CORRESPONDANCE - Année 1742 - Partie 7

Publié le par loveVoltaire

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Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à M. d’Arnaud

 

A Bruxelles, novembre (1).

 

         Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d’écrire d’une écriture lisible sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et même d’entrer dans quelque détail en écrivant. Il faut qu’il se soit fait en vous une bien belle métamorphose ; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de paresse. N’y retombez pas au moins, quand il s’agira de travailler à votre Mauvais riche (2), car j’aime encore mieux votre gloire que vos attentions. J’espère beaucoup de votre plan, et, surtout, du temps que vous mettez à composer ; car, depuis trois mois, vous ne m’avez pas fait voir un vers. Sat cito si sat bene.

 

         Plusieurs personnes m’ont écrit que M. Thieriot répandait le bruit que j’avais part à votre comédie ; je ne crois pas que M. Thieriot puisse ni veuille vous ravir un honneur qui est uniquement à vous. Je n’ai d’autre part à cet ouvrage que celle d’en avoir reçu de vous les prémices, et d’avoir été le premier à vous encourager à traiter un sujet susceptible d’intérêt, de comique, et de morale, et où vous pourrez peindre les vertus d’après nature, en les prenant dans votre cœur. A l’égard des vices, il faudra que vous sortiez un peu de chez vous ; mais les modèles ne seront pas difficiles à rencontrer.

 

         Faites-moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

1 – Cette lettre, datée toujours du 20 Novembre, nous semble antérieure. (G.A.)

 

2 – Comédie. (G.A.)

 

 

 

 

à M. César de Missy

 

Ce 7 Novembre 1742, à Bruxelles (1).

 

         Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre non datée ; dans le moment je fais un petit paquet de trois actes du véritable Mahomet ; Je les adresse, selon votre instruction, à M. Lokman, sous l’enveloppe de M. Shelwoke.

 

         Je partirai le 15 pour Paris, j’arriverai le 17 ou le 18, et je ne pourrai envoyer les deux derniers actes que vers le 30. En attendant, j’enverrai par la première une espèce d’épître dédicatoire au roi de Prusse ; c’est une lettre que je lui écrivis, il y a deux ans (2) au sujet de Mahomet. Vous la trouverez, je crois, assez curieuse ; elle est tout à fait dans vos principes, et, ce qui est rare, elle est dans les principes d’un roi.

 

         Dès que j’aurai eu le temps de me reconnaître à Paris, je vous ferai tenir de quoi faire l’édition que vous voulez bien honorer de vos soins. Encore une fois, mon cher monsieur, je ne veux absolument rien du libraire ; je vous laisse le maître absolu de tout. Si seulement le libraire veut me faire tenir deux douzaines d’exemplaires pour mes amis, je lui serai obligé. Voilà toutes mes conditions. Ayez la bonté de m’accuser, à Paris, la réception du paquet. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous supplie de faire mes plus sincères compliments à M. Lokman.

 

         Je serai en état de vous envoyer, samedi prochain 10 Novembre, le reste de la tragédie avec la lettre au roi de Prusse.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

2 – En décembre 1740. (G.A.)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

 

A Bruxelles, Novembre 1742.

 

         Votre gardiennerie m’a donc inspiré, mon cher et respectable ami, car j’ai renoué bien des fils à Mahomet et à Zulime, avant que votre ordre angélique eût été signifié. Je ne pouvais pas me dispenser de faire imprimer Mahomet, après les malheureuses éditions qu’on en avait faites à Paris, et qu’on allait faire encore à Londres et en Hollande. J’ai été obligé d’envoyer à ces deux endroits le véritable manuscrit, après l’avoir encore retouché selon mes petites forces. Il n’y a point d’épître dédicatoire au roi de Prusse, mais on imprime une lettre que je lui avais écrite, il y a deux ans, en lui envoyant un exemplaire manuscrit de la pièce. Je crois que vous ne serez pas mécontent de la lettre ; vous y trouverez les objections que le fanatisme a pu faire, détruites sans que je prenne la peine d’y répondre. Je me contente de faire sentir qu’il y a eu plus d’un Séide sous d’autres noms, et que la pièce n’est, au fond, qu’un sermon contre les maximes infernales qui ont mis le couteau à la main des Poltrot, des Ravaillac, et des Châtel. D’ailleurs, quoique je parle à un roi, la lettre est purement philosophique, elle n’est souillée d’aucune flatterie ; je suis aussi loin de flatter les rois, que je le suis d’écrire au cardinal de Fleury que je soupçonne Prault de l’édition clandestine de Mahomet.

 

         Je supplie instamment mes anges d’étendre ici leurs ailes ; leur Mahomet, pour lequel ils ont eu tant de bontés, et qui m’a coûté tant de soins, ne m’a donc produit que des peines ! Mon sort serait bien malheureux, si je n’avais pour consolation Emilie et mes anges.

 

         Je compte que nous  partirons dans cinq ou six jours, et que nous serons à Paris vers le 20 du mois. Tous les lieux me seraient égaux sans vous. Nous avons mené à Bruxelles une vie retirée qui est bien de mon goût ; j’y ai trouvé peu d’hommes, mais beaucoup de livres : je n’ai pas laissé de travailler ; mais ma mauvaise santé me fait perdre bien du temps, elle se dérange plus que jamais. Vous rendrez heureuse cette vie que la nature s’obstine à tourmenter. Je retrouverai dans votre commerce et dans celui de madame d’Argental de quoi braver tous les maux.

 

         Adieu. Les Autrichiens disent qu’ils inonderont la France avec cent mille hommes, l’année qui vient. Je n’en crois rien du tout.

 

 

 

 

 

à M. César de Missy

 

A Bruxelles, ce 10 Novembre (1).

 

         J’envoie, monsieur, la seconde cargaison à la même adresse de M. Shelwoke, pour M. Lokman, selon vos instructions. Je pars dans trois jours. Je ne vous écrirai que de Paris. Si vous pouvez me mander quelques nouvelles du temps présent, vous m’obligerez beaucoup ; mais les marques de votre amitié me seront toujours plus précieuses que tout ce que vous pourriez m’apprendre des fautes des princes et de celles des rois. Vous avez à présent toutes les miennes concernant Mahomet. J’en ai beaucoup d’autres à votre service. La poste part. Vale.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

à M. César de Missy

 

Ce samedi 24 … (1).

 

         Voilà l’ode d’un citoyen ; elle pourrait figurer à la suite d’une tragédie qui est l’ouvrage d’un citoyen de l’univers. J’attends de vos nouvelles, mon cher monsieur. Vous savez qu’on imprime aussi cette tragédie en Hollande ; mais avec une préface de votre façon elle réussira en Angleterre plus qu’ailleurs.

 

         Je vous prie de m’écrire au faubourg Saint-Honoré. J’ai bien peur que ce paquet ne vous parvienne pas aussitôt que je le voudrais. Je crois que la poste est déjà partie et que mon paquet attendra encore quatre jours.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

à M. César de Missy

 

3 Décembre (1).

 

         Je suis bien surpris, monsieur, de n’entendre point parler de vous. Je vous ai envoyé les deux paquets à l’adresse que vous m’aviez donnée ; je vous ai écrit de Bruxelles, je vous ai écrit de Paris, point de nouvelles. Ce silence me fait trembler pour votre santé. Tirez-moi d’inquiétude, je vous en prie. Je m’intéresse beaucoup plus à vous qu’à mes paquets. Ecrivez-moi au faubourg Saint-Honoré, et comptez sur les sentiments que je vous ai voués.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le marquis d’Argenson

 

11 Décembre (1).

 

         Le pauvre malade, monsieur, vous renvoie deux illustres coquins nommés Gengis et Tamerlan vulgairement. Ce sont des prédécesseurs de Rafiat. Permettez-moi de garder encore quelque temps les Contes arabes et tartares, sous le nom de la bibliothèque orientale de M. d’Herbelot. Ayez encore pitié de moi. J’aurais besoin d’un Chardin, d’un Bernier, d’un Tavernier, de l’histoire de Hongrie, et de l’histoire de Naples, et de celle de l’inquisition. Si vous avez toutes ces richesses, faites-moi l’aumône, et je tâcherai d’extraire un peu d’or de toutes ces mines-là.

 

         Mille tendres respects au père et au fils.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

à M. César de Missy

 

 

A Paris, faubourg Saint-Honoré, 12 Décembre 1742 (1).

 

 

         Je n’ai reçu, mon cher monsieur, votre lettre du 18 Novembre qu’hier 11 Décembre ; j’y réponds le plus vite que je peux ; je me hâte de vous dire combien je vous suis obligé. Que vous êtes heureux d’être dans un pays libre, où on peut imprimer Mahomet sans craindre de déplaire à ces espèces de Turcs qui se disent chrétiens, et qui ne le sont que pour envenimer ce qu’il y a de plus innocent et pour persécuter les plus honnêtes gens !

 

         Venons vite au fait. Il faut qu’il y ait eu un feuillet d’égaré dans le troisième acte dont vous me parlez. Je vous envoie ci-joint une copie de la scène entière, telle qu’elle doit être imprimée.

 

         Vous vous moquez de moi de me consulter sur la ponctuation et sur l’orthographe ; vous êtes le maître absolu de ces petits peuples-là comme des plus grands seigneurs de mon royaume.

 

         Voilà à peu près toutes les difficultés levées. Il est vrai qu’on imprime aussi cette pièce à Amsterdam, mais sous les yeux de correcteurs si ignorants que je n’ai d’espérance qu’en vos bontés ; d’ailleurs imprime qui veut : je peux faire présent de mon ouvrage à plus d’un pays.

 

         Vous me ferez un extrême plaisir d’envoyer un ou deux exemplaires au roi de Prusse, et le plaisir serait complet si vous honoriez l’ouvrage d’un petit mot de vous. Je me croirais alors bien vengé des fanatiques.

 

         Disons à présent un petit mot de Blaise Pascal, patriarche du fanatisme janséniste. Où a-t-il pris sa règle que de deux contraires, quand l’un est faux, l’autre est vrai ? On avait sagement, pour son honneur, supprimé cette pensée. N’y a-t-il pas mille choses contraires également fausses en morale, en histoire, en métaphysique ?

 

         Dix anges ont tué quatre ânes, quatre ânes ont tué dix anges. Le pape a fait un enfant à la sultane Validé, la sultane a fait un enfant au pape. Voilà les propositions qu’on appelle contraires. Vous m’apportez un exemple de deux propositions qui ne sont que contradictoires. L’espace est infini ; l’espace n’est pas infini. Vous appelez les miennes des inverses ; mais, révérence parler, les inverses sont tout autre chose ; ce sont propositions qui se confirment mutuellement. Comme, par exemple, tout mobile attiré vers un centre décrit aires égales en temps égaux. Tout mobile qui décrit aires égales en temps égaux est attiré vers un centre, etc. Pascal était assurément un grand et respectable génie ; mais les gens qui prennent pour des oracles des idées informes qu’il jeta sur le papier pour les examiner ensuite et les proscrire en partie, sont de pauvres gens.

 

         Faisons actuellement un petit voyage du jansénisme à l’histoire. Où en est-on, je vous prie, en Angleterre, de cette Histoire universelle qu’on débite feuille à feuille ?

 

         Enfin, par quelle voie puis-je vous envoyer une petite édition, de Genève, de mes folies toutes pleines de fautes d’impression que je vais corriger à la main ?

 

         Dites-moi aussi comment je peux vous témoigner ma reconnaissance de vos soins ? Donnez-moi donc quelques ordres pour Paris. J’aurais bien de la joie à vous obéir. Je vous assure que je vous aime sur vos lettres, comme ceux qui vivent avec vous doivent vous aimer. Adieu, monsieur ; vous êtes un homme.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

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