemple que vous devez surpasser, et le thème que je dois écrire. Vous êtes né pour commander à des hommes plus dignes de vous que les sujets du czar. Vous avez tout ce qui manquait à ce grand homme ; et, sur toutes choses, vous avez l’humanité qu’il avait le malheur de ne pas connaître.

 

          Prince adorable, ma santé est toujours languissante ; mais si je souhaite de vivre, c’est pour être témoin de ce que vous ferez. Je désire bien que Lucrèce ait tort, et que mon âme soit immortelle, afin d’entendre vos louanges ou là-haut ou là-bas, je ne sais où ; mais sûrement, si j’ai alors des oreilles, elles entendront dire que vous avez rempli la devise de notre petit feu d’artifice à Cirey. Spes humani generis.

 

          Enfin, pour comble de bienfaits, monseigneur, vous m’envoyez une nouvelle ode de votre main. C’est ainsi que César, jeune et oisif, s’occupait. Lui et Auguste, et presque tous les bons empereurs, ont fait des vers : je citerais même les mauvais princes ; mais je ne veux pas déshonorer la poésie.

 

          Vous faites très bien, grand prince, d’exercer aussi dans ce genre votre génie qui s’étend à tout : puisque vous avez fait à la langue française l’honneur de la savoir si bien, c’est un excellent moyen de la parler avec plus d’énergie, que de mettre ses pensées en vers ; car c’est l’essence des vers de dire plus et mieux que la prose. J’ai donc, une seconde fois, pris la liberté d’examiner très scrupuleusement votre ouvrage. J’ose vous dire mon avis sur les moindres choses. Quelque parfaite connaissance que vous ayez de la langue française, on ne devine point, par le génie, certains tours, certaines façons de parler que l’usage établit parmi nous. Il est impossible de distinguer quelquefois le mot qui appartient à la prose, de celui que la poésie souffre, et celui qui est admis dans un genre, de celui qui n’est pas reçu. Je fais tous les jours de ces fautes quand j’écris en latin. Il est vrai que votre altesse royale possède infiniment mieux le français que je ne sais la langue latine ; mais enfin il y a toujours quelques petites virgules, quelques points sur les i à mettre ; et je me charge, sous votre bon plaisir, de ce petit détail.

 

          Je joins même à mes remarques sur votre ode quelques stances (1) dans lesquelles, en suivant absolument toutes vos idées, je les présente sous d’autres expressions ; et je n’ai cette témérité, qu’afin que vous daigniez refondre mes stances, si vous daignez appliquer vos moments de loisir à rendre votre ode parfaite. Je sais que vous avez la noble ambition de songer à exceller dans tout ce que vous entreprenez. Vous avez tellement réussi dans la musique, que votre difficulté à présent sera d’avoir auprès de vous un musicien qui vous surpasse. Nous venons d’exécuter ici de votre musique. Votre portrait était au-dessus du clavecin. Vous êtes donc fait, grand prince, pour enchanter tous les sens ! Ah ! qu’on doit être heureux auprès de votre personne, et que M. de Kaiserling a bien raison de l’aimer ! Nous avons tous jugé, en le voyant, de l’ambassadeur par le prince, et du prince par l’ambassadeur. Enfin, monseigneur, les autres princes n’auront que des sujets, et vous n’aurez que des amis. C’est en quoi vous excellez.

 

          Je vois que le bonheur est rarement pur. Votre altesse royale m’écrit des lettres d’un grand homme, m’envoie les ouvrages d’un sage ; et vous voyez que le chemin est bien long pour me faire parvenir ces trésors. M. Dubreuil remet les paquets à un ami qui a des correspondances, et cela prend bien des détours. Vous m’avez rendu avide et impatient. Je suis comme les courtisans, insatiable de nouveaux bienfaits. Voulez-vous, monseigneur, essayer de la voie de M. Thieriot ? Il me remettra les paquets par une voie sûre de Paris à Cirey.

 

          Recevez, monseigneur, avec votre bonté ordinaire, les sincères protestations du respect profond, du tendre, de l’inviolable dévouement, de l’estime et de la passion, enfin de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.

 

 

1 – On n’a pas ces stances. (G.A.)

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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