CORRESPONDANCE - Année 1744 - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

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à M. de Cideville

A Cirey, le 8 Mai 1744.

 

Mon cher ami, vous m’avez envoyé le plus joli journal qu’on ait jamais fait. Pardonnez si je réponds en prose à des vers si aimables ; je ne pourrais pas même vous payer en vers ; je suis d’ailleurs presque glacé par mon ouvrage pour la cour. Je me représente un dauphin et une dauphine ayant tout autre chose à faire qu’à écouter ma rapsodie. Comment les amuser ? comment les faire rire ? moi, travailler pour la cour ! j’ai peur de ne faire que des sottises. On ne réussit bien que dans des sujets qu’on a choisis avec complaisance.

 

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .Cui lecta potenter erit res,

Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.

 

                                                                                               HOR., de Art. poet.

 

 

Molière et tous ceux qui ont travaillé de commande y ont échoué. J’espérais plus de l’opéra de Prométhée (1), parce que je l’ai fait pour moi. M. de Richelieu l’a donné à mettre en musique à Royer, et le destine pour une des secondes fêtes qu’il veut donner. Or, je veux sur cela, mon cher ami, vous supplier de faire une petite négociation. J’avais, il y a quelques mois, confié ce Prométhée à madame Dupin (2), qui voulait s’en amuser et l’orner de quelques croches, avec M. de Franqueville (3) et Jéliotte. Je crois qu’elle ne me saura pas mauvais gré si M. de Richelieu y fait travailler Royer ; c’est un arrangement que je n’ai ni pu ni dû empêcher.

 

Je vous supplie d’en dire un petit mot à la déesse de la beauté et de la musique, avec votre sagesse ordinaire.

 

Mais, s’il vous plaît, que faites-vous à Paris cet été ? seriez-vous assez philosophe et assez ami pour passer quelques jours à Cirey ? vous y trouveriez deux personnes qui vous feraient peut-être supporter la solitude. Quand vous aurez vu et revu Dardanus (4) et l’Ecole des Mères (5), venez ici dans l’école de l’amitié.

 

Cette duchesse de Luxembourg (6), dont le nom de baptême est belle et bonne, avait quelque velléité de venir voir comment on vit entre deux montagnes, dans une petite maison ornée de porcelaines et de magots. Affermissez-la dans ses louables intentions, et soyez le digne écuyer de votre adorable gouvernante.

 

Je vous embrasse tendrement, mon cher et ancien ami,

 

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  . Nostrorum operum candide judex.

 

                                                                                                     HOR., lib. I, ep. IV.

 

 

 

1 – Pandore. (G.A.)

 

2 – Bâtarde de Samuel Bernard et femme d’un fermier-général. C’est d’elle que Rousseau (Jean-Jacques) parle dans ses Confessions. (G.A.)

 

3 – Ou plutôt Francueil, fils du fermier-général Dupin, mais d’un premier mariage. (G.A.)

 

4 – Opéra de La Bruère et Rameau. (G.A.)

 

5 – Par La Chaussée. (G.A.)

 

6 – Femme du maréchal gouverneur de Normandie. Elle mourut en 1747. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

A Cirey, le 8 Mai 1744.

 

 

Je bénis Dieu et le roi de Prusse de ce qu’enfin vous allez être du nombre des élus de ce monde, et qu’on songe à vous payer ; mais permettez-moi de réserver mon Te Deum pour le jour où vous aurez touché votre argent. Cette petite somme payée à la fois vous mettrait fort à l’aise, et votre philosophie s’en trouvera très bien. Je vous assure que c’est un des plus grands plaisirs que le roi de Prusse pût me faire. Il m’écrit toujours des lettres charmantes ; mais la lettre de change qu’il doit vous envoyer me paraîtra un chef-d’œuvre.

 

J’ai lu les extraits de Cicéron (1) que j’ai trouvés très élégamment traduits. Je ne sais si ces Pensées détachées feront une grande fortune ; ce sont des choses sages, mais elles sont devenues lieux communs, et elles n’ont pas cette précision et ce brillant qui sont nécessaires pour faire retenir les maximes. Cicéron était diffus, et il devait l’être parce qu’il parlait à la multitude. On ne peut pas d’un orateur, avocat de Rome, faire un La Rochefoucauld. Il faut dans les pensées détachées plus de sel, plus de figures, plus de laconisme. Il me paraît que Cicéron n’est pas là à sa place.

 

On m’a mandé que l’Ecole des Mères (2) est tombée à la seconde et à la troisième représentation. Il n’y a guère d’ouvrage dont on m’ait dit plus de mal ; mais je me défie toujours des jugements précipités. Une pièce de théâtre n’est jamais bien jugée qu’avec le temps.

 

Je n’ai point lu et je ne veux point lire l’ouvrage contre M. de Maupertuis ; c’est un grand mathématicien et un grand génie. Qu’a-t-on à lui reprocher ? Laissons là toutes ces brochures ridicules ; je n’ai le temps que de lire de bons livres ; je lirai sûrement celui de l’abbé Prévost. Je n’ai pu lire qu’à Cirey sa traduction libre et très libre de la Vie de Cicéron (3) ; elle m’a fait un très grand plaisir. Je fais venir les Lettres à Brutus (4), et surtout celles de Brutus, qui me paraissent bien plus nerveuses que celles de Marc-Tulle. Bonsoir ; écrivez à votre ancien ami, qui vous aime toujours.

 

 

1 – Pensées de Cicéron, traduites par d’Olivet. (G.A.)

 

2 – Jouée, pour la première fois, le 27 Avril. (G.A.)

 

3 – Par l’anglais Middleton. (G.A.)

 

4 – Annotées par Middleton. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé d’Olivet

A Cirey, le 8 Mai 1744.

 

 

         Si Marc-Tulle avait écrit en français, mon cher abbé, il aurait écrit comme vous. Je vous remercie de votre traduction, que je regarde comme un chef d’œuvre. Il est vrai qu’il était fort difficile de donner Cicéron par Pensées détachées ; on ne peut pas faire de jolies tabatières d’un grand morceau d’architecture dans lequel il n’y a point de petits ornements. Cependant vous avez trouvé le secret de faire lire par parcelles un homme qu’il faut lire tout entier.

 

         Je n’ai pas entendu ce que vous voulez dire dans votre préface par opulence mal distribuée, à moins que ce ne soit les cent mille écus de rente des moines de Clairvaux, mes voisins, tandis que l’abbé de Bernis (1) n’a pas huit cents livres de revenu, et que l’auteur de Rhadamiste meurt de faim, et que le fils du grand Racine est obligé d’être, en province, directeur des fermes. Je comprends encore moins les plaintes que vous faites de notre luxe outré, tandis que nos princes sont à peine logés, et qu’il n’y a pas une maison dans Paris comparable à celles de Gênes. Personne n’a de pages ; il n’y a pas à Paris ce qui s’appelle un beau carrosse. Un homme qui marcherait avec trois laquais se ferait siffler. La mode des grandes livrées est presque abolie. On vit très commodément, mais sans faste. Apparemment que vous songiez aux soupers de Lucullus et aux voyages d’Antoine, quand vous nous avez dit ces injures ; mais nous ne devons pas payer pour les Romains, dont nous n’avons ni les vertus et les vices. J’aimerais mieux que vous voulussiez jouir des agréments de votre siècle que de les injurier. Un souper en bonne compagnie vaut mieux que des réflexions.

 

 

1 – Agé alors de vingt-neuf ans, et auteur de Poésies diverses. (G.A.)

 

2 – Mari de mademoiselle Mignot aînée. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé de Valori

Cirey, en Champagne, le 8 Mai 1744.

 

 

         Je vois, monsieur, qu’il faut s’adresser à des rois pour que les commissions soient bien faites. M. votre frère a reçu le paquet que je lui ai adressé très insolemment par les mains du roi de Prusse, et je vois que vous n’avez pas reçu celui que j’ai eu l’honneur de vous envoyer par le coche d’Etampes. Je croyais devoir être plus fâché contre les rois que contre les coches, et je vois que je me suis trompé. Je n’ai point écrit à M. votre frère, parce que les lettres sont ouvertes en trois ou quatre endroits avant d’arriver ; mais je me flatte qu’il n’en compte pas moins sur mon tendre attachement. Vos bontés, monsieur, adoucissent bien la douleur que m’a causée la mort de mon cher Denis (2). Vous avez perdu un homme qui vous était dévoué. Et cette pauvre madame Denis n’aura plus la consolation de vous voir à Lille. Conservez-moi des bontés qui serviront toujours de baume à toutes les blessures que la nature et la fortune peuvent faire. Je resterai jusqu’au mois de septembre dans la charmante solitude de Cirey, tandis qu’on s’égorgera en Italie, en Flandre et en Allemagne. Ensuite je viendrai faire bâiller l’infante d’Espagne et son mari ; mais ce que je souhaite le plus ardemment, c’est de pouvoir vous dire, à mon tour, avec quel tendre et respectueux attachement je vous suis dévoué, à vous, monsieur, et à toute votre aimable famille, à laquelle je présente mes très humbles respects. Votre, etc.

 

 

 

 

 

à M. le duc de Richelieu

A Cirey, par Bar-sur-Aube, ce 28 Mai 1744.

 

 

Vous qui valez mieux mille fois

Que cet aimable duc de Foix,

Recevez d’un œil favorable

Ce croquis et ce rogaton ;

Il faudrait vous le lire à table,

Dans votre petite maison,

Où Mars et la Galanterie

Ont fait une tapisserie

De lauriers et de …..

 

 

         Vous avez dû recevoir, monseigneur de Foix, les trois informes esquisses du premier et du second acte (1). Lisez, si vous avez du loisir, ce troisième acte, et songez, je vous en supplie, qu’il m’est impossible de mettre en deux mois la dernière main à un ouvrage très long, où vous voulez tout ce qui ferait la matière de plusieurs ouvrages. J’ai bien peur d’être avec vous comme Arlequin avec ce prince qui lui disait Fa mi ridere (2). Cependant, si le fond de cet acte, si les divertissements, si l’intérêt qui y règne, si le mélange du tendre, du plaisant, des fêtes, et de la comédie, ne trouvent pas grâce devant vous, si les couplets qui regardent la France et l’Espagne ne vous plaisent pas, je suis un homme perdu. Ah ! monseigneur le duc de Foix, monseigneur le cardinal de Richelieu, monsieur de Candale, laissez-moi faire, donnez-moi du temps, permettez-moi le petit feu d’artifice qui fera un dénouement délicieux. Voyez, voulez-vous que j’envoie à Rameau les divertissements, pendant que je travaillerai le reste du spectacle à tête reposée ? car on ne fait point bien quand on fait vite. Daignez me donner vos conseils et vos ordres, et soyez sûr qu’il ne me manquera que du génie. Mon cœur, qui est à vos pieds, y suppléera comme il pourra.

 

         Madame du Châtelet, qui est en vérité la meilleure femme du monde, et qui vous aime de tout son cœur, vous fait mille compliments.

 

         Elle croit que je pourrai faire quelque chose de ma petite drôlerie ; elle en trouve l’idée charmante. J’y travaillerai avec l’ardeur d’un homme qui veut vous plaire.

 

 

1 – De la Princesse de Navarre. (G.A.)

 

2 – Dans la Vie est un songe. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

A Cirey, le 30 Mai 1744.

 

 

         Je vous suis très obligé de la sensibilité que vous me marquez à la perte que je viens de faire de ce pauvre Denis. Sa veuve est très à plaindre ; elle a fait une perte unique ; elle était adorée d’un mari honnête homme et aimable ; elle perd des jours et des nuits, et de la fortune, qu’elle ne retrouvera plus (1).

 

         Je vous avais prié, par la réponse que je fis à votre première lettre, de dire à M. l’abbé de Rothelin combien je m’intéressais à sa santé. Vous avez prévenu mes prières ; mais vous m’annoncez de fort tristes nouvelles (2). Il faudrait que des âmes comme la sienne vécussent dans de meilleurs corps et dans un meilleur siècle, et que la vertu ne fût point obligée de rendre hommage au fanatisme et à l’hypocrisie.

 

         J’attends avec impatience la nouvelle du paiement qui s’est fait attendre si longtemps. Il faut bien qu’enfin vous jouissiez de cette petite aisance qui ne dérangera pas votre philosophie, mais qui la rendra plus heureuse.

 

         Le bonheur que je goûte dans une retraite délicieuse, dans un loisir toujours occupé des arts et de l’amitié, augmentera pas les accroissements de votre fortune, si on peut appeler fortune ce nécessaire qu’on vous a promis. Je vous embrasse.

 

 

1 – On sait qu’après la mort de madame du Châtelet, Voltaire adopta cette nièce pour compagne. (G.A.)

 

2 – L’abbé se mourait. (G.A.)

 

 

 

1744 - Partie 2

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