CORRESPONDANCE avec Frédéric de Prusse - Partie 1

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AVERTISSEMENT POUR LA PRÉSENTE ÉDITION.

 

 

 

          Cinq cent cinquante-neuf lettres échangées entre Voltaire et Frédéric de Prusse composent ce recueil auquel il faut ajouter un billet égaré mal à propos dans la CORRESPONDANCE GÉNÉRALE, année 1775.

 

         On sait quelle est l’importance des rapports de ces deux personnages entre eux pour l’histoire de l’humanité : ils ont quelque chose de symbolique. Pour la première fois, l’esprit d’autorité et d’esprit d’examen essayèrent là, comme sous une double incarnation, de fraterniser ensemble, et, dans l’échange de sentiments auquel ce commerce donna lieu, on trouve les mêmes incidents, les mêmes crises, les mêmes rapatriages que dans la vie politique de notre siècle.

 

         Le futur monarque fait les avances, et c’est admirable : mais ce qui l’est davantage, c’est de voir l’écrivain dépouillé depuis longtemps de tous préjugés, et répondant soudain à l’embrassade princière par les élans de la familiarité la plus naturelle. Ainsi donc, dès les premiers mots, accord parfait, confiance extrême, illusions folles, le prince croyant bien être un jour le palladium de la liberté, et le libre penseur ne doutant pas de l’efficacité de cette protection ; mais, dès qu’ils sont face à face, dans le même lieu, sous le même toit, s’apprêtant à vivre ensemble, voilà que nos deux héros s’aperçoivent qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre ; on a de l’humeur, on se boude, on se querelle, les haines s’engendrent, et la séparation s’ensuit. Puis c’est le roi qui revient, mais cette fois par nécessité ; puis c’est l’écrivain qui accepte de renouer, mais bien à titre de puissance ; chacun, tout en saluant l’autre, se tient désormais à distance, sur le qui-vive ; les témoignages d’amitié ne sont plus que des réminiscences de la première jeunesse, et si l’on se rend encore des services, c’est sans vouloir s’engager pour l’avenir. Tel est le spectacle vraiment instructif que nous offre cette correspondance.

 

         Les littérateurs proprement dits y cherchent autre chose. Ils se donnent à résoudre un tout petit problème : De Voltaire ou de Frédéric quel a été le meilleur homme ? Et tout naturellement ces messieurs, qui n’aspirent à vivre que de pensions et de gratifications galamment octroyées, en arrivent à conclure en faveur de Frédéric qui veut protéger, contre Voltaire qui ne veut pas qu’on le protège. Cette opinion, qui sous couleur de patriotisme, a crédit depuis quelques années en Allemagne, s’est vue accueillie avec applaudissements par nombre de critiques parisiens, peu soucieux de défendre, je ne dirai pas l’esprit révolutionnaire, mais notre esprit français dans la personne du patriarche de Ferney ; et c’est pourquoi nous avons cru devoir la signaler ici en protestant contre elle.

 

         Dans notre édition, on trouvera la masse des lettres de Frédéric à Voltaire, et de Voltaire à Frédéric, divisées en trois paquets ; l’un renferme leur correspondance jusqu’à l’avènement de Frédéric au trône (1736-1740) ; l’autre va jusqu’à leur brouille (1740-1753) ; et le troisième jusqu’à la mort du philosophe (1759-1778). Plusieurs lettres ont été déplacées ; nous signalerons au passage ces remaniements. Quant aux variantes qu’offre l’édition de Berlin, comparée aux éditions françaises, nous n’avons eu garde de les oublier. On sait combien elles sont curieuses, puisqu’elles témoignent de la pusillanimité des éditeurs officiels berlinois qui ont cru convenable d’adoucir certaines expressions de leur Frédéric. C’est ainsi qu’ils remplacent toujours l’Ecr. L’inf. par ces mots : Ecrasez la superstition. Nous donnerons en note ces variantes.

 

         Nous montrerons aussi un échantillon des retouches que faisait Voltaire à son premier texte ; car au contraire des lettres qui composent la CORRESPONDANCE GENERALE, celles-ci ne sont pas dictées ni même écrites au courant de la plume. Voltaire, s’adressant à Frédéric, faisait presque toujours des brouillons, et quelques-uns de ces chiffons ont miraculeusement échappé au panier. (1).

Georges AVENEL.

 

 

 

1 – L’Avertissement des éditeurs de Kehl étant aujourd’hui sans portée, nous ne le reproduirons pas. (G.A.)

 

 

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NOTICE SUR LE ROI DE PRUSSE,

 

PAR VOLTAIRE

 

(1)

 

 

 

         Frédéric, roi de Prusse, né le 24 Janvier 1712.

 

         Les uns l’appellent Frédéric II ¹, parce que son aïeul et son père se nommaient aussi Frédéric. Les autres le nomment Frédéric II, parce que son père était moins connu sous le nom de Frédéric que sous celui de Guillaume. Mais il n’y a point de contestation sur le titre de grand qu’on lui donne communément en Europe.

 

         Il faut l’envisager sous plusieurs aspects différents.

 

         Comme guerrier on est convenu que Frédéric et Maurice, comte de Saxe, ont été les plus habiles capitaines de ce siècle : tous deux comparables aux plus illustres des siècles passés.

 

         Frédéric a eu sur Maurice l’avantage d’être roi, et celui de pouvoir lever et discipliner des troupes à son choix ; avantage que rien ne peut compenser. Tous deux se sont signalés par des marches savantes, par des victoires, par des sièges.

 

         Frédéric a surmonté plus de difficultés que Maurice, ayant eu à combattre plus d’ennemis : tantôt les Autrichiens, tantôt les Français et les Russes. Son père avait augmenté jusqu’à soixante-six mille hommes ses troupes, qui n’étaient auparavant qu’au nombre de vingt mille. Le nouveau roi, dès sa première campagne, eut plus de quatre-vingt mille hommes, et en eut ensuite jusqu’à cent quarante mille.

 

         Sa première bataille fut celle de Molwitz en Silésie, le 10 d’Avril 1741.

 

         Le roi son père avait formé et discipliné son infanterie, mais la cavalerie avait été négligée : aussi fût-elle battue. L’infanterie rétablit l’ordre, et remporta la victoire. Frédéric, depuis ce jour, disciplina lui-même sa cavalerie et la rendit une des meilleures de l’Europe.

 

         Ce ne fut, dans cette guerre contre la maison d’Autriche, qu’un enchaînement de victoires. Celle de Chaslau, sur la rivière de Chrudimska près de l’Elbe, le 17 Mai 1742, fut une des plus célèbres. Le roi, à la tête de sa cavalerie, soutint longtemps l’effort de celle d’Autriche, et enfin la dissipa. Sa conduite seule fit le succès de cette journée.

 

         La bataille de Fridberg, gagnée contre les Autrichiens et les Saxons, le 4 Juin 1745, lui fit encore plus d’honneur, au jugement de tous les militaires. On prétend qu’il écrivit au roi de France, alors son allié : « J’ai acquitté à vue la lettre de change que vous avez tirée sur moi de votre camp de Fontenoy . »

 

         La victoire remportée auprès de Prague, le 6 Mai 1757, fut de toutes la plus brillante. Mais il acquit une autre espèce de gloire bien plus rare, en publiant de vive voix, et par écrit, que si quelques semaines après il perdit la bataille de Kolin, ce ne fut pas la faute de ses troupes, mais la sienne. Il avait attaqué avec trop d’opiniâtreté un corps inattaquable.

 

         Enfin, sans compter un grand nombre d’autres actions où il commanda toujours en personne, on connaît la bataille de Rosbach, où il défit presque en un moment une armée trois fois aussi forte que la sienne, mais commandée par un général autrichien qui choisit malheureusement pour le combattre le terrain le plus défavorable, malgré les représentations des officiers français.

 

         Au sortir de cette bataille, il court à l’autre extrémité de l’Allemagne ; et, au bout d’un mois, il remporte la bataille décisive de Lissa, qui le mit au-dessus de tous les événements, comme au-dessus des plus grands capitaines de son siècle.

 

         Dans toutes ses expéditions, il porta toujours l’uniforme de ses gardes : vêtu, nourri, couché comme eux, donnant tout à l’art de la guerre, rien au faste ni même à la nature.

 

         En qualité de roi, si l’on veut considérer son gouvernement intérieur, on verra qu’il fut le législateur de son pays, qu’il réforma la jurisprudence, abolit les procureurs, abrégea tous les procès, empêcha les fils de famille de se ruiner, bâtit des villes, plus de trois cents villages, et les peupla ; encouragea l’agriculture et les manufactures : magnifique dans les jours d’appareil, simple et frugal dans tout le reste.

 

         Si l’on veut regarder en lui les talents qui distinguent l’homme, dans quelque condition qu’il puisse naître, on sera étonné qu’il ait cultivé tous les arts : la meilleure histoire, sans contredit, qu’on ait de Brandebourg, est la sienne ; il a composé des vers français remplis de pensées justes et utiles ; il a été un excellent musicien ; et il n’a jamais parlé, dans la conversation, ni de ses talents ni de ses victoires.

 

         Il a daigné admettre à sa familiarité les gens de lettres, et ne les a jamais craints. Si dans cette familiarité il s’est élevé quelques nuages, il leur a fait succéder le jour le plus serein et le plus doux (2).

 

 

1 – Cette notice est posthume. Elle parut pour la première fois en tête de la Correspondance avec le roi de Prusse, dans l’édition de Kehl. (G.A.)

2 – Comparez cette Notice ou plutôt cet Eloge à l’esquisse satirique que Voltaire fait du même prince dans ses Mémoires. (G.A.)

 

 

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LETTRES DE VOLTAIRE ET DE FRÉDERIC

 

 

 

LETTRE DU PRINCE ROYAL A VOLTAIRE.

 

 

A Berlin, 8 Août 1736. (1)

 

 

            Monsieur, quoique je n’aie pas la satisfaction de vous connaître personnellement, vous ne m’en êtes pas moins connu par vos ouvrages. Ce sont des trésors d’esprit, si l’on peut s’exprimer ainsi, et des pièces travaillées avec tant de goût, de délicatesse et d’art, que les beautés en paraissent nouvelles chaque fois qu’on les relit. Je crois y avoir reconnu le caractère de leur ingénieux auteur, qui fait honneur à notre siècle et à l’esprit humain. Les grands hommes modernes vous auront un jour l’obligation, et à vous uniquement, en cas que la dispute, à qui d’eux ou des anciens la préférence est due, vienne à renaître, que vous ferez penchez la balance de leur côté.

 

         Vous ajoutez à la qualité d’excellent poète une infinité d’autres connaissances qui, à la vérité, ont quelque affinité avec la poésie, mais qui ne lui ont été appropriées que par votre plume. Jamais poète ne cadença des pensées métaphysiques : l’honneur vous en était réservé le premier. C’est ce goût que vous marquez dans vos écrits pour la philosophie, qui m’engage à vous envoyez la traduction que j’ai fait faire de l’accusation et de la justification du sieur Wolf, le plus célèbre philosophe de nos jours, qui, pour avoir porté la lumière dans les endroits les plus ténébreux de la métaphysique, et pour avoir traité ces difficiles matières d’une manière aussi relevée que précise et nette, est cruellement accusé d’irréligion et d’athéisme (2). Tel est le destin des grands hommes ; leur génie supérieur les expose toujours aux traits envenimés de la calomnie et de l’envie.

 

         Je suis à présent à faire traduire le Traité de Dieu, de l’âme et du monde, émané de la plume du même auteur. Je vous l’enverrai, monsieur, dès qu’il sera achevé, et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes ses propositions, qui se suivent géométriquement, et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne.

 

         La douceur et le support que vous marquez pour tous ceux qui se vouent aux arts et aux sciences, me font espérer que vous ne m’exclurez pas du nombre de ceux que vous trouvez dignes de vos instructions. Je nomme ainsi votre commerce de lettres, qui ne peut être que profitable à tout être pensant. J’ose même avancer, sans déroger au mérite d’autrui, que dans l’univers entier, il n’y aurait pas d’exception à faire de ceux dont vous ne pourriez être le maître. Sans vous prodiguer un encens indigne de vous être offert, je peux vous dire que je trouve des beautés sans nombre dans vos ouvrages. Votre Henriade me charme, et triomphe heureusement de la critique peu judicieuse que l’on en a faite. (3)

 

         La tragédie de César nous fait voir des caractères soutenus ; les sentiments y sont tous magnifiques et grands ; et l’on sent que Brutus est ou Romain ou Anglais. Alzire ajoute aux grâces de la nouveauté cet heureux contraste des mœurs des sauvages et des Européans. Vous faites voir, par le caractère de Gusman, qu’un christianisme mal entendu, et guidé par le faux zèle, rend plus barbare et plus cruel que le paganisme même.

 

         Corneille, le grand Corneille, lui qui s’attirait l’admiration de tout son siècle, s’il ressuscitait de nos jours, verrait avec étonnement, et peut-être avec envie, que la tragédie déesse vous prodigue avec profusion les faveurs dont elle était avare envers lui. A quoi n’a-t-on pas lieu de s’attendre de l’auteur de tant de chefs-d’œuvre ! Quelles nouvelles merveilles ne vont pas sortir de la plume qui jadis traça si spirituellement et si élégamment le Temple du Goût !

 

         C’est ce qui me fait désirer si ardemment d’avoir tous vos ouvrages. Je vous prie, monsieur, de me les envoyer et de me les communiquer sans réserve. Si parmi les manuscrits il y en a quelqu’un que, par une circonspection nécessaire, vous trouviez à propos de cacher aux yeux du public, je vous promets de le conserver dans le sein du secret, et de me contenter d’y applaudir dans mon particulier. Je sais malheureusement que la foi des princes est un objet peu respectable de nos jours ; mais j’espère néanmoins que vous ne vous laisserez pas préoccuper par des préjugés généraux, et que vous ferez une exception à la règle en ma faveur.

 

         Je me croirai plus riche en possédant vos ouvrages que je ne le serai pas la possession de tous les biens passagers et méprisables de la fortune, qu’un même hasard fait acquérir et perdre. L’on peut se rendre propres les premiers, s’entend vos ouvrages, moyennant le secours de la mémoire, et ils nous durent autant qu’elle. Connaissant le peu d’étendue de la mienne, je balance longtemps avant de me déterminer sur le choix des choses que je juge dignes d’y placer.

 

         Si la poésie était encore sur le pied où elle fut autrefois, savoir, que les poètes ne savaient que fredonner des idylles ennuyeuses, des églogues faites sur un même moule, des stances insipides, ou que tout au plus ils savaient monter leur lyre sur le ton de l’élégie, j’y renoncerais à jamais ; mais vous anoblissez (4) cet art, vous nous montrez des chemins nouveaux et des routes inconnues aux Lefranc (5) et aux Rousseau (6).

 

         Vos poésies ont des qualités qui les rendent respectables et dignes de l’admiration et de l’étude des honnêtes gens. Elles sont un cours de morale où l’on apprend à penser et à agir. La vertu y est peinte des plus belles couleurs. L’idée de la véritable gloire y est déterminée ; et vous insinuez le goût des sciences d’une manière si fine et si délicate, que quiconque a lu vos ouvrages respire l’ambition de suivre vos traces. Combien de fois ne me suis-je pas dit : Malheureux ! Laisse là un fardeau dont le poids surpasse tes forces ; l’on ne peut imiter Voltaire, à moins que d’être Voltaire même.

 

         C’est dans ces moments que j’ai senti que les avantages de la naissance, et cette fumée de grandeur dont la vanité nous berce, ne servent qu’à peu de chose, ou, pour mieux dire, à rien. Ce sont des distinctions étrangères à nous-mêmes, et qui ne décorent que la figure. De combien les talents de l’esprit ne leur sont-ils pas préférables ! Que ne doit-on pas aux gens que la nature a distingués par ce qu’elle les a fait naître ! Elle se plaît à former des sujets qu’elle dote de toute la capacité nécessaire pour faire des progrès dans les arts et dans les sciences ; et c’est aux princes à récompenser leurs veilles. Eh ! Que la gloire ne se sert-elle de moi pour couronner vos succès ! Je ne craindrais autre chose, sinon que ce pays  peu fertile en lauriers, n’en fournit pas autant que vos ouvrages en méritent.

 

         Si mon destin ne me favorise pas jusqu’au point de pouvoir vous posséder, du moins puis-je espérer de voir un jour celui que depuis si longtemps j’admire de si loin, et de vous assurer de vive voix que je suis avec toute l’estime et la considération due à ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public, monsieur, votre affectionné ami. FÉDÉRIC, P.R de Prusse (7).

 

 

1 – Frédéric avait alors vingt-quatre ans et demi. (G.A.)

2 – En 1723, Wolf, accusé d’athéisme par les théologiens de Halle, avait été exilé de Prusse par le père de Frédéric, Frédéric-Guillaume. Ce roi allait bientôt le rappeler ; mais Wolf, que le landgrave de Hesse-Cassel avait accueilli et installé à Marbourg comme professeur de philosophie, ne devait pas tenir compte de cette grâce tardive. Il ne rentra dans sa patrie qu’à l’avènement de Frédéric II. Ce prince, comme on le voit, tient à montrer en abordant Voltaire qu’il est le protecteur des philosophes persécutés. (G.A.)

3 – Pensées sur la Henriade (1723). (G.A.)

4 – Pour ennoblissez. (G.A.)

5 – Le Franc de Pompignan, dont on avait joué la Didon en 1734 et qui avait essayé, en 1736, de faire passer sa Zoraïde avant l’Alzire de Voltaire. (G.A.)

6 – J.-B. Rousseau, avec lequel Voltaire était alors en guerre. (G.A.)

7 – Le roi de Prusse a toujours signé Fédéric, qui est plus doux à prononcer que Frédéric. (K.)

 

 

 

 

 

 

RÉPONSE DE VOLTAIRE.

 

A Cirey (1), le 26 Août 1736

 

         Monseigneur, il faudrait être insensible pour n’être pas infiniment touché de la lettre dont votre altesse royale a daigné m’honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté ; mais l’amour du genre humain que j’ai toujours eu dans le cœur, et qui, j’ose dire, fait mon caractère, m’a donné un plaisir mille fois plus pur, quand j’ai vu qu’il y a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.

 

         Souffrez que je vous dise qu’il n’y a point d’homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver par la saine philosophie une âme née pour commander. Croyez qu’il n’y a eu de véritablement bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s’instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n’y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l’âge d’or dans ses Etats. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage ? Vous le sentez, monseigneur, c’est que presque tous songent plus à la royauté qu’à l’humanité ; vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que, si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n’altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de ce nom voleront dans vos Etats ; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer votre trône.

 

         L’illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les arts ; régnez, monseigneur, et que les arts viennent vous chercher.

 

         Puissiez-vous n’être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants (2) ! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu’ils sont hommes pour la plupart, comme les courtisans mêmes. Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels, et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l’école, c’est que ces derniers sont plus ridicules.

 

         Il est bien triste pour l’humanité que ceux qui se disent les déclarateurs des commandements célestes, les interprètes de la Divinité, en un mot les théologiens, soient quelquefois les plus dangereux de tous ; qu’il s’en trouve d’aussi pernicieux dans la société qu’obscurs dans leurs idées, et que leur âme soit gonflée de fiel et d’orgueil à proportion qu’elle est vide de vérité. Ils voudraient troubler la terre pour un sophisme, et intéresser tous les rois à venger par le fer et par le feu l’honneur d’un argument in ferio ou in barbarâ.

 

         Tout être pensant qui n’est pas de leur avis est un athée, et tout roi qui ne les favorise pas sera damné. Vous savez, monseigneur, que le mieux qu’on puisse faire, c’est d’abandonner à eux-mêmes ces prétendus précepteurs et ces ennemis réels du genre humain. Leurs paroles, quand elles sont négligées, se perdent en l’air comme du vent ; mais si le poids de l’autorité s’en mêle, ce vent acquiert une force qui renverse quelquefois le trône.

        

         Je vois, monseigneur, avec la joie d’un cœur rempli d’amour pour le bien public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui cherchent en paix la vérité, et ceux qui veulent faire la guerre pour des mots qu’ils n’entendent pas. Je vois que les Newton, les Leibnitz, les Bayle, les Locke, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces, sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres aliments prétendus, que vous trouveriez empoisonnés ou sans substance.

 

         Je ne saurais trop remercier votre altesse royale de la bonté qu’elle a eue de m’envoyer le petit livre concernant M. Wolf. Je regarde ses idées métaphysiques comme des choses qui font honneur à l’esprit humain. Ce sont des éclairs au milieu d’une nuit profonde ; c’est tout ce qu’on peut espérer, je crois, de la métaphysique. Il n’y a pas d’apparence que les premiers principes des choses soient jamais bien connus. Les souris qui habitent quelques petits trous d’un bâtiment immense ne savent ni si ce bâtiment est éternel, ni quel en est l’architecte, ni pourquoi cet architecte a bâti. Elles tâchent de conserver leur vie, de peupler leurs trous, et de fuir les animaux destructeurs qui les poursuivent. Nous sommes les souris, et le divin architecte qui a bâti cet univers n’a pas encore, que je sache, dit son secret à aucun de nous. Si quelqu’un peut prétendre à deviner juste, c’est M. Wolf. On peut le combattre, mais il faut l’estimer : sa philosophie est bien loin d’être pernicieuse : y a-t-il rien de plus beau et de plus vrai que de dire, comme il fait, que les hommes doivent être justes, quand mêmes ils auraient le malheur d’être athées ?

 

         La protection qu’il semble que vous donnez, monseigneur, à ce savant homme, est une preuve de la justesse de votre esprit et de l’humanité de vos sentiments.

 

         Vous avez la bonté, monseigneur, de me promettre de m’envoyer le Traité de Dieu, de l’âme et du monde. Quel présent, monseigneur, et quel commerce ! L’héritier d’une monarchie daigne, du sein de son palais, envoyer des instructions à un solitaire ! Daignez me faire ce présent, monseigneur ; mon amour extrême pour le vrai est la seule chose qui m’en rende digne. La plupart des princes craignent d’entendre la vérité, et ce sera vous qui l’enseignerez.

 

         A l’égard des vers dont vous me parlez, vous pensez sur cet art aussi sensément que sur tout le reste. Les vers qui n’apprennent pas aux hommes des vérités neuves et touchantes ne méritent guère d’être lus : vous sentez qu’il n’y aurait rien de plus méprisable que de passer sa vie à renfermer dans des rimes des lieux communs usés, qui ne méritent pas le nom de pensées. S’il y a quelque chose de plus vil, c’est de n’être que poète satirique et de n’écrire que pour décrier les autres (3). Ces poètes sont au Parnasse ce que sont dans les écoles ces docteurs qui ne savent que des mots, et qui cabalent contre ceux qui écrivent des choses.

 

         Si la Henriade a pu ne pas déplaire à votre altesse royale, j’en dois rendre grâce à cet amour du vrai, à cette horreur que mon poème inspire pour les factieux (4), pour les persécuteurs, pour les superstitieux, pour les tyrans, et pour les rebelles. C’est l’ouvrage d’un honnête homme ; il devait trouver grâce devant un prince philosophe.

 

         Vous m’ordonnez de vous envoyer mes autres ouvrages : je vous obéirai, monseigneur : vous serez mon juge, et vous me tiendrez lieu du public. Je vous soumettrai ce que j’ai hasardé en philosophie ; vos lumières seront ma récompense : c’est un prix que peu de souverains peuvent donner. Je suis sûr de votre secret : votre vertu doit égaler vos connaissances.

 

         Je regarderais comme un bonheur bien précieux celui de venir faire ma cour à votre altesse royale. On va à Rome pour voir des églises, des tableaux, des ruines et des bas-reliefs. Un prince tel que vous mérite bien mieux un voyage ; c’est une rareté plus merveilleuse. Mais l’amitié, qui me retient dans la retraite où je suis, ne me permet pas d’en sortir. Vous pensez, sans doute, comme Julien, ce grand homme si calomnié, qui disait que les amis doivent toujours être préférés aux rois (5).

 

         Dans quelque coin du monde que j’achève ma vie, soyez sûr, monseigneur, que je ferai continuellement des vœux pour vous, c’est-à-dire pour le bonheur de tout un peuple. Mon cœur sera au rang de vos sujets ; votre gloire me sera toujours chère. Je souhaiterai que vous ressembliez toujours à vous-même, et que les autres rois vous ressemblent. Je suis avec un profond respect, de votre altesse royale le très humble, etc.

 

 

1 – C’est par erreur que toutes les éditions antérieures portent : « à Paris » ; Voltaire était alors à Cirey. (G.A.)

2 – Les envieux avaient commencé à manœuvrer contre Voltaire. Mais, en lisant cette phrase on songe moins aux querelles du moment qu’aux brouilleries à venir, dont Potsdam sera le théâtre. (G.A.)

3 – Ceci est un trait à l’adresse de J.-B. Rousseau. (G.A.)

4 – Qui exerce contre un gouvernement une action violente visant à provoquer des troubles.

5 – « On peut penser, dit M. Desnoiresterres, que la divine Emilie n’était pas loin lorsqu’il formulait cette philosophique sentence. » (G.A.)

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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