CORRESPONDANCE - Année 1741 - Partie 8

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à M. Pitot

Bruxelles, le 19 Juin 1741.

 

 

         Je suis un paresseux, mon cher philosophe ; je crois que c’est une mauvaise qualité attachée au peu de santé que j’ai. Je passe des six mois entiers sans écrire à mes amis. Il est vrai qu’il faut m’excuser un peu : j’ai fait des voyages au Nord, quand vous alliez au Midi ; mais ne jugez point, je vous prie, de mon amitié par mon silence ; personne ne s’intéresse plus vivement que moi à tout ce qui vous arrive ; il suffit d’ailleurs d’être bon citoyen pour être charmé que vous soyez employé en Languedoc. J’aimerais mieux encore que vous fussiez occupé à ouvrir de nouveaux canaux en France qu’à rajuster les anciens. Il me semble qu’il manque à l’industrie des Français et à la splendeur de l’Etat d’embellir le royaume, et de faciliter le commerce par ces rivières artificielles dont a déjà de si beaux exemples. De tels ouvrages valent bien l’aire d’une courbe, et la mesure leibnitzienne des forces vives. Vous faites de la géométrie l’usage le plus honorable, puisque c’est le plus utile ; car je m’imagine qu’il en est de la physique comme de la politique des princes : où est le profit, là est l’honneur.

 

         J’ai un peu abandonné cette physique pour d’autres occupations ; il ne faut faire qu’une chose à la fois pour la bien faire. Madame du Châtelet est assez heureuse pour n’avoir rien à présent qui la détourne de cette étude ; sa lettre à M. de Mairan a été fort bien reçue ; mais j’aurais mieux aimé que cette dispute n’eût pas été publique. Le fond de la question n’a pas été entamé dans les lettres de M. de Mairan et de madame du Châtelet, et le fond de la question consistant à savoir si le temps doit entrer dans la mesure des forces, il me semble que tout le monde devrait être d’accord. M. de Bernouilli lui-même ne nie plus qu’on doive admettre le temps. Ainsi, si on peut disputer encore, ce ne peut plus être que sur les termes dont on se sert. Il est triste pour des géomètres qu’on se soit si longtemps battu sans s’entendre ; on les aurait presque pris pour des théologiens.

 

         Je  crois que vous êtes bien content du séjour du Languedoc. Ets-il vrai qu’on s’y porte toujours bien ? Il n’en est pas de même en Flandre ; ma santé continue d’y être bien mauvaise. Les études en souffrent, l’âme est toujours malade avec le corps, quoique ces deux choses soient, dit-on, de nature si hétérogène. Avez-vous auprès de vous madame votre femme, ou l’avez-vous laissée à Paris ? et vivez-vous avec elle comme Cerès avec Proserpine, six mois d’absence et six mois de séjour ?

 

         M. de Maupertuis doit être arrivé à Paris. On le dit mécontent ; il n’a point fondé d’Académie à Berlin, comme il l’espérait, a mangé beaucoup d’argent, a perdu son petite bagage à la bataille de Molwitz, et n’est pas récompensé comme on s’en flattait. Il n’a point passé, à son retour, par Bruxelles, et il y a très longtemps que je n’ai reçu de ses nouvelles. On nous dit, dans le moment, qu’il y a une suspension d’armes en Silésie ; mais cette nouvelle mérite confirmation.

 

         Toute l’Europe se prépare à la guerre ; Dieu veuille que ce soit pour avoir la paix !

 

         Adieu, mon cher monsieur ; je vous aime tout comme si je vous écrivais tous les jours. Mon cœur n’est pas paresseux.

 

         Madame du Châtelet vous fait mille compliments. Je vous embrasse sans cérémonie.

 

 

 

 

 

à M. Helvétius

A Bruxelles, ce 20 Juin 1741.

 

 

         Je me gronde bien de ma paresse, mon cher et aimable ami ; mais j’ai été si indignement occupé de prose depuis un mois, que j’osais à peine vous parler de vers. Mon imagination s’appesantit dans des études qui sont à la poésie ce que des garde-meubles sombres et poudreux sont à une salle de bal bien éclairée. Il faut secouer la poussière pour vous répondre. Vous m’avez écrit, mon charmant ami, une lettre où je reconnais votre génie. Vous ne trouvez point Boileau assez fort ; il n’a rien de sublime, son imagination n’est point brillante, j’en conviens avec vous ; aussi il me semble qu’il ne passe point pour un poète sublime, mais il a bien fa        it ce qu’il pouvait et ce qu’il voulait faire. Il a mis la raison en vers harmonieux ; il est clair, conséquent, facile, heureux dans ses transitions ; il ne s’élève pas, mais il ne tombe guère. Ses sujets ne comportent pas cette élévation dont ceux que vous traitez sont susceptibles. Vous avez senti votre talent, comme il a senti le sien. Vous êtes philosophe, vous voyez tout en grand ; votre pinceau est fort et hardi. La nature en tout cela vous a mis, je vous le dis avec la plus grande sincérité, fort au-dessus de Despréaux ; mais ces talents-là, quelque grands qu’ils soient, ne seront rien sans les siens. Vous avez d’autant plus besoin de son exactitude, que la grandeur de vos idées souffre moins la gêne et l’esclavage. Il ne vous coûte point de penser, mais il coûte infiniment d’écrire. Je vous prêcherai donc éternellement cet art d’écrire que Despréaux a si bien connu et si bien enseigné, ce respect pour la langue, cette liaison, cette suite d’idées, cet air aisé avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit de l’art, et cette apparence de facilité qu’on ne doit qu’au travail. Un mot mis hors de sa place gâte la plus belle pensée. Les idées de Boileau, je l’avoue encore, ne sont jamais grandes, mais elles ne sont jamais défigurées ; enfin, pour être au-dessus de lui, il faut commencer par écrire aussi nettement et aussi correctement que lui.

 

         Votre danse haute ne doit pas se permettre un faux pas ; il n’en fait point dans ses petits menuets. Vous êtes brillant de pierrerie ; son habit est simple, mais bien fait. Il faut que vos diamants soient bien mis en ordre, sans quoi vous auriez un air gêné avec le diadème en tête. Envoyez-moi donc, mon cher ami, quelque chose d’aussi bien travaillé que vous imaginez noblement ; ne dédaignez point tout à la fois d’être possesseur, de la mine et ouvrier de l’or qu’elle produit. Vous sentez combien, en vous parlant ainsi, je m’intéresse à votre gloire et à celle des arts. Mon amitié pour vous a redoublé encore à votre dernier voyage. J’ai bien la mine de ne plus faire de vers. Je ne veux plus aimer que les vôtres. Madame du Châtelet, qui vous a écrit, vous fait mille compliments. Adieu  je vous aimerai toute ma vie.

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

A Bruxelles, le 21 Juin 1741.

 

 

         Je vous avoue que je suis étonné et embarrassé de l’affaire de votre pension. Je ne peux douter que vous ne la touchiez tôt ou tard. Si vous n’entendez parler d’ici à un mois que des affaires de Hongrie, et point des vôtres, et si vous jugez à propos de m’employer, je prendrai la liberté de faire souvenir sa majesté prussienne de ses promesses ; si même vous croyez que je doive écrire à présent, je ne balancerai pas. Mon crédit, à la vérité, est aussi médiocre que les bontés continuelles dont le roi m’honore sont flatteuses. Il pourrait très bien souffrir mes vers et ma prose, et faire très peu de cas de mes recommandations. Mais enfin j’ai quelque droit de lui écrire d’une chose dont j’ai osé lui parler, et sur laquelle j’ai sa parole. La dernière lettre que j’ai reçue est du 3 juin (1). Je pourrais, dans ma réponse, glisser une commémoration très convenable de vos services et de vos besoins.

 

         Vous me ferez plaisir de m’apprendre à quel point M. de Maupertuis est satisfait, et ce que sa majesté prussienne a ajouté à la manière distinguée dont elle l’a toujours traité. Vous pouvez me parler avec une liberté entière, et comptez sur ma discrétion comme sur mon zèle.

 

         Les vers qui regardent le roi de Prusse, et qui sont en manuscrit à quelques exemplaires de la Henriade, ne sont plus convenables (2). Ils n’étaient faits que pour un prince philosophe et pacifique, et non pour un roi philosophe et conquérant. Il ne me siérait plus de blâmer la guerre, en m’adressant à un jeune monarque qui la fait avec tant de gloire.

 

         Vous savez d’ailleurs qu’il avait fait commencer une édition gravée de la Henriade (3). Je ne sais si les affaires importantes qui l’occupent lui permettront de continuer à me faire cet honneur ; mais, soit qu’on la réimprime à Berlin, soit qu’on la grave en Angleterre, je ne pourrai me dispenser de changer cette dédicace d’une manière convenable au sujet et au temps.

 

         A l’égard de ces additions et de ces corrections en vers et prose que je vous ai envoyées, vous sentez bien qu’il ne faut jamais que cela passe en des mains profanes. Ce qui est bon pour deux ou trois personnes sensées ne l’est point pour le grand nombre. Je vous prie donc de ne vous en point dessaisir. Ce n’est pas que je pense qu’il y ait rien de dangereux dans ces petites additions ; mais, quelque circonspection que j’apporte dans ce que j’écris, on en peut toujours abuser. Je passerais pour coupable des mauvaises interprétations que la malignité fait trop aisément ; enfin je ne dois donner aucune prise. Je me crois d’autant plus obligé à une extrême retenue, que les obligations que j’ai à monsieur le cardinal m’imposent un nouveau devoir de les justifier par la conduite la plus mesurée. Je dois particulièrement ses bontés à madame du Châtelet dont il a senti tout le mérite dans les entretiens qu’il eut avec elle à Fontainebleau, et pour laquelle il a conservé la plus grande estime et les attentions les plus flatteuses. Tout cela redouble en moi l’envie de lui plaire ; et je vous avoue que quand on voit dans les pays étrangers comment on pense de lui, et avec quel respect on le regarde (4), cette envie-là ne diminue pas.

 

         M. d’Argenson m’a prévenu. Je voulais faire relier proprement ce recueil pour vous prier de lui en faire présent de ma part ; il s’est saisi d’un bien qui était à lui, et que j’aurais voulu lui offrir. Je vous prie de l’assurer de mes plus tendres respects. Je vous embrasse et vous souhaite tranquillité, santé et fortune.

 

 

1 – Ou plutôt du 2 Juin. (G.A.)

 

2 – Voyez la lettre à Frédéric du 15 Avril 1739. (G.A.)

 

3 – Frédéric ne continua pas. (G.A.)

 

4 – Cette lettre est écrite pour être montrée. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé Moussinot

Bruxelles, le 26 Juin 1741.

 

 

         Je me servais habilement, mon cher ami, d’un almanach de l’année passée, et voilà justement d’où venait l’erreur des dates de mes dernières lettres.

 

         J’ai soixante-dix  billets de la loterie de-l’Hôtel-de-Ville de Paris, et je ne pense pas être en état d’en prendre davantage ; d’ailleurs, nous avons du temps. Mandez-moi seulement si cette opération prend toujours faveur dans le public.

 

         Mandez-moi aussi, mon cher abbé, s’il est vrai qu’on a saisi chez Prault fils un petit programme du Siècle de Louis XIV, et quelques livres. Comment cela s’est-il fait, et pourquoi ? Si Prault est actuellement dans le besoin et dans la peine, s’il est réellement pressé d’argent, si réellement cette saisie a été faite, je vous prie de lui compter cinq cents francs, en exigeant de lui qu’il rende généralement tous les papiers et toutes les lettres qu’il pourrait avoir à moi, aucune n’étant créance.

 

         Vingt livres à d’Arnaud, et conseil de sagesse.

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

A Bruxelles, le 1er Juillet 1741.

 

         Je suis très mortifié, monsieur, que vous soyez assez leibnitzien pour imaginer que vous avez une raison suffisante d’être en colère contre moi. Je crois, pour moi, que votre fâcherie est un de ces effets de la liberté de l’homme, dont il n’y a point de raison à rendre.

 

         En vérité, si on vous avait fait quelques rapports, n’était-ce pas à moi-même qu’il fallait vous adresser ? Ne connaissez-vous pas mes sentiments et ma franchise ? puis-je avoir quelque sujet et quelque envie de vous nuire ? prétends-je être meilleur géomètre que vous ? ai-je pris parti pour ceux qui n’ont pas été de votre sentiment ? ai-je manqué une occasion de vous rendre justice ? n’ai-je pas parlé de vous au roi de Prusse, comme j’en ai parlé à toute la terre ?

 

         Je vous avoue qu’il est bien dur d’avoir fait tant d’avances pour n’en recueillir qu’une tracasserie. Si vous aviez passé par Bruxelles, vous auriez bien connu votre injustice. Voilà, ce me semble, de ces cas où il est doux d’avouer qu’on a tort.

 

         Quand je vous priai de m’excuser auprès du roi de Prusse, de ce que je ne lui écrivais point, c’est qu’en effet je pensais que vous lui écririez en partant de Berlin, et que vous ne partiriez pas avant d’avoir reçu ma lettre.

 

         J’ai été fort occupé, et ensuite j’ai été malade ; cela m’ôtait la liberté d’esprit nécessaire pour écrire ces lettres moitié prose et moitié vers, qui me coûtent beaucoup plus qu’au roi. Je n’ai point d’imagination quand je suis malade, et il faut que je demande quartier. Ce commerce épistolaire est plus vif que jamais. Je ne reviens point de mon étonnement de recevoir des lettres pleines de plaisanteries du camp de Molwitz et d’Ottmachau. Vous pensez bien que votre prise n’a pas été oubliée dans les lettres du roi ; mais il n’y a rien qui doive vous déplaire, et, s’il parle de votre aventure comme aurait fait l’abbé de Chaulieu, je me flatte qu’il en a usé ou en usera avec vous comme eût fait Louis XIV ; mais, encore une fois, il fallait passer par Bruxelles pour se dire sur cela tout ce qu’on peut se dire.

 

         Madame du Châtelet n’a point reçu une lettre qu’il me semble que vous dites lui avoir écrite de Francfort. Mandez-lui, elle vous en prie, si c’est de Francfort que vous lui avez écrit cette lettre qui n’est point parvenue jusqu’à elle, et si vous avez été instruit qu’on imprimât dans cette ville les Institution physiques.

 

 

         M. de Crousaz (1), le philosophe le moins philosophe, et le bavard le plus bavard des Allemands, a écrit une énorme lettre à madame du Châtelet, dont le résultat est qu’il n’est pas du sentiment de Leibnitz, parce qu’il est bon chrétien.

 

         Je vous prie d’embrasser pour moi M. Clairaut. Je pourrais lui écrire une lettre à la Crousaz sur les forces vives ; je l’avais déjà commencée ; mais je la lui épargne. Il me semble que tout est dit sur cela, que ce n’est plus qu’une question de nom.

 

         Il n’en est pas ainsi de mes sentiments pour vous ; c’est la chose la plus décidée. Ne soyez jamais injuste avec moi, et soyez sûr que je vous aimerai toute ma vie.

 

 

1 – Il venait de publier un Traité de l’esprit humain contre Wolf et Leibnitz. (G.A.)

 

 

 

 

CORRESPONDANCE 1741 - Partie 8

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