CORRESPONDANCE - Année 1743 - Partie 10

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à M. Uriot

A Brunswick, ce 16 Octobre 1743.

 

 

         J’ai été bien mortifié, mon cher monsieur, d’avoir reçu trop tard votre lettre, mais il en faut accuser mes courses continuelles. Je vous ai recommandé de mon mieux, en partant ; mais vous savez qu’il faut parler souvent d’une affaire pour réussir ; la vôtre me tient bien au cœur. Berlin est un séjour digne de tous les arts que vous cultivez ; je me flatte que j’aurai le plaisir de vous parler plus amplement à La Haye, où je retourne comblé des faveurs du roi de Prusse et de la famille royale. Ce monarque daigna, quand je pris congé de lui, me faire présent d’une boîte d’or dans laquelle il y avait plusieurs médaillons d’or qui le représentent donnant la paix à ses sujets ; c’est dommage qu’on m’en ait volé quelques-uns à Magdebourg ; mais ses présents sont fort au-dessous de ses bontés. Je voudrais bien, monsieur, que vous connussiez, par expérience, les uns et les autres. Je suis du meilleur de mon cœur, votre, etc.

 

 

 

 

 

à M. Amelot

Le 27 Octobre 1743.

 

 

         Monseigneur, en arrivant à La Haye, je commence par vous rendre compte de plusieurs particularités dont je n’ai pu encore avoir l’honneur de vous informer.

 

         Pour aller par ordre, je dirai d’abord que le roi de Prusse m’écrivit quelquefois de Potsdam à Berlin, et même de petits billets de son appartement à ma chambre, dans lesquels il paraissait évidemment qu’on lui avait donné de très sinistres impressions qui s’effaçaient tous les jours peu à peu. J’en ai entre autres un, du 7 Septembre, qui commence ainsi : « Vous me dites tant de bien de la France et de son roi, qu’il serait à souhaiter, etc., et qu’un roi digne de cette nation, qui la gouverne sagement, peut lui rendre aisément son ancienne splendeur… Personne de tous les souverains de l’Europe ne sera moins jaloux que moi de ses succès. »

 

         J’ai conservé cette lettre, et lui en ai rendu plusieurs autres qui étaient écrites à deux marges, l’une de sa main, l’autre de la mienne. Il me parut toujours jusque-là revenir de ses préjugés ; mais, lorsqu’il fut prêt à partir pour la Franconie, on lui manda de plus d’un endroit que j’étais envoyé pour épier sa conduite. Il me parut alors altéré, et peut-être écrivit-il à M. Chambrier (1) quelque chose de ses soupçons. D’autres personnes charitables écrivirent à M. de Valori que j’étais chargé, à son préjudice, d’une négociation secrète, et je me vis exposé tout d’un coup de tous les côtés. Je fus assez heureux pour dissiper tous ces nuages. Je dis au roi qu’à mon départ de Paris, vous aviez bien voulu seulement me recommander, en général, de cultiver, par mes discours, autant qu’il serait en moi, les sentiments de l’estime réciproque, et l’intelligence qui subsiste entre les deux monarques. Je dis à M. de Valori que je ne serais que son secrétaire, et que je ne profiterais des bontés dont le roi de Prusse m’honore que pour faire valoir ce ministre ; c’est en effet à quoi je travaillai. L’un et l’autre me parurent satisfaits, et sa majesté prussienne me mena en Franconie avec des distinctions flatteuses.

 

         Immédiatement avant ce voyage, le ministre de l’empereur, à Berlin, m’avait parlé de la triste situation de son maître. Je lui conseillai d’engager sa majesté impériale à écrire de sa main une lettre touchante au roi de Prusse. Ce ministre détermina l’empereur à cette démarche, et l’empereur envoya la lettre par M. de Seckendorf (2). Vous savez qu’à son retour de Franconie à Berlin, il fit proposer par M. de Podewils à M. de Valori de vous envoyer un courrier pour savoir quelles mesures vous vouliez prendre avec lui pour le maintien de l’empereur ; mais ce que le roi me disait de ces mesures me paraissait si vague, il paraissait si peu déterminé, que j’osai prier M. de Valori de ne pas envoyer un courrier extraordinaire pour apprendre que le roi de Prusse ne proposait rien.

 

         Je peux vous assurer que la réponse que fit M. de Valori au secrétaire d’Etat étonna beaucoup le roi, et lui donna une idée nouvelle de la fermeté de votre cour. Le roi me dit alors, à plusieurs reprises, qu’il aurait souhaité que j’eusse une lettre de créance. Je lui dis que je n’avais aucune commission particulière, et que tout ce que je lui disais était dicté par mon attachement pour lui. Il daigna m’embrasser à mon départ, me fit quelques petits présents, à son ordinaire, et exigea que je revinsse bientôt. Il se justifia beaucoup sur la petite trahison dont M. de Valori et moi nous vous avons donné avis. Il me dit qu’il ferait ce que je voudrais pour la réparer. Cependant je ne serais point surpris qu’il m’en eût fait encore une autre par le canal de Chambrier, tandis qu’il croyait que j’avais l’honneur d’être son espion.

 

         J’arrivai le 14 à Brunswick, où le duc voulut absolument me retenir cinq jours. Il me dit qu’il refusait constamment deux régiments que les Hollandais voulaient négocier dans ses Etats. Il m’assura que lui et beaucoup de princes n’attendaient que le signal du roi de Prusse, et que le sort de l’Empire était entre les mains de ce monarque. Il m’ajouta que le collège des princes était fort effarouché que l’électeur de Mayence eût, sans les consulter, admis à la dictature le mémoire présenté, il y a un mois, contre l’empereur par la reine de Hongrie ; qu’il souhaitait que le collège des princes pût s’adresser à sa majesté prussienne (comme roi de Prusse), pour l’engager à soutenir leurs droits, et que cette union en amènerait bientôt une autre en faveur de sa majesté impériale.

 

         Plusieurs personnes m’ont confirmé dans l’idée où j’étais d’ailleurs que si l’empereur signifiait au roi de Prusse qu’il va être réduit à se jeter entre les bras de la cour de Vienne, et à concourir à faire le grand-duc roi des Romains, cette démarche précipiterait l’effet des bonnes intentions du roi de Prusse, et mettrait fin à cette politique qui lui a fait envisager son bien dans le mal d’autrui.

 

         On m’a encore assuré qu’on commence à redouter, en Allemagne, le caractère inflexible de la reine de Hongrie, et la hauteur du grand-duc (3), et que vous pourrez profiter de cette disposition des esprits.

 

         Oserais-je, monseigneur, vous soumettre une idée qu’un zèle peut-être fort mal éclairé me suggère ? On m’a fait promettre d’aller faire un tour à Wurtemberg, à Anspach, à Brunswick, à Bareuth, à Berlin. S’il se pouvait faire que l’empereur me chargeât de lettres pressantes pour les princes de l’Empire dont il espère le plus, si je pouvais porter au roi de Prusse les copies des réponses faites à l’empereur, ne pourrait-on pas pousser alors le roi de Prusse dans cette association tant désirée, qui se trouverait déjà signée en effet par tous ces princes ? on saurait du moins alors certainement à quoi s’en tenir sur le roi de Prusse, et, s’il abandonnait à la cause commune, ne pourriez-vous pas, à ses dépenses, faire la paix avec la reine de Hongrie ? vous ne manquerez de ressources ni pour négocier ni pour faire la guerre. Je vous demande pardon pour mes rêves, qui sont les très humbles serviteurs de votre raison supérieure.

 

 

1 – Ambassadeur de Prusse à la cour de Versailles. (G.A.)

 

2 – Voyez les Mémoires. (G.A.)

 

3 – Le grand-duc de Toscane François, mari de la reine, et plus tard empereur. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame de Champbonin

 

 

         Ma chère amie, mon corps a voyagé, mon cœur est toujours resté auprès de madame du Châtelet et de vous. Des conjonctures qu’on ne pouvait prévoir m’ont entraîné à Berlin malgré moi. Mais rien de ce qui peut flatter l’amour-propre, l’intérêt, et l’ambition, ne m’a jamais tenté. Madame du Châtelet, Cirey, et le Champbonin, voilà mes rois et ma cour, surtout lorsque gros chat viendra serrer les nœuds d’une amitié qui ne finira qu’avec ma vie. Etre libre et être aimé, c’est ce que les rois de la terre n’ont point. Je suis bien sûr que gros chat m’a rendu justice. Mon cœur lui a toujours été ouvert. Elle savait bien qu’il préférait ses amis aux rois. J’ai essuyé un voyage bien pénible ; mais le retour a été le comble du bonheur. Je n’ai jamais retrouvé votre amie si aimable, si au-dessus du roi de Prusse. Nous comptons bien vous revoir cet été, gros chat, je vous tiendrai des heures entières dans ma galerie, et madame du Châtelet le trouvera bon s’il lui plaît. M. le marquis du Châtelet va à Paris, et de là à Cirey ; madame du Châtelet et moi l’accompagnons jusqu’à Lille, où est ma nièce, cette nièce qui devait être votre fille (1). Adieu, gros chat.

 

 

1 – Elle avait dû épouser Champbonin fils. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la princesse Ulrique de Prusse

 

Le 13 Novembre 1743.

 

         Madame, ce n’est donc pas assez d’avoir perdu le bonheur de voir et d’entendre votre altesse royale, il faut encore que l’admiration vienne, à trois cents lieues, augmenter mes regrets (1). Quoi ! madame, vous faites des vers ! et vous en faites comme le roi votre frère ! C’est Apollon qui a les Muses pour sœurs ; l’une est une grande musicienne, l’autre fait des vers charmants, et toutes sont nées avec le talent de plaire. C’est trop avoir d’avantages ; il eût suffit de vous montrer.

 

 

Quand l’Amour forma votre corps,

Il lui prodigua ses trésors,

Et se vanta de son ouvrage.

Les Muses eurent du dépit ;

Elles formèrent votre esprit,

Et s’en vantèrent davantage.

Vous êtes, depuis ce beau jour,

Pour le reste de votre vie,

Le sujet de la jalousie

Et des Muses et de l’Amour.

Comment terminer cette affaire ?

Qui vous voit croit que les appas,

Sans esprit, suffiraient pour plaire ;

Qui vous entend ne pense pas

Que la beauté soit nécessaire.

 

 

         J’avais bien raison, madame, de dire que Berlin est devenu Athènes ; votre altesse royale contribue  bien à la métamorphose. C’est le temps des jours glorieux et des beaux jours. C’est grand dommage que je n’aie pas à mon service ces trois cent mille hommes que je voulais pour vous enlever ; mais j’aurai plus de trois cent mille vivants, si je montre votre lettre. N’ayant donc point de troupes pour devenir votre sultan, je crois que je n’ai d’autre parti à prendre que de venir être votre esclave ; ce sera la première place du monde.

 

         Je me flatte que sa majesté la reine-mère ne s’offensera pas de ma déclaration ; elle y entre pour beaucoup ; je voudrais vivre à ses pieds comme aux vôtres. J’avoue que je suis trop amoureux de la vertu, du véritable esprit, des beaux-arts, de tout ce qui règne à votre cour, pour ne lui pas consacrer le reste de ma vie. Le roi sait à quel point j’ai toujours désiré de finir ma vie auprès de lui. Je lutte actuellement contre ma destinée, pour venir enfin être toujours le témoin de ce que j’admire de trop loin.

 

         Croyez-moi, madame, on ne trompe point les princesses qu’on veut enlever ; mon unique objet est d’être sincèrement votre courtisan.

 

 

1 – En octobre, la princesse avait écrit deux fois à Voltaire, et dans une de ces lettres elle répondait en vers au fameux madrigal que le poète avait fait sur elle. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé de Valori

Paris, ce 28 Novembre 1743.

 

 

         Pourquoi à Etampes, monsieur ? Pourquoi n’ai-je pas le bonheur de vous dire à Paris combien je vous aime, et à quel point je suis dévoué à M. votre frère ? J’ai entonné la trompette de ses louanges avec une voix animée par la reconnaissance et par la justice. Mon voyage, qui m’a mis à portée de connaître son mérite, m’a mis aussi à portée, pour un moment, d’oser dire combien ce mérite est nécessaire dans le pays où il est, et quelles distinctions il mérite dans ce pays-ci. Il est plus à portée que jamais d’obtenir, par de nouveaux services, ce qu’on doit déjà aux anciens. Pour moi, monsieur, qui ne dois qu’au hasard d’un voyage le bonheur d’avoir vu de près ce qu’il vaut, et celui de pouvoir en rendre compte, j’ai saisi avec ardeur l’occasion qui s’est naturellement offerte. Vous savez que tout voyageur aime à parler ; mais on ne peut pas me dire ici : A beau mentir qui vient de loin.

 

         J’ai eu l’honneur de lui écrire ces jours-ci. Vous avez en moi l’un et l’autre, monsieur, un serviteur acquis pour la vie. Comptez, je vous en conjure, sur la passion respectueuse avec laquelle je suis dévoué à toute votre aimable famille.

 

CORRESPONDANCE 1743 - Partie 10

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