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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 06:59

CORRESPONDANCE-1741---Partie-11.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à M. de Formont

A Bruxelles, le 10 Août 1741.

 

 

         Mon cher ami, il me semble que si je vivais entre vous et notre aimable Cideville, j’en aimerais mieux les vers, et je les ferais meilleurs. Je suis charmé que vous ayez lu avec lui mon fripon de Prophète, et que vous soyez de même avis. Il ne faudrait jamais rien donner au public qu’après avoir consulté gens comme vous  Je ne regarde la tragédie que vous avez lue que comme une ébauche. Je sentais qu’il y avait dans cet embryon le germe de quelque chose d’assez neuf et d’assez tragique ; et, en vérité, si vous l’aviez vu jouer à Lille, vous auriez été ému. Vous avez grande raison de vouloir que mon illustre coquin ne se serve de la main du petit Séide pour tuer son bonhomme de père que faute d’autre ; car les crimes au théâtre, comme en politique, ne sont passables, à ce qu’on dit, qu’autant qu’ils sont nécessaires. Il ne serait pas mal, par exemple, que le grand-vicaire Omar dit au prélat Mahomet :

 

 

Pour ce grand attentat je réponds de Séide ;

C’est le seul instrument d’un pareil homicide.

Otage de Zopire, il peut seul aujourd’hui

L’approcher à toute heure et te venger de lui.

Tes autres favoris, pour remplir ta vengeance,

Pour s’exposer à tout ont trop d’expérience ;

La jeunesse imprudente a plus d’illusions ;

Séide est enivré de superstitions,

Jeune, ardent, dévoré du zèle qui l’inspire (1).

 

 

         Voilà à peu près comme je voudrais fonder cette action, en ajoutant à ces idées quelques autres préparations dont j’envoyai un cahier presque versifié à M. de Cideville, il y a quelques jours (2). Enfin j’y rêverai un peu à loisir ; et, si vous pensez l’un et l’autre qu’on puisse faire quelque chose de cet ouvrage, je m’y mettrai tout de bon.

 

 

C’est à de tels lecteurs que j’offre mes écrits.

 

                                                                                                          BOIL., ép. VII.

 

 

         J’ai lu cette justification de Thomas Corneille dont vous me parlez. L’esprit fin et délicat de Fontenelle ne pourra jamais faire que son oncle minor ait eu l’imagination d’un poète : et Boileau avait raison de dire que Thomas avait été partagé en cadet de Normandie. Il est plaisant de venir nous citer Camma et le baron d’Albicrac ; cela prouve seulement que M. de Fontenelle est un bon parent. C’est une grande erreur, ce me semble, de croire les pièces de ce Thomas bien conduites, parce qu’elles sont fort intriguées. Ce n’est pas assez d’une intrigue, il la faut intéressante, il la faut tragique, il ne la faut pas compliquée, sans quoi il n’y a plus de place pour les beaux vers, pour les portraits, pour les sentiments, pour les passions ; aussi ne peut-on retenir par cœur vingt vers de ce cadet, qui est partout un homme médiocre en poésie, aussi bien que son cher neveu, d’ailleurs homme d’un mérite très étendu.

 

         Il me tarde bien, mon cher confrère en Apollon, de raisonner avec vous de notre art dont tout le monde parle, que si peu de gens aiment, et que moins d’adeptes encore savent connaître. Nous sommes le petit nombre des élus, encore sommes-nous dispersés. Il y a un jeune Helvétius qui a bien du génie ; il fait de temps en temps des vers admirables. En parlant de Locke, par exemple, il dit :

 

 

D’un bras il abaissa l’orgueil du platonisme,

De l’autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme.

 

 

         Je le prêche continuellement d’écarter les torrents de fumée dont il offusque le beau feu qui l’anime. Il peut, s’il veut, devenir un grand homme. Il est déjà quelque chose de mieux ; bon enfant, vertueux, et simple. Embrassez pour moi mon cher Cideville, à qui j’écrirai bientôt. Adieu ; aimez-moi, et encouragez-moi à n’abandonner les vers pour rien au monde. Adieu, mon très aimable ami.

 

 

1 – Voyez acte II, sc. VI. Les italiques indiquent les variantes. (G.A.)

 

2 – 9 Juillet. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

14 Août 1741 (1).

 

 

         En vous remerciant de vos bons documents. J’ai déjà l’histoire de la Bactriane dont vous me parlez. Il faut avoir la rage de l’antiquité pour lire cette érudition étrangère. J’espère que cette maladie me passera bientôt.

 

         Mais ce dom Calmet, dans son histoire universelle, n’aurait-il fait que répéter des choses communes, n’aurait-il point répandu quelque jour sur l’histoire orientale, sur Gensis-kan, sur le grand Lama, sur Tamerlan, sur les Mogols, sur l’état du christianisme dans les Indes ? Il me semble qu’il était fait pour dire mieux que les autres sur ces matières. Dites-moi s’il les a touchées ; en ce cas, je ferai venir son ouvrage.

 

         On ne parle dans votre Paris que de banqueroutes ; je suis très ridiculement et très rudement compris dans celle d’un Michel, homme fait, je pense, pour être ignoré de vous, car il n’était que riche ; mais vous, n’entendez-vous point parler des finances de Prusse ? Les Jordans sont à portée de vous faire tenir des lettres de change. Il faut bien que vous ayez tôt ou tard votre pension. L’oisiveté du camp de Strehen a été une belle occasion ; sa majesté m’a honoré de quelques lettres de ce camp. J’ai pris la liberté de lui parler de vous, sans vous commettre. Le roi est bueno entendedor, et m’aura très bien compris. Mandez-moi donc les premières bonnes nouvelles que vous aurez. Bonsoir ; je vais souper.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Helvétius

A Bruxelles, ce 14 Août 1741.

 

 

         Mon cher confrère en Apollon, j’ai reçu de vous une lettre charmante, qui me fait regretter plus que jamais que les ordres de Plutus nous séparent, quand les Muses devraient nous rapprocher. Vous corrigez donc vos ouvrages, vous prenez donc la lime de Boileau pour polir des pensées à la Corneille ? Voilà l’unique façon d’être un grand homme. Il est vrai que vous pourriez vous passer de cette ambition. Votre commerce est si aimable que vous n’avez pas besoin de talents ; celui de plaire vaut bien celui d’être admiré. Quelques beaux ouvrages que vous fassiez, vous serez toujours au-dessus d’eux par votre caractère. C’est, pour le dire en passant, un mérite que n’avait pas ce Boileau dont je vous ai tant vanté le style correct et exact. Il avait besoin d’être un grand artiste pour être quelque chose. Il n’avait que ses vers, et vous avez tous les charmes de la société. Je suis très aise qu’après avoir bien raboté en poésie, vous vous jetiez dans les profondeurs de la métaphysique. On se délasse d’un travail par un autre. Je sais bien que de tels délassements fatigueraient un peu bien des gens que je connais, mais vous ne serez jamais comme bien des gens, en aucun genre.

 

         Permettez-moi d’embrasser votre aimable ami (1), qui a remporté le prix de l’éloquence. Votre maison est le temple des Muses. Je n’avais pas besoin du jugement de l’Académie française, ou françoise, pour sentir le mérite de votre ami. Je l’avais vu, je l’avais entendu, et mon cœur partageait les obligations qu’il vous a. Je vous prie de lui dire combien je m’intéresse à ses succès.

 

         M. du Châtelet est arrivé ici. Il se pourrait bien faire que, dans un mois, madame du Châtelet fût obligée d’aller à Cirey, où le théâtre de la guerre qu’elle soutient sera probablement transporté pour quelque temps. Je crois qu’il y aura une commission des juges de France, pour constater la validité du testament de M. de Trichâteau (2). Jugez quelle joie ce sera pour nous, si nous pouvons vous enlever sur la route. Je me fais une idée délicieuse de revoir Cirey avec vous. M. de Montmirel ne pourrait-il pas être de la partie ? Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur ; il ne manque que vous à la douceur de ma vie.

 

 

1 – De Montmirel. (G.A.)

 

2 – L’affaire de Beringhen. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le Cardinal de Fleury

Bruxelles, le 18 Août 1741.

 

 

         Il ne m’appartient pas d’oser demander des grâces à votre éminence. Si quelque chose peut excuser, à vos yeux, cette liberté, c’est le bien du service qui se joint peut-être à mes respectueuses prières. Le sieur Denis, mon neveu, longtemps officier dans le régiment de Champagne et actuellement commissaire des guerres à Lille, ayant servi en Italie et fait les fonctions de commissaire ordonnateur, demande à l’être en effet, et à servir en cette qualité. J’ose supplier votre éminence de vouloir bien se faire informer, par M. le maréchal de Coigni et M. de Fontanier, s’il a en effet rendu des services et s’il est capable d’en rendre. M. de Breteuil, après s’être informé de lui, pourra rendre compte à votre éminence que je ne l’importune pas pour un homme indigne de ses bontés.

 

         J’attends sans doute beaucoup plus des informations qu’elle peut faire que de mes supplications ; cependant, monseigneur, s’il était possible que vos bontés pour moi entrassent un peu dans la grâce que mon neveu demande, j’avoue que jamais je n’aurais été si flatté.

 

         Je n’ai pas besoin, monseigneur, de cette nouvelle bonté pour être véritablement attaché à votre personne. Il suffit d’être Français, et il est impossible de n’avoir pas un cœur infiniment français sous un tel ministre. Je suis, etc.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Bruxelles, 22 Août 1741.

 

 

         Je ne vous écris guère, mon cher et respectable ami, mais c’est que j’en suis fort indigne. J’ai eu le temps de mettre toute l’histoire des musulmans en tragédie ; cependant j’ai à peine mis un peu de réforme dans mon scélérat de Prophète. Toute l’Europe joue à présent une pièce plus intriguée (1) que la mienne. Je suis honteux de faire si peu pour les héros du temps passé, dans le temps que tous ceux d’aujourd’hui s’efforcent de jouer un rôle. Je compte en jouer un bien agréable, si je peux vous voir. Madame du Châtelet vous a mandé que le théâtre de sa petite guerre va être bientôt transporté à Cirey. Nous ne passerons à Paris que pour vous y voir. Sans vous, que faire à Paris ? Les arts, que j’aime, y sont méprisés. Je ne suis pas destiné à ranimer leur langueur. La supériorité qu’une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belles-lettres commence à m’indigner. Nous avions, il y a cinquante ans, de bien plus grands hommes en physique et en géométrie qu’aujourd’hui, et à peine parlait-on d’eux. Les choses ont bien changé. J’ai aimé la physique, tant qu’elle n’a point voulu dominer sur la poésie ; à présent qu’elle écrase tous les arts, je ne veux plus la regarder que comme un tyran de mauvaise compagnie. Je viendrai à Paris faire abjuration entre vos mains. Je ne veux plus d’autre étude que celle qui peut rendre la société plus agréable, et le déclin de la vie plus doux. On ne saurait parler physique un quart d’heure, et s’entendre. On peut parler poésie, musique, histoire, littérature, tout le long du jour. En parler souvent avec vous serait le comble de mes plaisirs. Je vous apporterai une nouvelle leçon de Mahomet, dans laquelle vous ne trouverez pas assez de changements ; vous m’en ferez faire de nouveaux ; je serai plus inspiré auprès de vous. Tout ce que je crains, c’est que vous ne soyez à la campagne quand nous arriverons. Je connais ma destinée, elle est toute propre à m’envoyer à Paris pour ne vous y point trouver ; en ce cas, c’est d’être exilé à Paris.

 

         On dit que vous n’avez pas un comédien. On ne trouve plus ni qui récite des vers, ni qui les fasse, ni qui les écoute. Je serais venu au monde mal à propos, si je n’étais venu de votre temps et de celui de mes autres anges gardiens, madame d’Argental et M. de Pont de Veyle. Je leur baise très humblement le bout des ailes, et me recommande à vos saintes inspirations.

 

 

1 – Voyez le chapitre VI du Précis du Siècle de Louis XV. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

Bruxelles… Septembre 1741  (1).

 

 

         Je vous supplie de revoir encore mon gribouillage. Soyez très persuadé, mon grand philosophe, que le P. Malebranche n’insiste que sur la vue des objets intermédiaires ; c’est ce qu’il a cru, c’est ce qu’on croit, et c’est ce qui me paraît très faux.

 

         L’expérience du petit disque de carton qui cache également l’astre horizontal et l’astre culminant ne gêne point mon explication. Cette expérience prouve seulement que l’image apparente du soleil et de la lune à l’horizon n’est point proportionnelle à la base de l’angle qui se forme dans notre rétine, et c’est ce que je suis bien loin de nier.

 

         Enfin, il me paraît clair que l’idée de la distance aperçue n’entre pour rien dans l’explication du phénomène. Mais cela ne me paraîtra plus clair, si vous me condamnez. Vous êtes mon juge en dernier ressort, et vous êtes encore bien bon de perdre votre temps à me juger.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

CORRESPONDANCE 1741 - Partie 11

Par loveVoltaire - Publié dans : Correspondance 1740 à 1749
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