CORRESPONDANCE - Année 1743 - Partie 9

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à M. Amelot

Le 5 Octobre 1743  (1).

 

 

         Monseigneur, ce que vous mande M. de Valori, touchant la conduite du roi de Prusse à mon égard, n’est que trop vrai ; Vous savez de quel nom et de quel prétexte (2) je m’étais servi auprès de lui pour colorer mon voyage. Il m’a écrit plusieurs lettres sur l’homme qui servait de prétexte, et je lui en ai adressé quelques-unes qui sont écrites avec la même liberté. Il y a dans ses billets et dans les miens quelques vers hardis qui ne peuvent faire aucun mal à un roi, et qui en peuvent faire à un particulier. Il a cru que, si j’étais brouillé sans ressource avec l’homme qui est le sujet de ces plaisanteries, je serais forcé alors d’accepter les offres que j’ai toujours refusées de vivre à la cour de Prusse. Ne pouvant me gagner autrement, il croit m’acquérir en me perdant en France (3) mais je vous jure que j’aimerais mieux vivre dans un village suisse que de jouir à ce prix de la faveur dangereuse d’un roi capable de mettre de la trahison dans l’amitié même ; ce serait en ce cas un trop grand malheur de lui plaire. Je ne veux point du palais d’Alcine, où l’on est esclave parce qu’on a été aimé, et je préfère surtout vos bontés vertueuses à une faveur si funeste.

 

         Daignez me conserver ces bontés, et ne parler de cette aventure curieuse qu’à M. de Maurepas. Je lui ai écrit de Bareuth, mais j’ai peur que le colonel Mentzel (4) n’ait ma lettre.

 

 

1 – Lettre écrite en chiffres. (G.A.)

 

2 – Il passait pour être brouillé avec l’évêque de Mirepoix, Boyer, précepteur du Dauphin. Voyez les Mémoires. (G.A.)

 

3 – Frédéric avait envoyé en France des fragments de lettre de Voltaire croyant ainsi perdre le poète à la cour de Versailles. (G.A.)

 

4 –  Il battait le pays. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Amelot

 

A Berlin, le 8 Octobre 1743.

 

         Monseigneur, dans le dernier entretien particulier que j’eus avec sa majesté prussienne, je lui parlai d’un imprimé qui courut, il y a six semaines, en Hollande, dans lequel on proposait des moyens de pacifier l’Empire, en sécularisant des principautés ecclésiastiques en faveur de l’empereur et de la reine de Hongrie, suivant l’exemple qu’on en donna, le siècle passé, à la paix de Vestphalie. Je lui dis que je voudrais de tout mon cœur voir le succès d’un tel projet ; que c’était rendre à César ce qui appartient à César ; que l’Eglise ne devait que prier Dieu pour les princes  que les bénédictins n’avaient pas été institués pour être souverains, et que cette opinion, dans laquelle j’avais toujours été, m’avait fait beaucoup d’ennemis dans le clergé. Il m’avoua que c’était lui qui avait fait imprimer ce projet. Il me fit entendre qu’il ne serait pas fâché d’être compris dans ces restitutions que les prêtres doivent, dit-il, en conscience aux rois, et qu’il embellirait volontiers Berlin du bien de l’Eglise. Il est certain qu’il veut parvenir à ce but, et ne procurer la paix que quand il y verra de tels avantages.

 

         C’est à votre prudence à profiter de ce dessein secret, qu’il n’a confié qu’à moi. Peut-être si l’empereur lui faisait, dans un temps convenable, des ouvertures conformes à cette idée, et pressait une association de princes de l’Empire, le roi de Prusse se déterminerait à se déclarer ; mais je ne crois pas qu’il voulût que la France se mêlât de cette sécularisation, ni qu’il fasse aucune démarche éclatante, à moins qu’il n’y voie très peu de péril et beaucoup d’utilité.

 

         Il me dit que, dans quelque temps, on verrait éclore des événements agréables à la France. J’ai peur que ce ne soit une énigme qui n’a point de mot. Il veut toujours me retenir. Il m’a fait encore parler aujourd’hui par la reine-mère ; mais je crois que je dois plutôt venir vous rendre compte que de jouir ici de sa faveur.

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

 

A Berlin, le 8 Octobre 1743.

 

         J’ai reçu vos deux lettres en revenant de la Franconie, à la suite d’un roi qui est la terreur des postillons, comme de l’Autriche, et qui fait tout en poste. Il traîne ma momie après lui. Je n’ai que le temps de venir vous dire un mot. Jodelet Prince (1) est entouré de rois, de reines, de musiques, de bals. Le roi de Prusse daigne, en quatre jours de temps, faire ajuster sa magnifique salle des machines, et faire mettre au théâtre le plus bel opéra de Metastasio (2) et de Hasse ; le tout parce que je suis curieux. Jodelet Prince s’en retourne, après ce rêve, être à Paris Jodelet tout court, être berné et écrasé comme de coutume ; mais il ne s’en retournera pas sans s’être jeté aux pieds du roi, en faveur de son ami Thieriot, et sans avoir obtenu quelque chose. Ce ne sera pas assurément le fruit le moins flatteur du plus agréable voyage qu’on ait jamais fait. L’amitié, qui me ramène à Paris, est toujours à Berlin la première divinité à qui je sacrifie.

 

 

1 – Comédie de Thomas Corneille. (G.A.)

 

2 – La Clément de Titus. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le Baron de Kaiserling

 

Dans un f…. village près de Brunswick, ce 14 Octobre, au matin.

 

 

         Que je me console un peu avec vous, mon très aimable ami.

 

 

Je continuais mon voyage

Dans la ville d’Otto Gueric (1),

Rêvant à la divine Ulric (2),

Baisant quelquefois son image,

Et celle du grand Frédéric.

Un heurt survient, ma glace casse,

Mon bras en est ensanglanté ;

Ce bras qui toujours a porté

La lyre du bon homme Horace

Pendante encore à mon côté.

La portière à ses gonds par le choc arrachée

Saute et vole en débris sur la terre couchée ;

Je tombe dans sa chute ; un peuple de bourgeois,

D’artisans, de soldats, s’empressent à la fois,

M’offrent tous de leur main, grossièrement avide,

Le dangereux appui, secourable et perfide ;

On m’ôte enfin le soin de porter avec moi

La boite de la reine et les portraits du roi.

Ah ! fripons, envieux de mon bonheur suprême,

L’amour vous fit commettre un tour si déloyal :

J’adore Frédéric, et vous l’aimez de même ;

Il est tout naturel d’ôter à son rival

Le portrait de ce que l’on aime.

 

 

         Pour comble d’horreur, mon cher ami, deux bouteilles de vin de Hongrie se cassent, et personne n’en boit ; la liqueur jaunâtre inonde mes pieds ; mais ce n’est pas du pissat d’âne de Lognier (3), c’est du nectar répandu sur mon sottisier.

 

 

Deux bouteilles au moins de ce vin de Hongrie

Me demeurent encor dans ce malheur cruel ;

Dieux : vous avez pitié d’un désastreux mortel !

Dieux ! vous m’avez laissé de quoi souffrir la vie !

 

 

         Je ne me suis aperçu de ma perte que fort tard. Je suis à présent comme Roland, qui a perdu le portrait d’Angélique ; je cherche et je jure. Enfin j’arrive à minuit dans un village nommé Schaffen-Stadt ou F…..-Stadt. Je demande le bourgmestre, je fais chercher des chevaux, je veux entrer dans un cabaret ; on me répond que le bourgmestre, les chevaux, le cabaret, l’église, tout a été brûlé. Je pense être à Sodome. Je me conforte dans mes disgrâces en buvant de meilleur vin que le bon homme Loth :

 

 

J’avais de meilleur vin que lui ;

Mais tandis que le pays grille,

Je n’ai pas eu, dans mon ennui,

L’agrément de baiser ma fille.

 

 

         Enfin, aimable Césarion, me voilà dans la non magnifique ville de Brunswick. Ce n’est pas Berlin, mais j’y suis reçu avec la même bonté. On s’est douté que j’avais une lettre du grand, ou plutôt de l’aimable Frédéric ; on me mène à un meilleur gîte que Schaffen-Stadt. Le duc et la duchesse (4) étaient à table ; on m’apporte vingt plats et d’admirables vins.

 

         Bonjour ; je n’écrirai à notre héros que quand j’aurai eu l’honneur de saluer madame sa sœur. Mais dites un peu au grand homme qu’il faut absolument qu’il m’envoie à La Haye deux autres médailles, sans quoi je ne retournerai ni à Paris ni à Berlin. Je vous embrasse mille fois, mon charmant ami.

 

 

1 – Physicien, né à Magdebourg en 1602. (G.A.)

 

2 – Sœur de Frédéric, Voyez, le madrigal qu’il lui adressa. (G.A.)

 

3 – Marchand de vin. (G.A.)

 

4 – Charles de Brunswick-Wolfenbuttel, et Philippine-Charlotte, sœur de Frédéric. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

Abrunswick, le 16 Octobre 1743.

 

 

         J’ai reçu dans mes courses la lettre où mon cher aplatisseur de ce globe daigne se souvenir de moi avec tant d’amitié. Est-il possible que je ne vous aie jamais vu que comme un météore toujours brillant et toujours fuyant de moi ? n’aurai-je pas la consolation de vous embrasser à Paris ?

 

         J’ai fait vos compliments à vos amis de Berlin, c’est-à-dire à toute la cour, et particulièrement à M. de Valori. Vous êtes là, comme ailleurs, aimé et regretté. On m’a mené à l’Académie de Berlin, où le médecin Eller a fait des expériences par lesquelles il croit faire croire qu’il change l’eau en air élastique ; mais j’ai été encore plus frappé de l’opéra de Titus, qui est un chef d’œuvre de musique (1). C’est, sans vanité, une galanterie que le roi m’a faite, ou plutôt à lui ; il a voulu que je l’admirasse dans sa gloire.

 

         Sa salle d’opéra est la plus belle de l’Europe. Charlottenbourg est un séjour délicieux ; Frédéric en fait les honneurs, et le roi n’en sait rien. Le roi n’a pas encore fait tout ce qu’il voulait ; mais sa cour, quand il veut bien avoir une cour, respire la magnificence et le plaisir.

 

         On vit à Potsdam comme dans le château d’un seigneur français qui a de l’esprit, en dépit du grand bataillon des gardes, qui me paraît le plus terrible bataillon de ce monde.

 

         Jordan ressemble toujours à Ragotin (2) ; mais c’est Ragotin bon garçon et discret, avec seize cents écus d’Allemagne de pension. D’Argens est chambellan, avec une clef d’or à sa poche et cent louis dedans payés par mois. Chazot, ce Chazot que vous avez vu maudissant la destinée, doit la bénir ; il est major, et a un gros escadron qui lui vaut environ seize mille livres au moins par an. Il l’a bien mérité, ayant sauvé le bagage du roi à la dernière bataille (3).

 

         Je pourrais, dans ma sphère pacifique, jouir aussi des bontés du roi de Prusse ; mais vous savez qu’une plus grande souveraine, nommée madame du Châtelet, me rappelle à Paris (4). Je suis comme ces Grecs qui renonçaient à la cour du grand roi pour venir être honnis par le peuple d’Athènes.

 

         J’ai passé quelques jours à Bareuth. Son altesse royale m’a bien parlé de vous. Bareuth est une retraite délicieuse où l’on jouit de tout ce qu’une cour à d’agréable, sans les incommodités de la grandeur. Brunswick, où je suis, a une autre espèce de charme ; c’est un voyage céleste où je passe de planète en planète, pour revoir enfin ce tumultueux Paris, où je serai très malheureux si je ne vois pas l’unique Maupertuis, que j’admire et que j’aime pour toute ma vie.

 

 

1 – La musique était de Frédéric. (G.A.)

 

2 – Personnage du Roman comique. (G.A.)

 

3 – A Czaslau. (G.A.)

 

4 – Il devait la retrouver à Bruxelles, où elle était revenue. (G.A.)

 

 

 

CORRESPONDANCE 1743 - Partie 9

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