CORRESPONDANCE avec Frédéric de Prusse - Partie 6

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CORRESPONDANCE - Roi de Prusse - 6

 

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23 – DE VOLTAIRE.

 

A Cirey, le 27Mai.

 

C’est sans doute un héros, c’est un sage, un grand homme

Qui fonda cet asile embelli par vos pas.

Mais cet honneur n’est dû qu’aux vrais héros de Rome,

Rémus ne le méritait pas.

 

Scipion l’Africain, bravant sa république,

Et quittant un sénat trop ingrat envers lui,

Porta dans vos climats ce courage héroïque

Qui faisait trembler Rome et qui fut son appui.

 

Cicéron dans l’exil y porta l’éloquence,

Ce grand art des Romains, cette auguste science

D’embellir la raison, de forcer les esprits.

Ovide y fit briller un art d’un plus grand prix,

 

L’art d’aimer, de le dire, et surtout l’art de plaire.

Tous trois vous ont formé, leur esprit vous éclaire ;

Voilà les fondateurs de ces aimables lieux.

Vous suivez leur exemple, ils sont vos vrais aïeux.

 

La véritable Rome est cette heureuse enceinte

Où les plaisirs pour vous vont tous se signaler.

L’autre Rome est tombée, et n’est plus que la sainte

Remusberg est la seule où je voudrais aller.

 

 

          Voilà, monseigneur, ce que je pense du mont Rémus ; je suis destiné à avoir en tout des opinions fort différentes des moines. Vos deux antiquaires à capuchon, soi-disant envoyés par le pape pour voir si le frère de Romulus a fondé votre palais, devaient bien faire un saint de ce Rémus, n’en pouvant faire le fondateur de votre palais ; mais apparemment que Rémus aurait été aussi étonné de se voir en paradis qu’en Prusse.

 

          On attend avec impatience, dans le petit paradis de Cirey, deux choses qui seront bien rares en France : le portrait d’un prince tel que vous, et M. de Kaiserling, que votre altesse royale honore du nom de son ami intime.

 

         Louis XIV disait un jour à un homme qui avait rendu de grands services au roi d’Espagne, Charles II, et qui avait eu sa familiarité : Le roi d’Espagne vous aimait donc beaucoup ? Ah ! sire, répondit le pauvre courtisan, est-ce que vous autres rois vous aimez quelque chose ?

 

          Vous voulez donc, monseigneur, avoir toutes les vertus qu’on leur souhaite si inutilement, et dont on les a toujours loués si mal à propos ; ce n’est donc pas assez d’être supérieur aux hommes par l’esprit comme par le rang, vous l’êtes encore par le cœur. Vous prince et ami ! Voilà deux grands titres réunis qu’on a crus jusqu’ici incompatibles.

 

          Cependant, j’avais toujours osé penser que c’était aux princes à sentir l’amitié pure, car d’ordinaire les particuliers qui prétendent être amis sont rivaux. On a toujours quelque chose à se disputer ; de la gloire, des places, des femmes, et surtout des faveurs de vous autres maîtres de la terre, qu’on se dispute encore plus que celles des femmes, qui vous valent pourtant bien.

 

          Mais il me semble qu’un prince, et surtout un prince tel que vous n’a rien à disputer, n’a point de rival à craindre, et peut aimer sans embarras et tout à son aise. Heureux, monseigneur, qui peut avoir part aux bontés d’un cœur comme le vôtre ! M. de Kaiserling ne désire rien, sans doute. Tout ce qui m’étonne, c’est qu’il voyage.

 

          Cirey est aussi, monseigneur, un petit temple dédié à l’amitié. Madame du Châtelet, qui, je vous assure, a toutes les vertus d’un grand homme, avec les grâces de son sexe, n’est pas indigne de sa visite, et elle le recevra comme l’ami du prince Frédéric.

 

          Que votre altesse royale soit bien persuadée, monseigneur, qu’il n’y aura jamais à Cirey d’autre portrait que le vôtre. Il y a ici une petite statue de l’Amour, au bas de laquelle nous avons mis noto Deo (1) ; nous mettrons au bas de votre portrait soli Principi.

 

          Je me sais bien mauvais gré de ne dire jamais, dans mes lettres à votre altesse royale, aucune nouvelle de la littérature française, à laquelle vous daignez vous intéresser ; mais je vis dans une retraite profonde, auprès de la dame la plus estimable du siècle présent, et avec les livres du siècle passé ; il n’est guère parvenu dans ma retraite de nouveautés qui méritent d’aller au mont Rémus.

 

          Nos belles-lettres commencent à bien dégénérer, soit qu’elles manquent d’encouragement, soit que les Français, après avoir trouvé le bien dans le siècle de Louis XIV, aient aujourd’hui le malheur de chercher le mieux ; soit qu’en tout pays la nature se repose après de grands efforts, comme les terres après une moisson abondante.

 

          La partie de la philosophie la plus utile aux hommes, celle qui regarde l’âme, ne vaudra jamais rien parmi nous, tant qu’on ne pourra pas penser librement. Un certain nombre de gens superstitieux, fait grand tort ici à toute vérité. Si Cicéron vivait, et qu’il écrivît de Naturâ deorum, ou des Tusculanes ; si Virgile disait (Géorg. II) :

 

Felix qui potuit rerum cognoscere causas,

Atque metus omnes et inexorabile fatum

Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari !

 

          Cicéron et Virgile courraient grand risque ; il n’y a que les jésuites à qui il est permis de tout dire ; et si votre altesse royale a lu ce qu’ils disent, je doute qu’elle leur fasse le même honneur qu’à M. Rollin (2). Pour bien écrire l’histoire, il faut être dans un pays libre ; mais la plupart des Français, réfugiés en Hollande ou en Angleterre, ont altéré la pureté de leur langue.

 

         A l’égard de nos universités, elles n’ont guère d’autre mérite que celui de leur antiquité. Les Français n’ont point de Wolf, point de Mac-Laurin, point de Manfredi, point de s’Gravesante, ni de Musschenbroeck (3). Nos professeurs de physique, pour la plupart, ne sont pas dignes d’étudier sous ceux que je viens de citer. L’Académie des sciences soutient très bien l’honneur de la nation ; mais c’est une lumière qui ne se répand pas encore assez généralement ; chaque académicien se borne à des vues particulières : nous n’avons ni bonne physique, ni bons principes d’astronomie pour instruire la jeunesse ; et nous sommes obligés en cela d’avoir recours aux étrangers.

 

           L’opéra se soutient parce qu’on aime la musique ; et malheureusement cette musique ne saurait être, comme l’italienne, du goût des autres nations. La comédie tombe absolument. A propos de comédie, je suis très mortifié, monseigneur, qu’on ait envoyé l’Enfant prodigue à votre altesse royale. Premièrement, la copie que vous avez n’est point mon véritable ouvrage ; en second lieu, la véritable n’est qu’une ébauche, que je n’ai ni le temps ni la volonté d’achever, et qui ne méritait point du tout vos regards.

 

          Je parle à votre altesse royale avec la naïveté qui n’est peut-être que trop mon caractère ; je vous dis, monseigneur, ce que je pense de ma nation, sans vouloir la mépriser ni la louer : je crois que les Français vivent un peu dans l’Europe sur leur crédit, comme un homme riche qui se ruine insensiblement. Notre nation a besoin de l’œil du maître pour être encouragée ; et pour moi, monseigneur, je ne demande rien, que la continuation des regards du prince Frédéric. Il n’y a que la santé qui me manque ; sans cela je travaillerais bien à mériter vos bontés ; mais peu de génie et peu de santé, cela fait un pauvre homme.

 

          Je suis avec un profond respect, etc.

 

 

1 – On lisait aussi sur le socle les deux vers qui se trouvent dans les POESIES MELEES, n° XLII. (G.A.)

2 – Frédéric avait fait complimenter Rollin sur son ouvrage par Thieriot, devenu correspondant du prince. (G.A.)

3 – Le mathématicien Mac-Laurin professait à Edimbourg ; l’astronome Manfredi, à Bologne ; le géomètre-physicien-philosophe s’Gravesande, à Leyde  et Musschenbroeck donnait le même enseignement à Ultrecht. (G.A.)

 

 

 

 

 

24 – DU PRINCE ROYAL.

 

A Ruppin, le 6 Juillet.

 

          Monsieur, si j’étais né poète, j’aurais répondu en vers aux stances charmantes, à votre lettre du 27 de mai ; mais des revues, des voyages, des coliques et des fièvres m’ont tellement fatigué, que Phébus est demeuré inexorable aux prières que je lui ai faites de m’inspirer son feu divin.

 

Remusberg est la seule où je voudrais aller.

 

          Ce vers m’a causé le plus grand plaisir du monde ; je l’ai lu plus de mille fois. Ce serait une apparition bien rare dans ce pays qu’un génie de votre ordre, un homme libre de préjugés, et dont l’imagination est gouvernée par la raison. Quel bonheur pourrait égaler le mien si je pouvais nourrir mon esprit du vôtre et me voir guidé par vos soins dans le chemin du vrai beau !

 

          Je ne vous ai donné l’histoire de Rémus que pour ce qu’elle vaut. Les origines des nations sont pour la plupart fabuleuses ; elles ne prouvent que l’antiquité des établissements. Mettez l’anecdote de Rémus à côté de l’histoire de la sainte ampoule et des opérations magiques de Merlin.

 

          Les antiquaires à capuchon ne seront jamais ni mes historiographes, ni les directeurs de ma conscience. Que votre façon de penser est différente de celle de ces suppôts de l’erreur ! Vous aimez la vérité, ils aiment la superstition ; vous pratiquez les vertus, ils se contentent de les enseigner ; ils calomnient, et vous pardonnez. Si j’étais catholique, je ne choisirais ni saint François d’Assise, ni saint Bruno pour mes patrons : j’irais droit à Cirey, où je trouverais des vertus et des talents supérieurs en tout genre à ceux de la haire et du froc.

 

          Ces rois sans amitié et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent ressembler à la bûche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne connais l’ingratitude que par le mal qu’elle m’a fait. Je peux même dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je renoncerais à toute grandeur si je la croyais incompatible avec l’amitié. Vous avez bien votre part à la mienne. Votre naïveté, cette sincérité et cette noble confiance que vous me témoignez dans toutes les occasions, méritent bien que je vous donne le titre d’ami.

 

          Je voudrais que vous fussiez le précepteur des princes, que vous leur apprissiez à être hommes, à avoir des cœurs tendres, que vous leur fissiez connaître le véritable prix des grandeurs, et le devoir qui les oblige à contribuer au bonheur des humains.

 

          Mon pauvre Césarion a été arrêté tout court par la goutte. Il s’en est défait du mieux qu’il a pu et s’est mis en chemin pour Cirey. C’est à vous de juger s’il ne mérite pas toute l’amitié que j’ai pour lui (1).

 

          En prenant congé de mon petit ami, je lui ai dit : Songez que vous allez au paradis terrestre, à un endroit mille fois plus délicieux que l’île de Calypso ; que la déesse de ces lieux ne cède en rien à la beauté de l’enchanteresse de Télémaque, que vous trouverez en elle tous les agréments de l’esprit, si préférables à ceux du corps ; que cette merveille occupe son loisir par la recherche de la vérité. C’est là que vous verrez l’esprit humain dans son dernier degré de perfection, la sagesse sans austérité, entourée des tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d’un côté le sublime Voltaire, et de l’autre l’aimable auteur du Mondain, celui qui sait s’élever au-dessus de Newton, et qui, sans s’avilir, sait chanter Phyllis (2). De quelle façon, mon cher Césarion, pourra-t-on vous faire abandonner un séjour si plein de charmes ? Que les liens d’une vieille amitié sont faibles contre tant d’appas !

 

          Je remets mes intérêts entre vos mains ; c’est à vous, monsieur, de me rendre mon ami. Il est peut-être l’unique mortel digne de devenir citoyen de Cirey ; mais souvenez-vous que c’est tout mon bien, que ce serait une injustice criante de me le ravir.

 

          J’espère que mon petit ambassadeur reviendra chargé de la toison d’or ; c’est-à-dire de votre Pucelle et de tant d’autres pièces à moitié promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j’ai un goût déterminé pour vos ouvrages : il n’y aurait plus que de la cruauté à me les refuser.

 

          Il me semble que la dépravation du goût n’est pas si générale en France que vous le croyez. Les Français connaissent encore un Apollon à Cirey, des Fontenelle, des Crébillon, des Rollin pour la clarté et la beauté du style historique ; des d’Olivet pour les traductions, des Bernard et des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent très bien remplacer les Chaulieu et les La Fare.

 

          Si Gresset pèche quelquefois contre l’exactitude, il est excusable par le feu qui l’emporte ; plein de ses pensées, il néglige les mots. Que la nature fait peu d’ouvrages accomplis ? et qu’on voit peu de Voltaires ! J’ai pensé oublier M. de Réaumur, qui, en qualité de physicien, est en grande réputation chez vous. Voilà ce qui me paraît la quintessence de vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes d’attention. Les belles-lettres ne sont plus récompensées comme elles l’étaient du temps de Louis-le-Grand. Ce prince, quoique peu instruit, se faisait une affaire sérieuse de protéger ceux dont il attendait son immortalité. Il aimait la gloire, et c’est à cette noble passion que la France est redevable de son Académie et des arts qui y fleurissent encore.

 

          Quant à la métaphysique, je ne crois pas qu’elle fasse jamais fortune ailleurs qu’en Angleterre. Vous avez vos bigots, nous avons les nôtres. L’Allemagne ne manque ni de superstitieux, ni de fanatiques entêtés de leurs préjugés, et malfaisants au dernier point, et qui sont d’autant plus incorrigibles, que leur stupide ignorance leur interdit l’usage du raisonnement. Il est certain qu’on a lieu d’être prudent dans la compagnie de pareils sujets. Un homme qui passe pour n’avoir point de religion, fût-il le plus honnête homme du monde, est généralement décrié. La religion est l’idole des peuples : ils adorent tout ce qu’ils ne comprennent point. Quiconque ose y toucher d’une main profane, s’attire leur haine et leur est en abomination. J’aime infiniment Cicéron ; je trouve dans ses Tusculanes beaucoup de sentiments conformes aux miens. Je ne lui conseillerais pas de dire, s’il vivait de nos jours :

 

Mourir peut être un mal, mais être mort n’est rien.

 

          En un mot, Socrate a préféré la ciguë à la gêne de contenir sa langue ; mais je ne sais s’il y a plaisir à être le martyr de l’erreur d’autrui. Ce qu’il y a de plus réel pour nous dans ce monde, c’est la vie : il me semble que tout homme raisonnable devrait tâcher de la conserver.

 

          Je vous assure que je méprise trop les jésuites pour lire leurs ouvrages. Les mauvaises dispositions du cœur éclipsent en eux toutes les qualités de l’esprit. Nous vivons d’ailleurs si peu, et nous avons, pour la plupart, si peu de mémoire, qu’il ne faut nous instruire que de ce qu’il y a de plus exquis.

 

          Je vous envoie par cet ordinaire l’Histoire de la Vierge de Czenstokowa (3), par M. de Beausobre ; j’espère que vous serez content du tour et du style de cette pièce. Autant que je m’y connais, je n’ai point remarqué de fautes contre la pureté de la langue. Il est vrai que la plupart des réfugiés la négligent beaucoup. Il s’en trouve pourtant quelques-uns qui, je crois, pourraient ne pas être réprouvés par votre Académie. Nos universités et notre Académie des sciences se trouvent dans un triste état : il paraît que les muses veulent déserter ces climats.

 

          Fédéric 1er, roi de Prusse, prince d’un génie fort borné, bon, mais facile, a fait assez fleurir les arts sous son règne. Ce prince aimait la grandeur et la magnificence ; il était libéral jusqu’à la profusion. Epris de toutes les louanges qu’on prodiguait à Louis XIV, il crut qu’en choisissant ce prince pour son modèle, il ne pourrait pas manquer d’être loué à son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le singe de celle de Versailles : on imitait tout ; cérémonial, harangues, pas mesurés, mots comptés, grands mousquetaires, etc., etc. Souffrez que je vous épargne l’ennui d’un pareil détail.

 

          La reine Charlotte, épouse de Fédéric, était une princesse qui, avec tous les dons de la nature, avait reçu une excellente éducation. Elle était fille du duc de Lunebourg, depuis électeur de Hanovre. Cette princesse avait connu particulièrement Leibnitz, à la cour de son père. Ce savant lui avait enseigné les principes de la philosophie, et surtout de la métaphysique. La reine considérait beaucoup Leibnitz ; elle était en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de fréquents voyages à Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les sciences : aussi les possédait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de lui, dit très spirituellement qu’en le décomposant, on trouverait assez de matière pour former beaucoup d’autres savants. L’attachement de Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin de les établir. Il conçut le dessein de former à Berlin une Académie sur le modèle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques légers changements. Il fit ouverture de son dessein à la reine, qui en fut charmée, et lui promit de l’assister de tout son crédit.

 

          On parla un peu de Louis XIV ; les astronomes assurèrent qu’ils découvriraient une infinité d’étoiles dont le roi serait indubitablement le parrain ; les botanistes et les médecins lui consacreraient leurs talents, etc. Qui aurait pu résister à tant de genres de persuasion ? Aussi en vit-on les effets. En moins de rien l’observatoire fut élevé, le théâtre de l’anatomie ouvert, et l’Académie toute formée eut Leibnitz pour son directeur. Tant que la reine vécut, l’Académie se soutint assez bien ; mais, après sa mort, il n’en fut pas de même. Le roi son époux la suivit de près. D’autres temps, d’autres soins. A présent les arts dépérissent ; et je vois, les larmes aux yeux, le savoir fuir de chez nous, et l’ignorance, d’un air arrogant, et la barbarie des mœurs s’en approprier la place :

 

Du laurier d’Apollon, dans nos stériles champs,

La feuille négligée est désormais flétrie :

Dieux ! Pourquoi mon pays n’est-il plus la patrie

Et de la gloire et des talents ?

 

          Je crois avoir porté un jugement juste sur l’Enfant prodigue. Il s’y trouve des vers que j’ai d’abord reconnus pour les vôtres ; mais il y en a d’autres qui m’ont paru plutôt l’ouvrage d’un écolier que d’un maître.

 

          Nous avons l’obligation aux Français d’avoir fait revivre les sciences (4). Après que des guerres cruelles, l’établissement du christianisme, et les fréquentes invasions des Barbares eurent porté un coup mortel aux arts réfugiés de Grèce en Italie, quelques siècles d’ignorance s’écoulèrent quand enfin ce flambeau se ralluma chez vous. Les Français ont écarté les ronces et les épines qui avaient entièrement interdit aux hommes le chemin de la gloire qu’on peut acquérir dans les belles-lettres. N’est-il pas juste que les autres nations conservent l’obligation qu’elles ont à la France du service qu’elle leur a rendu généralement ? Ne doit-on pas une reconnaissance égale à ceux qui nous donnent la vie, et à ceux qui nous fournissent les moyens de nous instruire ?

 

          Quant aux Allemands, leur défaut n’est pas de manquer d’esprit. Le bon sens leur est tombé en partage ; leur caractère approche assez de celui des Anglais. Les Allemands sont laborieux et profonds : quand une fois ils se sont emparés d’une matière, ils pèsent dessus. Leurs livres sont d’un diffus assommant. Si on pouvait les corriger de leur pesanteur et les familiariser un peu plus avec les Grâces, je ne désespérerais pas que ma nation ne produisît de grands hommes. Il y a cependant une difficulté qui empêchera toujours que nous ayons de bons livres en notre langue : elle consiste en ce qu’on n’a pas fixé l’usage des mots ; et, comme l’Allemagne est partagée entre une infinité de souverains, il n’y aura jamais moyen de les faire consentir à se soumettre aux décisions d’une Académie.

 

          Il ne reste donc plus d’autre ressource à nos savants que d’écrire dans des langues étrangères ; et comme il est très difficile de les posséder à fond, il est fort à craindre que notre littérature ne fasse jamais de fort grands progrès. Il se trouve encore une difficulté qui n’est pas moindre que la première : les princes méprisent généralement les savants ; le peu de soin que ces messieurs portent à leur habillement, la poudre du cabinet dont ils sont couverts, et le peu de proportion qu’il y a entre une tête meublée de bons écrits et la cervelle vide de ces seigneurs, font qu’ils se moquent de l’extérieur des savants, tandis que le grand homme leur échappe. Le jugement des princes est trop respecté des courtisans, pour qu’ils s’avisent de penser d’une manière différente, et ils se mêlent également de mépriser ceux qui les valent mille fois. O tempora, ô mores !

 

          Pour moi, qui ne me sens point fait pour le siècle où nous vivons, je me contente de ne point imiter l’exemple de mes égaux. Je leur prêche sans cesse que le comble de l’ignorance c’est l’orgueil ; et reconnaissant la supériorité de vous autres grands hommes, je vous crois dignes de mon encens, et vous, monsieur, de toute mon estime : elle vous est entièrement acquise. Regardez-moi comme un ami désintéressé et dont vous ne devez la connaissance qu’à votre mérite. Je vous écris (5), un pied à l’étrier, et prêt à partir. Je serai de retour dans quinze jours. Je suis à jamais, monsieur, votre très affectionné ami, FÉDÉRIC.

 

 

1 – « Kaiserling était, dit Pollnitz, plus vif, plus turbulent qu’un Gascon ; il avait une volubilité de langue qui étonnait ; il parlait toutes les langues, souvent à la fois ; sa mémoire lui tenait lieu d’esprit ; il était superficiel en tout ; mais rien ne surpassait la bonté de son cœur. » Ajoutons que Kaiserling était de petite taille. (G.A.)

2 – Edition de Berlin : « Phyllis devenue marquise. » (G.A.)

3 – Ou plutôt une Dissertation sur cette vierge. On trouve ce travail dans la Bibliothèque germanique. (G.A.)

4 – Edition de Berlin : « Les sciences chez eux. » (G.A.)

5 – Edition de Berlin : « Qu’à votre mérite. Je suis à jamais, monsieur, votre très affectionné ami. Ecrit un pied dans l’étrier et sur le point de partir ; je serai de retour dans quinze jours. » (G.A.)

 

 

 

 

 

25 - DE VOLTAIRE.

 

Juillet.

 

 

          Monseigneur, je suis entouré de vos bienfaits : M. de Kaiserling, le portrait de votre altesse royale, la seconde partie de la Métaphysique de M. Wolf, la Dissertation de M. de Beausobre, et surtout la lettre charmante que vous avez daigné m’écrire de Ruppin, le 6 de Juillet. Avec cela on peut braver la fièvre et la langueur qui me minent ; et je m’aperçois qu’on peut souffrir et être heureux.

 

          Votre aimable ambassadeur n’a plus de goutte ; nous allons le perdre ; il n’est venu que pour se faire regretter ; il retourne vers le prince qu’il aime et dont il est aimé : il laisse à Cirey un souvenir éternel de lui, et le règne de Frédéric bien établi. Il emporte mon tribut ; j’ai donné tout ce que j’avais. On dit qu’il y a eu des tyrans qui dépouillaient leurs sujets ; mais les bons sujets donnent volontiers tous leurs biens aux bons princes.

 

          J’ai donc mis dans un petit paquet tout ce que j’ai fait de l’Histoire de Louis XIV, quelques pièces de vers qui ont été imprimées à la suite de la Henriade d’une manière très fautive, quelques morceaux de philosophie. Je me suis dit, en faisant emballer toutes mes pensées :

 

Pauvre petit génie, oseras-tu paraître

Devant ce génie immortel ?

Pour être digne de ton maître,

Il faudrait être universel,

Et tu n’as pas l’honneur de l’être ;

 

          Ton prince, continuai-je, aime, connaît, cultive tous les arts depuis la musique jusqu’à la vraie philosophie ; il connaît surtout le grand art de plaire ; et s’il ne joignait pas à ces vertus celle de l’indulgence, M. de Kaiserling n’emporterait pas un si énorme paquet.

 

          Enfin, monseigneur, vous m’avez inspiré ce que les princes inspirent si rarement, la confiance la plus grande.

 

          J’aurais bien voulu joindre la Pucelle au reste du tribut : votre ambassadeur vous dira que la chose est impossible. Ce petit ouvrage est, depuis près d’un an, entre les mains de madame la marquise du Châtelet, qui ne veut pas s’en dessaisir. L’amitié dont elle m’honore ne lui permet pas de hasarder une chose qui pourrait me séparer d’elle pour jamais : elle a renoncé à tout pour vivre avec moi dans le sein de la retraite et de l’étude ; elle sait que la moindre connaissance qu’on aurait de cet ouvrage exciterait certainement un  orage. Elle craint tous les accidents : elle sait que M. de Kaiserling a été gardé à vue à Strasbourg, qu’il le sera encore à son passage, qu’il est épié, qu’il peut être fouillé ; elle sait surtout que vous ne voudriez pas hasarder de faire le malheur de vos deux sujets de Cirey pour une plaisanterie en vers (1). Votre altesse royale trouverait ce petit poème d’un ton un peu différent de l’Histoire de Louis XIV et de la Philosophie de Newton ; sed dulce est desipere in loco (2). Malheur aux philosophes qui ne savent pas se dérider le front : Je regarde l’austérité comme une maladie : j’aime encore mieux mille fois être languissant et sujet à la fièvre, comme je le suis, que de penser tristement. Il me semble que la vertu, l’étude et la gaieté sont trois sœurs qu’il ne faut point séparer ; ces trois divinités sont vos suivantes ; je les prends pour mes maîtresses.

 

          La métaphysique entre pour beaucoup dans votre immensité ; je n’ai donc pas hésité de vous soumettre mes doutes sur cette matière et de demander à vos royales mains un petit peloton de fil pour me conduire dans ce labyrinthe. Vous ne sauriez croire, monseigneur, quelle consolation c’est pour madame du Châtelet et pour moi de voir combien vous pensez en philosophe, et combien votre vertu déteste la superstition. Si la plupart des rois ont encouragé le fanatisme dans leurs Etats, c’est qu’ils étaient ignorants, c’est qu’ils ne savaient pas que les prêtres sont leurs plus grands ennemis.

 

          En effet, y a-t-il un seul exemple dans l’histoire du monde de prêtres qui aient entretenu l’harmonie entre les souverains et leurs sujets ? Ne voit-on pas partout, au contraire, des prêtres qui ont levé l’étendard de la discorde et de la révolte ? Ne sont-ce pas les presbytériens d’Ecosse qui ont commencé cette malheureuse guerre civile qui a coûté la vie à Charles 1er, à un roi qui était honnête homme ? N’est-ce pas un moine qui a assassiné Henri III, roi de France ? L’Europe n’est-elle pas encore remplie des traces de l’ambition ecclésiastique ? Des évêques devenus princes et ensuite vos confrères dans l’électorat, un évêque de Rome foulant aux pieds les empereurs, n’en sont-ils pas d’assez forts témoignages ?

 

          Pour moi, quand je songe à quel point les hommes sont faibles et fous, je suis toujours étonné que dans les temps d’ignorance les papes n’aient pas eu la monarchie universelle.

 

          Je suis persuadé qu’il ne tient à présent qu’à un souverain d’étouffer chez lui toutes semences de fureur religieuse et de discorde ecclésiastique. Il n’y a qu’à être honnête homme et nullement dévot : les hommes, tout sots qu’ils sont, sentent bien dans leur cœur que la vertu vaut mieux que la dévotion. Sous un roi dévot, il n’y a que des hypocrites ; un roi honnête homme forme des hommes comme lui.

 

          J’ose ainsi penser tout haut devant votre altesse royale, car votre caractère divin m’encourage à tout. Je viens de finir une conversation avec M. de Kaiserling ; il a encore enflammé mon zèle et mon admiration pour votre personne. Tout mon malheur est d’avoir une santé qui probablement m’empêchera d’être le témoin du bien que vous ferez aux hommes, et des grands exemples que vous donnerez. Heureux ceux qui verront ces beaux jours ! D’autres verront de près la gloire et le bonheur de votre gouvernement ; mais moi, j’aurai joui des bontés du prince philosophe, j’aurai eu les prémices de sa grande âme, j’aurai été trop heureux, etc.

 

 

1 – « Bien que Voltaire allègue les meilleures raisons, dit M. Desnoiresterres, Frédéric les goûta médiocrement, mais il n’en témoigna rien aux châtelains de Cirey, et se montra aussi affectueux que devant à l’égard de madame du Châtelet. » (G.A.)

2 – Horace, liv. IV, od. XII. (G.A.)

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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