CORRESPONDANCE avec Frédéric de Prusse - Partie 24

Publié le par loveVoltaire

 CORRESPONDANCE---FREDERIC-Partie-24.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

102 – DE VOLTAIRE

 

De Paris, le 18 Octobre.

 

 

          Monseigneur, je renvoie à votre altesse royale le plus grand monument de vos bontés et de ma gloire (1). Je n’ai de véritable gloire que du jour que vous m’avez protégé, et vous y avez mis le comble par l’honneur que vous daignez faire à la Henriade. Deux véritables amis (2), que j’ai dans Paris, ont lu ce morceau de prose, qui vaut mieux que tous mes vers. Ils ont été prêts à verser des larmes, quand ils ont vu qu’à peine il y a une ligne de votre main, qui ne parte d’un cœur né pour le bonheur des hommes, et d’un esprit fait pour les éclairer. Ils ont admiré avec quelle énergie votre altesse royale écrit dans une langue étrangère. Ils ont été étonnés du goût singulier qu’elle a pour des choses dont tant de nos princes ont si peu de connaissance. Tout cela les frappait, sans doute ; mais les sentiments d’humanité qui règnent dans cet ouvrage ont enlevé leur âme. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est de garder le secret sur cette préface ; mais le garder sur le prince adorable qui pense avec tant de grandeur et avec tant de bonté, cela est impossible ; ils sont trop émus ; il faut qu’ils disent avec moi :

 

 

Ne verrons-nous jamais ce divin Marc-Aurèle,

Cet ornement des arts et de l’humanité,

Cet amant de la vérité,

Qui chez les rois chrétiens n’a point eu de modèle,

Et qui doit en servir dans la postérité ?

 

 

          Je n’ai rien fait de nouveau depuis les deux derniers actes de Mahomet. Me voici les mains vides devant mon maître ; mais il faut qu’il me pardonne ; tous mes maux m’ont repris. Si mes ennemis, qui m’ont persécuté, savaient ce que je souffre, je crois qu’ils seraient honteux de leur haine et de leur envie ; car comment envier un homme dont presque toutes les heures sont marquées par des tourments, et pourquoi haïr celui qui n’emploie les intervalles de ses souffrances qu’à se rendre moins indigne de plaire à ceux qui aiment les arts et les hommes ? Madame du Châtelet ne part pour les Pays-Bas que vers le commencement de novembre, et je ne crois pas que ma santé pût me permettre de l’accompagner, quand même elle partirait plus tôt. Je relis Machiavel dans le peu de temps que mes maux et mes études me laissent. J’ai la vanité de penser que ce qui aura le plus révolté dans cet auteur, c’est le chapitre de la Crudeltà, où ce monstre ingénieux et politique ose dire. Deve per tanto un prinicipe non si curare dell’ infamia di crudele ; mais surtout le chapitre XVIII, In che modo i principi debbiano osservare la fede.  Si j’osais dire mon sentiment devant votre altesse royale, qui est assurément le juge-né de ces matières par son cœur, par son esprit, et par son rang, je dirais que je ne trouve ni raison, ni esprit dans ce chapitre. Ne voilà-t-il pas une belle preuve qu’un prince doit être un fripon, parce que Achille a été nourri, selon la Fable, par un animal moitié bête et moitié homme : Encore si Ulysse avait eu un renard pour précepteur, l’allégorie aurait quelque justesse ; mais qu’en conclure pour Achille, qui n’est représenté que comme le plus impétueux et le moins politique des hommes ?

 

          Dans le même chapitre, il faut être un perfide perchè gli uomini sono tristi ; et le moment d’après il dit, Sono tanto semplici gli uomini …che colui che inganna troverà sempre chi si lascerà ingonnare.

 

          Il me semble que le docteur du crime méritait de tomber ainsi en contradiction.

 

          Je n’ai point encore eu les Notes d’Amelot de La Houssaye ; mais quel commentaire faut-il à mon prince, pour démêler le faux et pour confondre l’injuste ? Béni soit le jour où ses aimables mains auront achevé un ouvrage dont dépendra le bonheur des hommes, et qui devra être le catéchisme des rois !

 

          Je ne sais pas comment, dans ce catéchisme, le manifeste de l’empereur contre son général et contre son plénipotentaire serait reçu (3) ; mais ce n’est pas à moi à porter mes vues si haut :

 

. . . . . . . . . . Pastorem, Tityre, pingues

Pascere oportet oves, nec regum bella referre.

Virg. Egl. VI.

 

          J’ai reçu ici une visite du fils de M. Gramkan, qui me paraît un jeune homme de mérite, digne de vous servir et d’entendre votre altesse royale.

 

          Je n’entends plus parler du voyage que M. de Karserling devait faire à Paris, et j’ai peur de partir sans avoir vu celui avec qui j’aurais passé les jours entiers à parler d’un prince qui fait honneur à l’humanité. Madame du Châtelet a écrit à votre altesse royale.

 

          Je suis avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance, etc.

 

 

1 – La Préface de la Henriade, par Frédéric. (G.A.)

2 – Sans doute Cideville et d’Argental. Cideville était alors à Paris. (G.A.)

3 – Charles VI, furieux d’avoir été contraint de rendre la Valachie, la Servie, et Belgrade, voulait qu’on mît à mort son général Seckendorf, et son plénipotentiaire. Seckendorf fut enfermé dans une forteresse, et passa quelques années plus tard au service de Frédéric II. (G.A.)

 

 

 

 

 

103 – DU PRINCE ROYAL

 

A Remusberg, le 6 de Novembre.

 

 

          Mon cher ami, j’ai été aussi mortifié de l’état infirme de votre santé, que j’ai été réjoui par la satisfaction que vous me témoignez de ma Préface. J’en abandonne le style à la critique de tous les Zoïles de l’univers ; mais je me persuade en même temps qu’elle se soutiendra, puisqu’elle ne contient que des vérités, et que tout homme qui pense sera obligé d’en convenir.

 

          Cette réfutation de Machiavel, à laquelle vous vous intéressez est achevée. Je commence à présent à la reprendre par le premier chapitre, pour corriger et pour rendre, si je le puis, cet ouvrage digne de passer à la postérité. Pour ne vous faire point attendre, je vous envoie quelques morceaux de ce marbre brut, qui ne sont pas encore polis.

 

          J’ai envoyé, il y a huit jours, l’Avant-propos à la marquise ; vous recevrez tous les chapitres corrigés et dans leur ordre, lorsqu’ils seront achevés. Quoique je ne veuille point mettre mon nom à cet ouvrage, je voudrais cependant, si le public en soupçonnait l’auteur, qu’il ne pût me faire du tort. Je vous prie, par cette considération, de me faire l’amitié de me dire naturellement ce qu’il y faut corriger. Vous sentez que votre indulgence en ce cas me serait préjudiciable et funeste.

 

          Je m’étais ouvert à quelqu’un du dessein que j’avais de réfuter Machiavel : ce quelqu’un m’assura que c’était peine perdue, puisque l’on trouvait, dans les Notes politiques  d’Amelot de La Houssaye, sur Tacite, une réfutation complète du Prince politique. J’ai donc lu Amelot et ses notes, mais je n’y ai point trouvé ce qu’on m’avait dit ; ce sont quelques maximes de ce politique dangereux et détestable qu’on réfute, mais ce n’est pas l’ouvrage en corps.

 

          Où la matière me l’a permis, j’ai mêlé l’enjouement au sérieux, et quelques petites digressions dans les chapitres qui ne présentaient rien de fort intéressant au lecteur : ainsi les raisonnements, qui n’auraient pas manqué d’ennuyer par leur sécheresse, sont suivis de quelque chose d’historique, ou de quelques remarques un peu critiques, pour réveiller l’attention du lecteur. Je me suis tu sur toutes les choses où la prudence m’a fermé la bouche, et je n’ai point permis à ma plume de trahir les intérêts de mon repos.

 

          Je sais une infinité d’anecdotes sur les cours de l’Europe, qui auraient à coup sûr diverti mes lecteurs ; mais j’aurais composé une satire d’autant plus offensante qu’elle eût été vraie ; et c’est ce que je ne ferai jamais. Je ne suis point né pour chagriner les princes. Je voudrais plutôt les rendre sages et heureux. Vous trouverez donc dans ce paquet cinq chapitres de Machiavel, le plan de Remusberg, que je vous dois depuis longtemps, et quelques poudres qui sont admirables pour vos coliques. Je m’en sers moi-même, elles me font un bien infini ; il les faut prendre le soir, en se couchant, avec de l’eau pure.

 

          Adieu, cher ami toujours malade et toujours persécuté ; je vous quitte pour reprendre mon ouvrage, et noircir le caractère infâme et scélérat de l’avocat du crime, de la même plume qui fit l’éloge de l’incomparable auteur de la Henriade ; mais elle confondra plus facilement le corrupteur du genre humain, qu’elle n’a pu louer le précepteur de l’humanité. C’est une chose fâcheuse pour l’éloquence, que, lorsqu’elle a de grandes choses à dire, elle soit toujours inférieure à son sujet.

 

          Mes amitiés à la marquise, mes compliments à vos amis, qui doivent être les miens, puisqu’ils sont dignes d’être les vôtres. Je suis avec toute l’amitié et la tendresse possibles, mon cher Voltaire, votre très fidèle ami. FÉDÉRIC.

 

 

 

 

 

104 – DE VOLTAIRE

 

Novembre.

 

 

Brûlez votre vaisseau, vagabond Baltimore,

Qui, du détroit du Sund au rivage du Maure ;

Du Bengale au Pérou, fendez le sein des mers.

Vous, jeune citoyen de ce plat univers (1),

Vous, de nouveaux plaisirs et de science avide,

Elève de Socrate, et d’Horace, et d’Euclide,

Cessez, Algoretti, d’observer les humains,

Les Phrynés de Venise et les Gitons de Rome,

Les théâtres français, les tables des Germains,

Les ministres, les rois, les héros, et les saints ;

Ne vous fatiguez plus, ne cherchez plus un homme :

Il est trouvé. Le ciel, qui forma ses vertus,

Le ciel au haut du mont Rémus

A placé mon héros, l’exemple des vrais sages ;

Il commande aux esprits, il est roi sans pouvoir :

Au pied du mont Rémus finissez vos voyages,

L’univers n’est plus rien, vous n’avez rien à voir.

Ciel ! Quand arriverai-je à la montagne auguste

Où règne un philosophe, un bel esprit, un juste,

Un monarque fait homme, un dieu selon mon cœur ?

Mont sacré d’Apollon, double front du Parnasse,

Olympe, Sinaï, Thabor, disparaissez :

Oui, par ce mont Rémus vous êtes effacés,

Autant que Frédéric efface

Et les héros présents, et tous les dieux passés.

 

 

          J’en demande pardon, monseigneur, à Sinaï et à Thabor, la verve m’a emporté ; j’ai dit plus que je ne devais dire. D’ailleurs, les foudres et les tonnerres du mont Sinaï n’ont point de rapport à la vie philosophique qu’on mène au mont Rémus ; et la transfiguration du Thabor n’a rien à démêler avec l’uniformité de votre charmant caractère. Enfin, que votre altesse royale pardonne à l’enthousiasme : n’est-il pas permis d’en avoir un peu, quand on vient de lire la belle épître dont votre muse française a régalé milord Baltimore ?

 

          Je vois que mon prince a mis encore la connaissance de la langue anglaise dans ses trésors. Dulces sermones cujuscumque linguœ (2) Je crois que ce lord Baltimore aura été bien surpris de voir un prince allemand écrire en vers français à un Anglais ; mais que voulez-vous, je suis encore plus surpris que lui. Je n’entends rien à ce prodige de la nature. Comment se peut-il faire, encore une fois, qu’on écrive si bien dans la langue d’un pays où l’on n’a jamais été ? Pour Dieu ! Monseigneur, dites donc votre secret.

 

          J’enverrais bien aussi des vers à votre altesse royale, si j’osais : elle aurait le cinquième acte de Mahomet ; mais c’est qu’il n’est pas encore transcrit, et, pour les autres premiers, ils sont actuellement repolis. Si votre beau génie a été un peu content de cette faible ébauche, j’ose espérer qu’elle aura encore la même indulgence pour l’ouvrage achevé. Elle ne trouvera plus certaines répétitions, certains vers lâches et décousus, qui sont des pierres d’attente. Elle verra l’amour paternel et le secret de la naissance des enfants de Zopire jouer un rôle plus grand et bien plus intéressant ; Zopire, prêt à être assassiné par ses enfants mêmes, n’adresse au ciel ses prières que pour eux, et il est frappé de la main de son fils, tandis qu’il prie les dieux de lui faire connaître ce fils même. Le fanatisme est-il peint à votre gré ? Ai-je assez exprimé l’horreur que doivent inspirer les Ravaillac, les Poltrot, les Clément, les Felton, les Salcède (3), les Aod, j’ai pensé dire les Judith ? En effet, monseigneur, quel bon roi serait à l’abri d’un assassinat, si la religion enseignait à tuer un prince qu’on croit ennemi de Dieu ?

 

          Voilà la première tragédie où l’on ait attaqué la superstition. Je voudrais qu’elle pût être assez bonne pour être dédiée à celui de tous les princes qui distingue le mieux le culte de l’Etre infiniment bon, et l’infiniment détestable fanatisme.

 

          Je viens de voir d’autres ouvrages sur des matières bien différentes, mais plus dignes de votre altesse royale. C’est un cours de géométrie, par M. Clairaut (4) ; c’est un jeune homme qui fit un ouvrage sur les courbes, à l’âge de quatorze ans, et qui a été depuis peu, comme le sait votre altesse royale, mesurer la terre sous le cercle polaire. Il traite les mathématiques comme Lockie a traité l’entendement humain ; il écrit avec la méthode que la nature emploie ; et comme Locke a suivi l’âme dans la situation de ses idées, il suit la géométrie dans la route qu’on tenue les hommes pour découvrir par degrés les vérités dont ils ont eu besoin : ce sont donc en effet les besoins que les hommes ont eu de mesurer qui sont chez Clairaut les vrais maîtres de mathématiques. L’ouvrage n’est pas près d’être fini ; mais le commencement me paraît de la plus grande facilité, et par conséquent très utile.

 

          Mais, monseigneur, le plus utile de ces ouvrages, c’est celui que j’attends d’une main faite pour rendre les hommes heureux.

 

          Je vais, moi chétif, me rendre aux Eléments de Newton, dont on demande à Paris une nouvelle édition ; mais ce travail sera pour Bruxelles. Je pars, je suis Emilie et madame la duchesse de Richelieu à Cirey ; de là je vais en Flandre, etc.

 

 

1 – C’est-à-dire de cet univers aux pôles aplatis. C’était ce que Clairaut et Maupertuis avaient été constater. (G.A.)

2 – Horace, liv. III, od. VIII. (G.A.)

3 – Voyez l’Essai sur les mœurs, chapi. CLXIV. (G.A.)

4 – Eléments de géométrie, ouvrage qui ne parut qu’en 1741. Clairaut, e 1739, avait vingt-six ans. (G.A.)

 

 

 

 

 

105 – DU PRINCE ROYAL

 

A Berlin, le 4 Décembre.

 

          Mon cher ami, vous me promettiez votre nouvelle tragédie tout achevée ; je l’attends avec beaucoup de curiosité et d’impatience. J’étais déjà charmé de ce premier feu qu’avait jeté votre génie immortel, et je juge de Zopire achevé par la belle ébauche que j’en ai vue. C’est un saint Jean qui promet beaucoup de l’ouvrage qui va le suivre. Je serais content, et très content, si de ma vie j’avais fait une tragédie comme celle des Musulmans, sans correction ; mais il n’est pas permis à tout le monde d’aller à Athènes.

 

          Je vous soumets les douze premiers chapitres de mon Anti-Machiavel, qui, quoique je les aie retouchés, fourmillent encore de fautes. Il faut que vous soyez le père putatif de ces enfants, et que vous ajoutiez à leur éducation ce que la pureté de la langue française demande pour qu’ils puissent se présenter au public. Je retoucherai en attendant les autres chapitres, et les pousserai à la perfection que je suis capable d’atteindre. C’est ainsi que je fais l’échange de mes faibles productions contre vos ouvrages immortels, à peu près comme les Hollandais, qui troquent des petits miroirs et du verre contre l’or des Américains : encore suis-je bien heureux d’avoir quelque chose à vous rendre ?

 

          Les dissipations de la cour et de la ville, des complaisances, des plaisirs, des devoirs indispensables, et quelquefois des importuns, me distraient de mon travail ; et Machiavel est souvent obligé de céder la place à ceux qui pratiquent ses maximes, et que je réfute par conséquent. Il faut s’accommoder à ces bienséances qu’on ne saurait éviter, et, quoi qu’on en ait, il faut sacrifier au dieu de la coutume, pour ne point passer pour singulier ou pour extravagant.

 

          Ce monsieur de Valori, si longtemps annoncé par la voix du public, si souvent promis par les gazettes, si longtemps arrêté à Hambourg, est arrivé enfin à Berlin. Il nous fait beaucoup regretter La Chétardie. M. de Valori nous fait apercevoir tous les jours ce que nous avons perdu au premier. Ce n’est à présent qu’un cours théorique des guerres du Brabant, des bagatelles et des minuties de l’armée française ; et je vois sans cesse un homme qui se croit vis-à-vis de l’ennemi et à la tête de sa brigade. Je crains toujours qu’il ne me prenne pour une contrescarpe ou pour un ouvrage à cornes, et qu’il ne me livre malhonnêtement un assaut. M. de Valori a presque toujours la migraine ; il n’a point le ton de la société ; il ne soupe point ; et l’on dit que le mal de tête lui fait trop d’honneur de l’incommoder, et qu’il ne le mérite point du tout.

 

          Nous venons de faire ici l’acquisition d’un très habile homme. Il s’appelle Célius ; il est habile physicien, et très renommé pour les expériences. On lui donne pour vingt mille écus d’instruments. Il achèvera, cette année, un ouvrage qui lui fera beaucoup d’honneur : c’est une machine mécanique qui démontre parfaitement tous les mouvements des étoiles et des planètes, selon le système de Newton. Vous ne connaissez peut-être pas non plus un jeune homme qui commence à paraître ; il se nomme Liberquin. C’est un génie admirable pour les mécaniques. Il a fait par l’optique des découvertes étonnantes, et il poussé son art à un point de perfection qui surpasse tout ce qu’on a vu avant lui. Il reviendra ici cet automne, après avoir vu Paris. Il a passé trois années à Londres, et il a été très estimé de tous les savants d’Angleterre. Je vous parlerai plus en détail sur son chapitre, lorsque je l’aurai vu après son retour.

 

          Je suis ravi de voir ces heureuses productions de ma patrie ; ce sont comme des roses qui croissent parmi les ronces et les orties ; ce sont comme des bluettes de génie qui se font jour à travers des cendres, où malheureusement les arts sont ensevelis. Vous vivez en France dans l’opulence de ces arts : nous sommes ici indigents de science, ce qui fait peut-être que nous estimons plus le peu que nous avons.

 

          Vous trouverez peut-être que je bavarde beaucoup ; mais souvenez-vous qu’il y a quatre semaines que je ne vous ai écrit, et que les pluies ne sont plus abondantes qu’après une grande stérilité.

 

          Je vous suis à Cirey, mon cher Voltaire, et je partage avec vous vos chagrins comme vos plaisirs. Profitez des plaisirs de ce monde autant que vous le pouvez ; c’est ce qu’un homme sage doit faire. Instruisez-nous, mais que ce ne soit pas aux dépens de votre santé et de votre vie.

 

          Quand est-ce que les Voltaire et les Emilie voyageront vers le nord ? Je crains fort que ce phénomène, quoique impatiemment attendu, n’arrive pas sitôt. Il ne sera pas dit cependant que je mourrai avant de vous avoir vu : dussé-je vous enlever, j’en tenterai l’aventure. Avouez que vous seriez bien étonné, si vous entendiez arriver de nuit à Cirey des gens masqués, des flambeaux, un carrosse, et tout l’appareil d’un enlèvement. Cette aventure ressemblerait un peu à celle de la Pentecôte (1), à la différence près qu’on ne vous ferait d’autre mal que de vous séparer d’Emilie ; j’avoue que ce serait beaucoup. Il me semble que ni vous ni cette Emilie n’êtes point nés pour la chicane, et que, tant que Paris se trouvera sur la route de la marquise, son affaire pourrait bien être jugée par contumace.

 

          Le pauvre Césarion, accablé de goutte, n’a pas levé son piquet de Remusberg, et quoique je le revendique sans cesse, son mal ne veut point encore me le renvoyer. Il vous aime comme un ami, et vous estime comme un grand homme. Souffrez que je lui serve d’organe, et que je vous exprime ce que les douleurs et l’impuissance dans laquelle il se trouve l’empêchent de vous dire lui-même.

 

          Je ne vous parle point des riens de la ville, des nouvelles frivoles du temps, et des bagatelles du jour, qui ne méritent pas de sortir de notre horizon. Je ne devrais vous parler que de vous-même ou de la marquise, mais je craindrais d’ennuyer en faisant ou le miroir ou l’écho de ce que l’on doit admirer en vous. Faites, s’il vous plaît, mes compliments à la marquise, et soyez persuadé que je vous aime et vous estime autant qu’il est possible, étant à jamais votre très fidèle ami, FÉDÉRIC.

 

 

1 – Voyez, la Bastille, petit poème. (G.A.)

 

 

 

 

 

106 – DE VOLTAIRE

Du 28 Décembre 1739.

 

 

          Monseigneur, que souhaiter à votre altesse royale, cette année ? Elle a tout ce qu’un prince doit avoir, et plus qu’un particulier qui aurait sa fortune à faire par ses talents. Non, monseigneur, je ne fais point de souhaits pour vous ; j’en fais, si vous le permettez, pour moi ; et ces souhaits, vous en savez le but, ut videam salutare meum (1). Je fais encore un souhait pour le public ; c’est qu’il voie la réfutation que mon prince a faite du corrupteur des princes. Je reçus, il y a quelques jours, à Bruxelles, les douze premiers chapitres ; j’avais déjà dévoré les derniers que j’avais reçus en France. Monseigneur, il faut, pour le bien du monde, que cet ouvrage paraisse ; il faut que l’on voie l’antidote présenté par une main royale : il est bien étrange que des princes qui ont écrit n’aient pas écrit sur un tel sujet. J’ose dire que c’était leur devoir, et que leur silence sur Machiavel était une approbation tacite. C’était bien la peine que Henri VIII d’Angleterre écrivît contre Luther ; c’était bien à l’enfant Jésus que Jacques 1er devait dédier un ouvrage (2) ! Enfin, voici un livre digne d’un prince, et je ne doute pas qu’une édition de Machiavel, avec ce contre-poison à la fin de chaque chapitre, ne soit un des plus précieux monuments de la littérature. Il y a très peu de ce qu’on appelle des fautes contre l’usage de notre langue ; et votre altesse royale me permettra de m’acquitter de ma charge de mettre les points sur les i. Si votre altesse royale daigne condescendre à la prière que je lui fais, si elle donne son trésor au public, je lui demande en grâce qu’elle me permette de faire la préface, et d’être son éditeur. Après l’honneur qu’elle me fait de faire imprimer la Henriade, elle ne pouvait plus m’en faire d’autre qu’en me confiant l’édition de l’Anti-Machiavel. Il arrivera que ma fonction sera plus belle que la vôtre : la Henriade peut plaire à quelques curieux ; mais l’Anti-Machiavel doit être le catéchisme des rois et de leurs ministres.

 

          Vous me permettrez, monseigneur, de dire que, selon les remarques de madame du châtelet, oserai-je ajouter, selon les miennes, il y a quelques branches de ce bel arbre qu’on pourrait élaguer, sans lui faire de tort. Le zèle contre le précepteur des usurpateurs et des tyrans a dévoré votre âme généreuse ; il vous a emporté quelquefois. Si c’est un défaut, il ressemble bien à une vertu. On dit que Dieu, infiniment bon, hait infiniment le vice : cependant, quand on a dit à Machiavel honnêtement d’injures, on pourrait, après cela, s’en tenir aux raisons. Ce que je propose est aisé, et je le soumets à votre jugement. J’attendrai les ordres précis de mon maître, et je conserverai le manuscrit, jusqu’à ce qu’il permette que j’y touche et que j’en dispose.

 

          Ce sera dorénavant votre altesse royale qui m’enverra des productions françaises ; je ne suis plus qu’un serviteur inutile : je reçois et je ne donne rien. Je raccommode un peu le Machiavel de l’Asie. Je rabote Mahomet, dont vous avez vu les commencements informes ; je ne continuerai point ici l’histoire du Siècle de Louis XIV ; j’en suis un peu dégoûté, quoique je me sois proposé de l’écrire toute entière dans le style modéré dont votre altesse royale a pu voir l’échantillon. D’ailleurs, je suis ici sans mes manuscrits et sans mes livres. Je vais me remettre un peu à la physique. Que ne puis-je être avec les Célius et les hommes de mérite que votre réputation attire déjà dans vos Etats !

 

          On m’avait dit que le ministre, tant annoncé, était digne de dîner et de souper ; mais je vois bien qu’il n’est digne que de dîner (3). J’ai reçu une lettre d’Algarotti, datée de Londres, du 1er Octobre ; elle m’a attendu trois mois à Bruxelles. Ce M. Algarotti est encore tout étonné de ce qu’il a vu à Remusberg. Ah ! Quel prince est ça ! dit-il ; il ne revient pas de sa surprise. Et moi, monseigneur, et moi, pourquoi ne suis-je pas Algarotti ! Pourquoi M. du Châtelet n’est-il pas Baltimore (4) ! Si je n’étais auprès d’Emilie, je mourrais de n’être pas auprès de vous.

 

          Je suis avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance, etc.

 

 

1 – Luc, chap. II. (G.A.)

2 – C’était un petit traité de théologie. (G.A.)

3 – Voyez, dans la lettre au marquis d’Argenson du 2 mai 1739, une phrase sur Valori. (G.A.)

4 – C’est-à-dire, pourquoi n’a-t-il pas le goût des lettres. (G.A.)

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

Commenter cet article