CORRESPONDANCE - Année 1742 - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE 1742 - Partie 2

 

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à M. de Mairian

Février (1).

 

 

         Je comptais, mon cher monsieur, avoir l’honneur de vous rendre moi-même l’inscription que vous avez bien voulu me confier ; mais on ne dispose pas de son temps comme on voudrait. Mon premier devoir et mon premier plaisir, dès que j’aurai fini les bagatelles qui m’accablent, sera de profiter des moments d’audience que vous voudrez bien donner à l’homme du monde qui vous a le plus estimé et qui vous aime le plus véritablement

 

 

1 – Editeurs de Cayrol et A. François. − Voltaire était de retour à Paris.(G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Ce dimanche, à 3 heures… mars 1742 (1).

 

 

         Madame du Châtelet n’a point été à Versailles. M. de Breteuil (2) était à Paris d’hier à trois heures, et en apoplexie, sans qu’on en sût rien dans sa maison qu’à cinq heures du soir. Il était tombé malade à Issy, chez l’abbé Brizard, et ce bon abbé n’avait su autre chose que de le renvoyer à Paris, au lieu de le faire secourir sur-le-champ ; s’il meurt, ce sera à ce digne prêtre qu’on en aura l’obligation.

 

         Le cardinal de Fleury, qui n’a rien su que tard de cette sottise effroyable de l’abbé Brizard, a envoyé ce matin faire bien des excuses au moribond. Il a été saigné trois fois. Il avait cette nuit un bras paralytique. La saignée, l’émétique et la fièvre le sauveront peut-être.

 

         Je ne suis point en apoplexie, mais c’est de toutes les maladies en ie, la seule qui me manque.

 

         Je baise les ailes de mes anges. Madame du Châtelet, qui revient, vous fait mille compliments.

 

 

1 – Editeurs de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

2 – Le Tonnelier de Breteuil, parent de madame du Châtelet, et ministre de la guerre. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de la Roque

Mars 1742.

 

 

         Permettez, monsieur, que je m’adresse à vous pour détromper le public, au sujet de plusieurs éditions de mes ouvrages, que j’ai vues répandues dans les pays étrangers et dans les provinces de France. Depuis l’édition d’Amsterdam, faite par les Ledet, qui m’a paru très belle pour le papier, les caractères et les gravures, on en a fait plusieurs dans lesquelles non seulement on a copié toutes les fautes de cette édition des Ledet, mais qu’on a défigurées par des négligences intolérables.

 

         Si on veut, par exemple, se donner la peine d’ouvrir la tragédie d’Œdipe, on trouve, dès la seconde page, trois vers entiers oubliés, et presque partout des contre-sens inintelligibles. Si on veut consulter, dans le tome que les éditeurs ont intitulé Mélanges de littérature et de philosophie, le chapitre qui regarde le gouvernement d’Angleterre, on y verra les fautes les plus révoltantes que l’inattention d’un éditeur puisse commettre. Il y avait dans la première édition de Londres ces paroles : « Ce qu’on reproche le plus aux Anglais, et avec raison, c’est le supplice de Charles Ier, monarque digne d’un meilleur sort, qui fut traité par ses vainqueurs (1), etc. »

 

         Au lieu de ces paroles, on trouve celles-ci, qui sont également absurdes et odieuses : « Ce qu’on reproche le plus aux Anglais, c’est le supplice de Charles Ier, qui fut, et avec raison, traité par ses vainqueurs, etc. »

 

         Et, pour comble d’inattention, les éditeurs ont mis en marge, monarque digne d’un meilleur sort, comme si ces mots étaient ou une anecdote, ou quelque titre distinctif. Quand ces éditeurs ont trouvé le terme italien, il costume, consacré à la peinture, ils n’ont pas manqué de prendre ce mot pour une faute, et de mettre à la place la coutume. On y voit les arts engagés, par Louis XIV, au lieu d’encouragés ; la mère de La Bruyère, au lieu de l’amer La Bruyère ; les toiles solaires, pour l’étoile polaire, etc.

 

         Je ne veux pas faire ici une énumération fatigante de tous les contre-sens dont toutes ces éditions fourmillent ; mais je dois me plaindre surtout d’une édition de Rouen, en cinq volumes, sous le nom de la compagnie d’Amsterdam, qui est l’opprobre de la librairie. C’est peu qu’il n’y ait pas une page correcte ; on a mis sous mon nom des pièces qu’assurément personne ne mettra jamais sous le sien ; une apothéose infâme de la demoiselle Lecouvreur ; un fragment de roman qu’on dit impudemment avoir trouvé écrit de ma main dans mes papiers ; je ne sais quelles chansons faites pour la canaille, et plusieurs ouvrages dans ce goût. Attribuer ainsi à un auteur ce qui n’est point de lui, c’est tout à la fois outrager un citoyen et abuser le public ; c’est en quelque façon un acte de faussaire.

 

         Les libraires qui ont voulu imprimer mes ouvrages devaient au moins s’adresser à moi ; je ne leur aurais pas refusé mon secours ; ils n’auraient pas à se reprocher ces éditions indignes, qui ne doivent leur apporter aucun profit, et qui font dire aux étrangers que l’imprimerie tombe en France avec la littérature.

 

         J’avertis donc tous les particuliers qui auront ces éditions qu’ils n’auront qu’à voir si, dans le cinquième tome, ils trouveront les pièces dont je parle ; en ce cas, je leur conseille de ne point se charger d’un livre si peu fait pour la bibliothèque des honnêtes gens.

 

 

1 – Voyez les Lettres anglaises. (G.A.)

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Paris, mars.

 

 

         Les saints anges sont adorables ; que ne puis-je communier avec eux aujourd’hui ! Cette cène serait charmante pour moi. Madame du Châtelet est priée pour aujourd’hui et demain, et a donné sa parole. Je viendrai faire ma cour à mes chers anges à l’issue de leur dîner. Madame du Châtelet est réellement affligée de ne pouvoir souper avec eux. Si elle pouvait se dégager, elle le ferait. Ah, chevreuil ! ah, perdrix ! ce n’est que dans cette compagnie-là que je pourrais vous digérer.

 

 

 

 

 

à M. de Cideville

Ce samedi.

 

 

         Mon cher ami, je mène une vie désordonnée, soupant quand je devrais me coucher, me couchant pour ne point dormir, me levant pour courir, ne travaillant pas, ne voyant point mon cher Cideville, privé du plaisir solide, entouré de plaisirs imaginaires ; et, sur ce, je sors pour aller tracasser ma vie, jusqu’à deux heures après minuit. Je suis bien las de ma conduite. Bonjour, mon aimable ami ; plaignez-moi de vivre comme les autres. Vale. V.

 

 

 

 

 

à M. de Chenevières (1)

Paris, le 12 Mai 1742.

 

 

         Adieu la cour, mon cher Chenevières. Je n’ai pas une santé de courtisan. Je n’aspire qu’à vivre doucement dans le sein de ma famille. Ma consolation sera parfaite, si je peux vous posséder quelquefois à Paris.

 

         Aidez-moi à retirer mes meubles de Versailles . J’envoie un valet de chambre signifier à mon hôte que je suis philosophe ; il apporte de l’argent pour payer. Je serai quitte avec lui ; mais je ne serai jamais quitte avec vous, et je vous aimerai toute ma vie.

 

 

1 – Ce billet et le suivant ont été édités par MM. de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Chenevières

Paris….

 

 

         Je vous fais, monsieur, les plus tristes remerciements du monde ; vous m’avez trop bien servi. Je suis aussi fâché d’être obligé de renoncer à votre voisinage, que je suis sensible aux soins que vous avez pris. Pardonnez à un homme moitié philosophe et moitié malade, qui se sent beaucoup plus fait pour vivre avec vous que pour être à la cour. Souvenez-vous de nous quand vous serez à Paris. Madame Denis vous fait mille compliments, aussi bien qu’à toute votre famille, que j’assure de mes respects et de mes regrets.

 

 

 

 

 

à M. de la Noue

Fontainebleau, ce lundi… Mai (1).

 

 

         Je comptais, mon cher ami, avoir un plaisir plus flatteur que celui de vous féliciter de loin sur vos succès. J’espérais que ma santé me permettrait de venir vous entendre et vous embrasser ; je ne sais pas encore quand je partirai pour la Flandre. Il se pourra très bien que je reste assez de temps à Paris pour vous y voir ramener la foule au désert du théâtre. Je partirai content quand j’aurai vu l’honneur de notre nation rétabli par vous et par mademoiselle Gautier (2). Vous me ferez aimer plus que jamais un art qui commençait à me devenir indifférent. Vos talents ne sont pas le seul mérite que j’aime en vous. L’auteur et l’acteur n’ont que mes applaudissements ; mais l’honnête homme, l’homme d’un commerce aimable, a mon cœur. Faites, je vous prie, mille compliments de ma part à mademoiselle Gautier, et, au nom de l’amitié, ne me traitez plus avec cérémonie. Je vous embrasse de tout mon cœur. Votre succès m’est aussi cher qu’à vous ; mais j’en étais bien plus sûr que vous.

 

 

1 – C’est à tort qu’on a toujours daté cette lettre du 7 Mai. Elle est postérieure aux débuts de La Noue à la Comédie-Française, qui eurent lieu le 14 Mai. (G.A.)

 

 

2 – Elle débuta quelques jours après son amant, le 30 Mai. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Cideville (1)

De Versailles, ce dimanche, juin.

 

 

         Mon très aimable ami, je m’intéresse plus au cul dont vous me parlez, qu’à toutes les pauvres petites pièces que jouent ici d’assez médiocres acteurs. Vous m’intéressez pour le succès de mademoiselle Gautier, par la manière dont vous me parlez. Je voudrais bien qu’il y eût encore en France quelques personnes qui aimassent les arts, qui les cultivassent comme vous ; nous aurions un beau siècle ; mais qu’avons-nous ? cela fend le cœur. Bonjour ; j’espère vous embrasser bientôt.

 

 

1 – Alors à Paris. (G.A.)

 

 

 

CORRESPONDANCE 1742 - Partie 2

 

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