CORRESPONDANCE - Année 1742 - Partie 3

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à M. l’abbé du Resnel

Ce mercredi… (1).

 

 

         Je suis encore obligé, monsieur, de prendre la liberté de vous représenter qu’il n’est pas vrai que M. l’abbé Dubos soit le seul qui ait bien connu les nations étrangères dont il a parlé ; car, sans compter Davila, Bentivoglio, Paul Diacre et tant d’autres, la gloire de la France ne peut permettre qu’on fasse cette injure à M. Rapin de Thoyras. Le sentiment d’un jacobite emporté et peu estimé, tel qu’était l’évêque Atterbury, ne pourra faire préférer, à tant de bons livres, le livre des intérêts de l’Angleterre très mal entendus. Cet ouvrage porte avec soi un ridicule trop frappant. L’abbé Dubos y démontre, je ne sais comment, que l’Angleterre ne peut que perdre dans la guerre de 1701. Marlborough l’a un peu démenti.

 

         M. le duc de Richelieu, qui songe à faire valoir le mérite de la nation, et non pas à flatter l’Académie, croit qu’il est d’un bon citoyen de rendre publiquement justice à ceux qui honorent la France, et surtout à ceux à qui les Anglais rendent cette même justice, qui est si rare. Il parle avec éloge de l’histoire de Thoyras ; il la cite parmi les ouvrages qui nous font honneur chez les étrangers, seuls ouvrages qu’on doive citer. Permettez-moi donc de vous prier de ne pas contredire M. le duc de Richelieu, en louant un mauvais livre aux dépens des bons. M. l’abbé Dubos est assez estimable par d’autres endroits, et vous le faites assez valoir, sans chercher à mettre son faible en évidence. J’envoie aujourd’hui à Saint-Léger, et j’attends vos ordres.

 

         J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

1 – Editeurs de Cayrol et A. François. − Le discours de du Resnel et la réponse du duc de Richelieu, qui font le sujet de cette lettre, furent prononcés à l’Académie le 30 Juin, quelques mois après la mort de l’abbé Dubos. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot (1)

 

 

 

         Voici la lettre en question.

 

         Je viens de lui en écrire une un peu pressante sur votre compte. Nous verrons s’il répondra à cet article, et si cette nouvelle semonce sera encore brûlée.

 

         Je vous supplie de dire à Mécénas de Rothelin que je travaille jour et nuit à mériter son suffrage.

 

 

1 – Ce billet, édité par MM. E. Bayoux et A. François à la date de 1740, nous semble mieux classé à cette place. Il s’agit d’une lettre adressée au roi de Prusse pour faire régler les appointements de Thieriot, et peut-être bien aussi de la fameuse lettre écrite au même prince pour le féliciter d’avoir fait sa paix avec l’Autriche en dehors de la France. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Messieurs *** (1)

 

 

 

         On publia, il y a deux ans, quatre volumes d’un journal très exact des campagnes de Charles XII (2) depuis 1700 jusqu’à 1709 ; mais ces matériaux ne me suffisaient pas. J’attendis qu’on voulût bien me communiquer l’histoire complète, écrite en suédois par M. Nordberg, ci-devant chapelain du roi de Suède, histoire qui sera vraisemblablement la plus fidèle que nous ayons en ce genre. M. de Warmholtz, jeune Suédois, plein de mérite, qui sait fort bien notre langue, vient de traduire le livre de M. Nordberg. On l’imprime actuellement à La Haye, en quatre tomes, et le premier doit paraître incessamment. J’attendrai que tout le livre soit public, pour faire enfin, de tant de matériaux, un édifice qui puisse être un peu durable.

 

         Je ne doute pas que M. de Nordberg ne contredise souvent les mémoires que j’ai entre les mains ; j’ai d’autant plus lieu de le croire que ces mémoires même diffèrent entre eux, autant que les esprits de ceux qui me les ont communiqués, et sans doute le chapelain de Charles XII aura vu les choses d’un autre œil que les ministres du czar.

 

         Je crois qu’il faut désespérer de savoir jamais tous les détails au juste. Les juges qui interrogent des témoins ne connaissent jamais toutes les circonstances d’une affaire ; à plus forte raison un historien, quel qu’il soit, les ignore-t-il ; c’est bien assez qu’on puissse constater les grands événements, et se former une connaissance générale des mœurs, des hommes. Voilà ce qu’il y a de plus important, et heureusement c’est ce qu’on peut le plus aisément connaître ; pourvu que les grandes figures du tableau soient dessinées avec vérité, et fortement prononcées, il importe peu que les autres soient vues tout entières. Les règles de la perspective ne le permettent pas ; la perspective de l’histoire ne souffre guère non plus que nous connaissions les petits détails.

 

         Je n’en veux pour preuve que ces différentes raisons que chacun donne au sujet de cette abstinence de vin que le roi de Suède s’imposa dès la première jeunesse. Un ambassadeur de France, auprès de lui, m’a assuré que cette austérité n’était dans le roi qu’une vertu de plus, et qu’il avait renoncé au vin comme à l’amour, sans avoir jamais été surpris ni par l’un ni par l’autre, seulement pour n’être pas à portée d’en être subjugué, et pour donner en tout de nouveaux exemples.

 

         Le seigneur polonais (3), dont on a imprimé les Remarques, dit, au contraire, que Charles XII, se priva de vin pour se punir toutes sa vie d’un excès. L’un et l’autre de ces motifs est glorieux, et peut-être le dernier l’est-il davantage, en ce qu’il suppose un penchant qu’on a surmonté. Une circonstance m’avait fait croire d’abord au récit de l’ambassadeur ; c’est que Charles XII quitta depuis la bière, et qu’ainsi il était vraisemblable qu’il ne renonça à la bière et au vin que par un régime austère qui entrait dans son héroïsme.

 

         Je sais qu’il peut paraître très puéril d’examiner scrupuleusement si un homme du Nord, qui vivait il y a près de trente ans, a bu du vin ou non, et par quelle raison il n’en a pas bu ; mais un si petit détail est ennobli par le héros ; d’ailleurs un historien qui pèse les plus petites vérités, en mérite plus de créance sur les grandes.

 

         J’ai rapporté sur beaucoup d’événements des sentiments contraires, afin de laisser au lecteur la liberté de juger : mon impartialité ne peut pas être douteuse, je ne suis qu’un peintre qui tâche d’appliquer des couleurs vraies sur les dessins qu’on lui a fournis. Tout m’est indifférent de Charles XII et de Pierre-le-Grand, excepté le bien que ce dernier a fait aux hommes ; il n’est pas en moi de les flatter ni d’en médire, j’en parle avec le respect qu’on doit aux rois qui sont morts de nos jours, et avec celui qu’on doit à la vérité. Ce désir de savoir et de dire la vérité m’oblige d’avertir les libraires qui voulaient donner une nouvelle édition de cette histoire, qu’ils doivent différer longtemps. Je voudrais qu’ils eussent aussi moins précipité quelques éditions de mes ouvrages. Permettez-moi surtout, messieurs, de protester ici plus particulièrement contre deux de ces éditions nouvelles, dans lesquelles on a inséré beaucoup de pièces qui ne soint point de moi, telles qu’un commencement de roman, ; une apothéose, et je ne sais quels autres écrits de cette nature ; il est juste qu’on n’ait à répondre que de ses fautes ; mais les auteurs sont souvent réduits à répondre de celles des autres à force d’en avoir fait.

 

 

1 – Histoire militaire de Charles XII, roi de Suède, depuis l’an 1700 jusqu’à la bataille de Pultava, en 1709, par G. Adlerfeld, 1740. (G.A.)

 

2 – Le comte de Poniatowski. (G.A.)

 

3 – Received at Pera, 24 septembre. (N. de Falkener).  − Cette lettre a été éditée par MM. de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Falkener (1)

.

 

         If I have forgot the scraps of english I once had gathered, I’il never forget my dear ambassador. I am now at Paris, and with the same she-philosopher I have lived with these twelwe years past. Was I not so constant in my bargains for life, I would certainly come to see you in your kiosk, in your quiet and your glory.

 

         You wil hear of the ew victory of my good friend the king of Prussia, who wrote so well against Machiavel, and acted immediately like the heroes of Machiabel. He fiddles and figths as well as any man in christendom. He routs the austrian forces, and loves but very little your king, his dear neighbour of Hanover. I have seen him twice, since he is free from his father’s tyranny. He would retain me at his court, and live with me in one of his country houses, just with the same freedom and the same goodness of manners you did at Wandsworth. But he could not prevail against the marquise du Châtelet. My only reason for being in France, is that I am her friend.

 

         You must know my Prussian king, when he was but a man, loved passionately your english government. But the king has altered the man, and now he relishes despotie power, as much as a Mustapha, a Selim or a Solyman.

 

         News came yesterday at our court that the king of Sardinia would not at all hearken to the borbonian propositions. This shrub will not suffer the franch tree to extend its branches over all Italy. I should be afraid of an universal war : but I hope much from the white hoary pate of our good cardinal, who desires peace and quiet and will give it to christendeom, if he can.

 

         I have seen here our Ottoman minister, Sayd Bacha. I have drunk wine with his chaplain, and reasoned with Laria, his interpreter, a man of sense, who knows much and speaks well. He has told me he is very much attached to you. He loves you as all the world does. I have charged him to pay my respects to you ; and I hope the bearer of this will tell you with what tenderness I will be for ever your humble and faithful servant.

 

 

 

 

TRADUCTION.

 

 

         Si j’ai oublié les bribes d’anglais que j’avais autrefois recueillies, jamais je n’oublierai mon ambassadeur. Je suis maintenant à Paris, avec la même femme philosophe auprès de laquelle j’ai passé ma vie depuis douze ans. Si je n’étais pas aussi constant dans le commerce de la vie, j’irais certainement vous visiter dans votre kiosque, dans votre repos et votre gloire.

 

         Vous apprendrez la nouvelle victoire de mon bon ami le roi de Prusse, qui écrivait si bien contre Machiavel, et qui a si promptement agi comme les héros de Machiavel. Il joue du violon, et se bat aussi bien qu’aucun homme de la chrétienté. Il met en déroute les armées autrichiennes, et aime assez peu votre roi, son cher voisin de Hanovre. Je l’ai vu deux fois, depuis qu’il est délivré de la tyrannie de son père. Il voulait me retenir à sa cour, et vivre avec moi dans une de ses maisons de campagne, précisément avec la même liberté et la même bonté de manières que vous à Wandsworth. Mais il n’a pu l’emporter sur la marquise du Châtelet. Le seul motif qui me retienne en France est mon amitié pour elle.

 

         Il faut que vous sachiez que mon roi de Prusse, quand il n’était qu’un homme, aimait passionnément votre gouvernement anglais. Mais le roi a changé l’homme, et maintenant il goûte le pouvoir despotique autant qu’un Mustapha, un Sélim ou un Soliman.

 

         Nous avons reçu hier, à notre cour, la nouvelle que le roi de Sardaigne ne voulait rien entendre aux propositions bourboniennes. Cet arbrisseau ne peut souffrir que l’arbre de France étende ses branches sur toute l’Italie. Je craindrais une guerre universelle ; mais j’espère beaucoup de la tête blanche de notre bon cardinal, qui désire la paix et le repos, et qui les donnera à la chrétienté, s’il le peut.

 

         J’ai vu ici notre ministre ottoman, Sayd Bacha. J’ai bu du vin avec son chapelain, et j’ai causé avec Laria, son interprète, homme de sens, qui sait beaucoup et parle fort bien. Il m’a dit qu’il vous était très attaché. Il vous aime comme le fait tout le monde. Je l’ai chargé de vous présenter mes respects, et j’espère que le porteur de celle-ci vous dira avec quelle tendresse je suis pour toujours votre très humble et très fidèle serviteur.

 

 

 

 

 

à M. ***

Dimanche … (1)

 

 

         Nous avons une affaire à la cour ; milord Valgrave, informé de vos talents pour la négociation, n’a pu vous savoir parti pour l’Angleterre sans trembler pour le roi son maître. M. le cardinal de Fleury et M. le garde des sceaux ont eu beau jurer qu’ils ne savaient rien de votre voyage ; on connaît trop vos liaisons intimes avec eux pour les en croire. Ce qui leur a encore plus mis martel en tête, c’est la bonne grâce du prévôt sur un cheval de poste : ils se sont imaginé que c’était un courrier du cabinet, et à l’air dont il court, ils prétendent même qu’il faut que ce soit celui qui est destiné aux affaires les plus importantes ; enfin, ce qui met le comble à leurs justes alarmes est la réception, dit-on, qui vous a été faite en Angleterre, où les chefs du parti vous sont venus recevoir avec un empressement qui est plus ordinaire à un intérêt vif qu’à la simple amitié.

 

         Tout ceci n’est point une plaisanterie de quelque fou que je débite, et je viens d’entendre tout cela de la bouche du garde des sceaux très sérieusement. Vous êtes donc supplié de rendre plus de justice à votre mérite, de savoir que lui seul, sans le concours d’aucunes dignités ni emplois, rend tous les princes de l’Europe attentifs à vos démarches, et de vouloir bien dorénavant, quand vous aurez à faire des voyages de cette importance et de cette durée, consulter le conseil d’Etat, qui se trouvera aussi honoré de vous donner des conseils qu’il serait heureux s’il pouvait recevoir les vôtres.

 

 

1 – C’est à tort, croyons-nous, que MM. de Cayrol et A. François, éditeurs de cette lettre, l’ont mise à l’année 1740. (G.A.)

 

 

CORRESPONDANCE 1742 - Partie 3

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