Présentation

  • : Monsieur de Voltaire
  • Monsieur de Voltaire
  • : 16/10/2008
  • : Correspondance voltairienne pour découvrir ou re-découvrir VOLTAIRE
  • Retour à la page d'accueil

Rechercher

Derniers Commentaires

Dimanche 21 août 2011 7 21 /08 /Août /2011 05:47

CORRESPONDANCE---Partie-29.jpg

 

Photo de Khalah

 

 

 

 

 

123 – DE VOLTAIRE

 

Le 1er Juin 1740.

 

 

Monseigneur, ma destinée est de devoir à votre altesse royale le rétablissement de ma santé ; il y a près d’un mois qu’on m’empêche d’écrire ; mais enfin l’envie d’écrire à mon souverain m’a rendu des forces. Il fallait que je fusse bien mal, pour que les vers que je reçus de Berlin, datés du 26 Avril, ne pussent ranimer mon corps en échauffant mon âme. Cette épître sur la nécessité de remplir le vide de l’année par l’étude, est, je crois, le meilleur ouvrage de vers qui soit sorti de mon Marc-Aurèle moderne.

 

C’est ainsi qu’à Berlin, à l’ombre du silence,

Je consacrais mes jours au dieu de la science…

 

Toute cette fin-là est achevée, et le reste de la pièce brille partout d’étincelles d’imagination. Votre raison a bien de l’esprit ; mais il y a encore un de vos enfants qui m’intéresse davantage ; c’est la réfutation de Machiavel. Je viens de la relire ; je puis encore une fois assurer votre altesse royale que c’est un ouvrage nécessaire au genre humain. Je ne vous cacherai point qu’il y a des répétitions, et que c’est le plus bel arbre du monde qu’il faut élaguer. Je vous dis la vérité, grand prince, comme vous méritez qu’on vous la dise, et j’espère que, quand vous serez un jour sur le trône, vous trouverez des amis qui vous la diront. Vous êtes fait pour être unique en tout genre, et pour goûter des plaisirs que les autres rois sont faits pour ignorer. M. de Kaiserling vous avertira quand, par hasard, vous aurez passé une journée sans faire des heureux ; et le cas arrivera rarement. Pour moi, je mettrai, en attendant, les points et les virgules à l’Anti-Machiavel. Je vais profiter de la permission que votre altesse royale m’a donnée. J’écris aujourd’hui à un libraire (1) de Hollande, en attendant qu’il y ait à Berlin une belle imprimerie et une belle manufacture de papier qui fournisse toute l’Allemagne. Je viens d’apprendre, dans le moment, qu’il y a quelques anciennes brochures imprimées contre le Prince de Machiavel. On m’a fait connaître le titre de trois : la première est Anti-Machiavel ; la seconde, Discours d’estat contre Machiavel (2) ; la troisième, Fragments contre Machiavel (3).

 

Je serais bien aise de les voir, afin d’en parler, s’il en est besoin, dans ma préface ; mais ces ouvrages sont probablement fort mauvais, puisqu’ils sont difficiles à trouver ; cela ne retardera en rien l’impression du plus bel ouvrage que je connaisse. Que vous y faites un portrait vrai des Français et du gouvernement de France ! Que le chapitre sur les puissances ecclésiastiques est intéressant et fort ! La comparaison de la Hollande avec la Russie, les réflexions sur la vanité des grands seigneurs, qui font les souverains en miniature, sont des morceaux charmants. Je vais, dans l’instant, en achever la quatrième lecture, la plume à la main. Cet ouvrage réveille bien en moi l’envie d’achever l’histoire du Siècle de Louis XIV ; je suis honteux de faire tant de choses frivoles, quand mon prince m’enseigne à en faire de solides.

 

Que dira de moi votre altesse royale ? on va jouer une tragédie (4) nouvelle de ma façon à Paris, et ce n’est point Mahomet ; c’est une pièce toute d’amour, toute distillée à l’eau rose des dames françaises. Voilà pourquoi je n’ai pas osé en parler encore à votre altesse royale. Je suis honteux de ma mollesse ; cependant la pièce n’est point sans morale, elle peint les dangers de l’amour, comme Mahomet peint les dangers du fanatisme. Au reste, je compte corriger encore beaucoup corriger ce Mahomet, et  le rendre moins indigne de vous être dédié. Je vais refondre toute la pièce. Je veux passer ma vie à me corriger, et à mériter les bonnes grâces de mon adorable souverain et d’Emilie. Votre altesse royale a dû recevoir un peu de philosophie de ma part, et beaucoup de la sienne. Madame du Châtelet est ce que je voudrais être, digne de votre cour.

 

Je suis avec un profond respect et la plus vive reconnaissance, etc.

 

 

 

1 – Van Duren. Voyez la CORRESPONDANCE GÉNÉRALE. (G.A.)

 

2 – Ces deux titre désignent le même ouvrage, qui est de Gentillet (1576.). Voltaire n’en parle que par ouï-dire. (G.A.)

 

3 – Ouvrage de Didier Hérauld, 1622. (G.A.)

 

4 – Zulime. (G.A.)

 

 

 

 

 

124 – DE VOLTAIRE

 

A Bruxelles.

 

 

 

Lorsque autrefois notre bon Prométhée

Eut dérobé le feu sacré des cieux,

Il en fit part à nos pauvre aïeux ;

La terre en fut également dotée,

Tout eut sa part ; mais le Nord amortit

Ces feux sacrés que la glace couvrit.

Goths, Ostrogoths, Cimbres, Teutons, Vandales,

Pour réchauffer leurs espèces brutales,

Dans des tonneaux de cervoise et de vin

Ont recherché ce feu pur et divin ;

Et la fumée épaisse, assoupissante,

Rabrutissait leur tête non pensante ;

Rien n’éclairait ce sombre genre humain.

Christine vint, Christine l’immortelle

Du feu sacré surprit quelque étincelle ;

Puis, avec elle emportant son trésor,

Elle s’enfuit loin des antres du Nord,

Laissant languir dans une nuit obscure

Ces lieux glacés où dormait la nature.

Enfin mon prince, au haut du mont Rémus,

Trouva ce feu que l’on ne cherchait plus.

Il le prit tout ; mais sa bonté féconde

S’en est servi pour éclairer le monde,

Pour réunir le génie et le sens,

Pour animer tous les arts languissants,

Et de plaisir la terre transportée

Nomma mon roi le second Prométhée.

 

 

Cette petite vérité allégorique vient de naître, mon adorable monarque, à la vue du dernier paquet de votre altesse royale, dans lequel vous jugez si bien la métaphysique, et où vous êtes si aimable, si bon, si grand en vers et en prose. Vous êtes bien mon Prométhée ; votre feu réveille les étincelles d’une âme affaiblie par tant de langueurs et de maux ; j’ai souffert un mois sans relâche. Je surpris, il y a quelques jours, un moment pour écrire à votre altesse royale, et mes maux furent suspendus. Mais je ne sais si ma lettre  (1) sera parvenue jusqu’à vous ; elle était sous le couvert des correspondants du sieur David Gérard ; ces correspondants se sont avisés de faire banqueroute ; j’ai l’honneur même d’être compris dans leur mésaventure, pour quelques effets que je leur avais confiés ; mais mon plus précieux effet c’est ma correspondance avec Marc-Aurèle. S’il n’y a point de lettre perdue, ils peuvent perdre tout ce qui m’appartient sans que je m’en plaigne.

 

J’avais l’honneur, dans cette lettre, de dire à votre altesse royale que je suis sur le point de rendre public ce catéchisme de la vertu, et cette leçon des princes dans laquelle fausse politique et la logique des scélérats sont confondues avec autant de force que d’esprit. J’ai pris les libertés que vous m’avez données ; j’ai tâché d’égaler à peu près les longueurs des chapitres à ceux de Machiavel ; j’ai jeté quelques poignées de mortier dans un ou deux endroits d’un édifice de marbre. Pardonnez-moi, et permettez-moi de retrancher ce qui se trouve, au sujet des disputes de religion, dans le chapitre XXI.

 

Machiavel y parle de l’adresse qu’eut Ferdinand d’Aragon de tirer de l’argent de l’Eglise, sous le prétexte de faire la guerre aux Maures, et de s’en servir pour envahir l’Italie. La reine d’Espagne vient d’en faire autant. Ferdinand d’Aragon poussa encore l’hypocrisie jusqu’à chasser les Maures pour acquérir le nom de bon catholique, fouiller impunément dans les bourses des sots catholiques, et piller les Maures en vrai catholique. Il ne s’agit donc point là de disputes de prêtres, et des vénérables impertinences des théologiens de parti, que vous traitez ailleurs selon leur mérite.

 

Je prends donc, sous votre bon plaisir, la liberté d’ôter cette petite excrescence à un corps admirablement conformé dans toutes ses parties. Je ne cesse de vous le dire, ce sera là un livre bien singulier et bien utile.

 

Mais quoi ! mon grand prince, en faisant de si belles choses, votre altesse royale daigne faire venir des caractères d’argent d’Angleterre, pour faire imprimer cette Henriade ! Le premier des beaux-arts que votre altesse royale fait naître est l’imprimerie. Cet art, qui doit faire passer vos exemples et vos vertus à la postérité, doit vous être cher. Que d’autres vont le suivre, et que Berlin va bientôt devenir Athènes ! Mais enfin le premier qui va fleurir y renaît en ma faveur ; c’est par moi que vous commencez à faire du bien.

 

 

Je suis votre sujet, je le suis, je veux l’être (3).

Je ne dépendrai plus des caprices d’un prêtre (4).

Non, à mes vœux ardents le ciel sera plus doux ;

Il me fallait un sage, et je le trouve en vous.

Ce sage est un héros, mais un héros aimable ;

Il arrache aux bigots leur masque méprisable ;

Les arts sont ses enfants, les vertus sont ses dieux.

Sur moi, du mont Rémus, il a baissé les yeux ;

Il descend avec moi dans la même carrière,

Me ranime lui seul des traits de sa lumière.

Grands ministres courbés du poids des petits soins,

Vous qui faites si peu, qui pensez encor moins,

Rois, fantômes brillants qu’un sot peuple contemple,

Regardez Frédéric, et suivez son exemple.

 

 

Oserai-je abuser des bontés de votre altesse royale, au point de lui proposer une idée que vos bienfaits me font naître ?

 

Votre altesse royale est l’unique protecteur de la Henriade. On travaille ici très bien en tapisserie ; si vous le permettiez, je ferais exécuter quatre ou cinq pièces, d’après les quatre ou cinq morceaux les plus pittoresques, dont vous daignez embellir cet ouvrage : la Saint-Barthélémy, le temple du Destin, le temple de l’Amour, la bataille d’Ivry, fourniraient, ce me semble, quatre belles pièces pour quelque chambre d’un de vos palais, selon les mesures que votre altesse royale donnerait ; je crois qu’en moins de deux ans cela serait exécuté (5). Je prévois que le procès de madame du Châtelet, qui me retient à Bruxelles, durera bien trois ou quatre années. J’aurai sûrement le temps de servir votre altesse royale dans cette petite entreprise, si elle l’agrée. Au reste, je prévois que si votre altesse royale veut faire un jour un établissement de tapisserie dans son Athènes, elle pourra aisément trouver ici des ouvriers. Il me semble que je vois déjà tous les arts à Berlin, le commerce et les plaisirs florissants ; car je mets les plaisirs au rang des plus beaux arts.

 

Madame du Châtelet a reçu la lettre de votre altesse royale, et va bientôt avoir l’honneur de lui répondre. En vérité, monseigneur, vous avez bien raison de dire que la métaphysique ne doit brouiller personne. Il n’appartient qu’à des théologiens de se haïr pour ce qu’ils n’entendent point. J’avoue que je mets volontiers à la fin de tous les chapitres de métaphysique cet N et cet L des sénateurs romains, qui signifiaient non liquet, et qu’ils mettaient sur leurs tablettes, quand les avocats n’avaient pas assez expliqué la cause. A l’égard de la géométrie, je crois que, hors une quarantaine de théorèmes qui sont le fondement de la saine physique, tout le reste ne contient guère que des vérités difficiles, sèches et inutiles. Je suis bien aise de n’être pas tout à fait ignorant en géométrie ; mais je serais fâché d’y être trop savant, et d’abandonner tant de choses agréables pour des combinaisons stériles. J’aime mieux votre Anti-Machiavel que toutes les courbes qu’on carre, ou qu’on ne carre point. J’ai plus de plaisir à une belle histoire qu’à un théorème qui peut être vrai sans être beau.

 

Comptez, monseigneur, que je mets encore les belles épîtres au rang des plaisirs préférables à des sinus et à des tangentes. Celle sur la Fausseté me charme et m’étonne ; car enfin, quoique vous vous portiez mieux que moi, quoique vous soyez dans l’âge où le génie est dans sa force, vos journées ne sont pas plus longues que les nôtres. Vous êtes sans doute occupé des plans que vous tracez pour le bien de l’espèce humaine ; vous essayez vos forces en secret, pour porter ce fardeau brillant et pénible qui va tomber sur votre tête ; et avec cela, mon Prométhée est Apollon tant qu’il veut.

 

Que ce M. de Camas (6) est heureux de mériter et de recevoir de pareils éloges ! Ce que j’aime le plus dans cet art, à qui vous faites tant d’honneur, c’est cette foule d’images brillantes dont vous l’embellissez ; c’est tantôt le vice qui est un océan immense et plein d’orages, c’est

 

Un monstre couronné, de qui les sifflements

Ecartent loin de lui la vérité si pure.

 

Surtout je vois partout des exemples tirés de l’histoire, je reconnais la main qui a confondu Machiavel.

 

Je ne sais, monseigneur, si vous serez encore au mont Rémus ou sur le trône quand cet Anti-Machiavel paraîtra. Les maladies de l’espèce de celle du roi sont quelquefois longues. J’ai un neveu que j’aime tendrement, qui est dans le même cas absolument, et qui dispute sa vie depuis six mois.

 

Quelque chose qui arrive, rien ne pourra augmenter les sentiments du respect, de la tendre reconnaissance avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

1 – Lettre précédente. (G.A.)

 

2 – Elisabeth Farnèse. (G.A.)

 

3 – Imitation d’un vers de la Mort de César. (G.A.)

 

4 – Toujours Fleury. (G.A.)

 

4 – En 1736, Voltaire avait déjà songé à faire faire un pareil travail à ses frais. (G.A.)

 

5 – Né en 1688, mort en 1741. Il était d’une famille de réfugiés français. (G.A.)

 

 

 

  CORRESPONDANCE - Partie 29

 

 

 

[Ici finit la première partie de la correspondance de Voltaire et de Frédéric. Le 31 Mai, le prince royal de Prusse montait sur le trône.

 

« A travers le singulier style des premières lettres de Frédéric, dit M. Sainte-Beuve, la plus noble pensée se fait jour. Considérant Voltaire de loin et d’après ses seuls ouvrages, l’embrassant avec cet enthousiasme de la jeunesse qu’il est honorable d’avoir ressenti au moins une fois dans sa vie, Frédéric le proclame l’unique héritier du grand siècle qui vient de finir… Il l’admire et le salue. Il voit en lui presque un Lycurgue et un Solon, un législateur et un sage, etc. »

 

Voilà bien peinte la passion de Frédéric pour Voltaire, et celle de Voltaire pour Frédéric n’est pas moins grande.

 

Mais Frédéric roi, cette affection réciproque va-t-elle durer ? Oui, répètent-ils tous deux à chaque courrier ; et cependant, dès la première heure, on va constater chez Frédéric un changement d’allure. Il s’apprêtait à éditer la Henriade avec une préface de sa main, en même temps que Voltaire allait faire imprimer l’Anti-Machiavel, avec une préface de sa main, quand, à peine sur le trône, Frédéric renonce à son projet et voit avec peine Voltaire poursuivre le sien. C’est là, croyons-nous, un symptôme qui n’est pas à dédaigner, surtout au début de cette seconde partie, qui va nous conduire jusqu’à la brouille des deux amis.] (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

Par loveVoltaire - Publié dans : Frédéric de Prusse
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés