CORRESPONDANCE - Année 1733 - Partie 10

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Photo de KHALAH

 

 

 

 

 

 

Monsieur de Cideville

Paris,

 

Aimable ami, aimable critique, aimable poète, en vous remerciant tendrement de votre Allégorie. Elle est pleine de très vers, pleine de sens et d’harmonie ; mon cœur, mon esprit, mes oreilles, vous ont la dernière obligation.

 

Je me suis rencontré avec vous dans un vers que peut-être vous n’aurez encore point vu dans ma tragédie :

 

 

Toutes les passions en moi sont des fureurs.

 

 

Voici l’endroit tel que je l’ai corrigé en entier. C’est Vendôme qui parle à Adélaïde, au second acte :

 

 

Pardonne à ma fureur, toi seule en es la cause.

Ce que j’ai fait pour toi sans doute est peu de chose.

Non, tu ne me dois rien,  dans tes fers arrêtés,

J’attends tout de toi seul, et n’ai rien mérité.

Te servir en esclave est ma grandeur suprême ;

C’est moi qui te dois tout, puisque c’est moi qui t’aime.

Tyran que j’idolâtre, et que rien ne fléchit

Cruel objet des pleurs dont mon orgueil rougit,

Oui, tu tiens dans tes mains les destins de ma vie,

Des sentiments, ma gloire et mon ignominie.

Ne fais point succéder ma haine à mes douleurs,

Toutes les passions sont en moi des fureurs

Dans mes soumissions crains-moi, crains ma colère (1)

 

 

Il y a encore bien d’autres endroits changés, et bien des corrections envoyées aux comédiens, depuis que je vous ai fait tenir la pièce. Pour le fond, il est toujours le même, on ne peut élever de nouveaux fondements comme on peut changer une antichambre et un cabinet ; et toutes les beautés de détail sont des ornements presque perdus au théâtre. Le succès est dans le sujet même. Si le sujet n’est pas intéressant, les vers de Virgile et de Racine, les éclairs et les raisonnements de Corneille, ne feraient pas réussir l’ouvrage. Tous mes amis m’assurent que la pièce est touchante ; mais je consulterai toujours votre cœur et votre esprit, de préférence à tout le monde ; c’est à eux à me parler ; il n’y a point de vérité qui puisse déplaire quand c’est vous qui le dites.

 

Souffrez aussi, mon cher ami, que je vous dise, avec cette même franchise que j’attends de vous, que je ne suis pas aussi content du fond de votre Allégorie et de la tissure de l’ouvrage, que je le suis des beaux vers qui y sont répandus. Votre but est de prouver qu’on se trouve bien dans la vieillesse, d’avoir fait provision dans son printemps, et qu’il faut à vingt ans, songer à habiller l’homme de cinquante. La longue description des âges de l’homme est donc inutile à ce but. Pourquoi étendre en tant de vers ce qu’Horace et Despréaux ont dit en dix ou douze lignes connues de tout le monde ?

 

Mais, direz-vous, je présente cette idée sous des images neuves. A cela je vous répondrai que cette image n’est ni naturelle, ni aimable, ni vraisemblable. Pourquoi cette montagne ? Pourquoi fera-t-il plus chaud au milieu, qu’au bas ? Pourquoi différents climats dans une montagne ? Pourquoi se trouve-t-on tout d’un coup au sommet ? Une allégorie ne doit point être recherchée, tout s’y doit présenter de soi-même, rien ne doit y être étranger. Enfin, quand cette allégorie serait juste, et que vous en auriez retranché les longueurs, il resterait encore de quoi dire : non érat his locus.

 

Votre ouvrage serait, je crois, charmant, si vous vous renfermiez dans votre première idée ; car de quoi s’agit-il ? De faire voir l’usage et l’abus du temps. Présentez-moi une déesse à qui tous les vieillards s’adressent pour avoir une vieillesse heureuse ; alors chaque sexagénaire vient exposer ce qu’il a fait dans sa vie, et leurs dernières années sont condamnées aux remords ou à l’ennui. Mais ceux qui ont cultivé leur esprit, comme mon cher Cideville, jouissent des biens acquis dans leur jeunesse, et sont heureux et honorés. Voilà un champ assez vaste ; mais tout ce qui sort de ce sujet est une morale hors d’œuvre. Votre montagne est une longue préface, une digression qui absorbe le fond de la chose. N’ayez simplement que votre sujet devant les yeux, et votre ouvrage sera un chef d’œuvre.

 

Pour m’encourager à vous oser parler ainsi, envoyez-moi une bonne critique d’Adélaïde ; mais surtout, ne gâtez point Linant. Je ne suis pas trop content de lui. Il est nourri, logé, chauffé, blanchi, vêtu, et je sais qu’il a dit que je lui avais fait manquer un beau poste de précepteur, pour l’attirer chez moi. Je ne l’ai cependant pris qu’à votre considération, et après que la dignité de précepteur lui a été refusé. Il ne travaille point, il ne fait rien, il se couche à sept heures du soir, pour se lever à midi. Encouragez-le et grondez-le, en général. Si vous le traitez en homme du monde, vous le perdrez. Adieu.

 

 

1 – Ces vers ne se lisent plus dans Adélaïde

 

 

 

 

Madame la Duchesse de Saint-Pierre

 

 

Moi qui, dans mes amusements

Cherchant quelque sage lecture

Lis très peu les nouveaux romans,

Et beaucoup la sainte Ecriture,

Hier je lisais l’aventure

De ce bon père des croyants,

Qui, de Dieu chantant les louanges,

Vit arriver dans son réduit,

Vers les approches de la nuit,

Une visite de trois anges.

 

 

J’ai reçu, madame, le même honneur dans mon trou de la rue du Long-Pont ; et, de ce jour-là, j’ai cru aux divinités comme Abraham. Mais la différence fut que le trio céleste soupa chez ce bonhomme, et que vous n’avez pas daigné souper chez moi, crainte de faire méchante chère. Si vous aviez effectivement la bonté qu’on attribue à votre espèce divine, vous auriez fait une cène dans mon ermitage ; mais votre apparition ne fut point une apparition angélique ;

 

 

Et, pour revenir à la fable,

Pour moi beaucoup plus vraisemblable,

Et dont vous aimez mieux le tour,

De déesses un couple aimable,

Conduites par le dieu amour ;

Du paradis l’heureux séjour

N’a jamais rien eu de semblable.

 

 

Le dieu amour (1) n’avait point une perruque blonde, ses cheveux n’étaient pas si dérangés que les boulets du fort de Kehl, le faisaient craindre, et il avait beaucoup d’esprit. Il n’appartient pas à un mortel qui loge vis-à-vis St-Gervais, d’oser supplier la déesse, vice-reine de Catalagne, l’autre déesse, et cet autre dieu, de daigner venir boire du vin de champagne, au lieu de nectar, de quitter leur palais pour une chaumière, et bonne compagnie pour un malade.

 

 

Ciel ! Que j’entendrais s’écrier

Marianne, ma cuisinière.

Si la duchesse de Saint-Pierre,

Du Châtelet et Forcalquier

Venaient souper dans ma tanière !

 

 

Mais, après la fricassée de poulets et les chandelles de Charonne, que ne doit-on pas attendre de votre indulgence !

 

 

Les dieux sont bons, ils daignent tout permettre

Aux gens de bien qui leur offrent des vœux.

Le cœur suffit, le cœur est tout pour eux ;

Et c’est le mien qui dicta cette lettre.

 

 

 

 

1 – Brancas, comte de Forcalquier.

 

 

 

 

 

Monsieur de Cideville

Ce 15 novembre.

 

Voyez, mon cher ami, combien je suis docile. Je suis entièrement de votre avis sur les louanges que vous donnez à notre Adélaïde. J’avais peur qu’il ne parût un peu de coquetterie dans mademoiselle du Guesclin ; mais puisque vous, qui êtes expert en cette science, ne vous êtes pas aperçu de ce défaut, il y a apparence qu’il n’existe pas. Mais vous me donnez autant de scrupule sur le reste que de confiance sur les choses que vous approuvez.

 

Je conviens avec vous que Nemours n’est pas, à beaucoup près, si grand, si intéressant, si occupant le théâtre que son emporté de frère. Je suis encore bien heureux qu’on puisse aimer un peu Nemours, après que Vendôme a saisi, pendant deux actes, l’attention et le cœur des spectateurs. Si le personnage de Nemours est souffert, je regarde comme un coup de l’art d’avoir fait supporter un personnage qui devait être insipide. Vous me dites qu’on pourrait relever le caractère de Nemours, en affaiblissant celui de Couci. Je ne saurais me rendre à cette idée en aucune façon, d’autant plus que Couci ne se trouve avec Couci qu’à la fin de la pièce.

 

J’aurais bien voulu parler un peu de ce fou de Charles VI, de cette mégère Isabeau, de ce grand homme Henri V ; mais quand j’en ai voulu dire un mot, j’ai vu que je n’en avais pas le temps ; et non erat his locus. La passion occupe toute la pièce d’un bout à l’autre. Je n’ai pas trouvé le moment de raconter tous ces événements, qui, de plus, sont étrangers à mon action principale qu’essentiels à l’histoire.

 

L’amour est une étrange chose ; quand il est quelque part, il y veut dominer ; point de compagnon, point d’épisode. Il semble que, quand Nemours et Vendôme se voient, c’était bien là le cas de parler de Charles VI et de Charles VII ; point du tout. Pourquoi cela ? C’est qu’aucun d’eux ne s’en soucie ; c’est qu’ils sont tous deux amoureux comme des fous. Peut-on faire parler un acteur d’autre chose que de sa passion ? Et, si j’ai à me félicite un peu, c’est d’avoir traité cette passion de façon qu’il n’y a pas de place pour l’ambition et pour la politique.

 

Vous avez très bien senti l’horreur de l’action de Vendôme. Il semble, en effet, que ce beau nom ne soit pas fait pour un fratricide. S’il ordonnait la mort de son frère à tête reposée, ce serait un monstre, et la pièce aussi. Je ne sais même si on ne sera pas révolté qu’il demande cette horrible vengeance à l’honnête Couci, et je vous avoue que je tremble fort pour la fin de ce quatrième acte, dont je ne suis pas trop content;  mais le cinquième me rassure. Il est impossible de ne pas aimer Vendôme et de ne pas le plaindre. Je peux même espérer que l’on pardonnera à ce furieux, à cet amant malheureux, à cet homme qui, dans le même moment, se voit trahi par un frère et par une maîtresse qui lui doivent tous deux la vie, qui voit sa maîtresse enlevée et le peuple révolté par ce même frère, et qui, de plus, est annoncé comme un homme capable du plus grand emportement.

 

A l’égard du détail, je le corrige tous les jours. Je travaille à plus d’un atelier à la fois ; je n’ai pas un moment de vide, les jours sont trop courts ; il faudrait les doubler pour les gens de lettres. Que ne puis-je les passer avec vous ! Ils me paraîtraient alors bien plus courts.

 

Nous avons relu votre Allégorie ; nous persistons dans nos très humbles remontrances. Nous vous prions de nous ôter la montagne. Trop d’abondance appauvrit la matière. Si j’avais beaucoup parlé des guerres civiles, Adélaïde ne toucherait pas tant. Il ne faut jamais perdre un moment son principal sujet de vue. C’est ce qui fait que je pense toujours à vous. Vale, et me ama.

 

 

 

 

Monsieur de La Prèverie

A Paris, ce 16 Novembre 1733

 

J’ai reçu votre lettre du 12 Novembre. Vous m’auriez sauvé, monsieur, mes quatorze livres, si vous aviez bien voulu à tout événement, faire signifier la délégation au fermier. Peut-être en serait-il temps encore. C’est une obligation passée au Châtelet de Paris, et qui a son effet dans tout le royaume. Peut-être cette dette sera-t-elle regardée comme dette du prieuré, et l’acquéreur en serait tenu ; peut-être cet acquéreur doit-il de l’argent à l’abbé Mac-Carthy : c’est ce que vous pourriez savoir, et en ce cas, vous lui signifieriez la délégation. Quand je ne tirerais que la moitié de la somme, je me croirais bien payé. Il y a encore une autre ressource : Mac-Carthy a un père qui a du bien, et qui demeure à Nantes. Il est, je crois, médecin ou chirurgien dans cette ville. Pourriez-vous avoir la bonté de vous en informer ? Je sais que ce père est très vieux. On pourrait, à sa mort, faire une saisie.

 

En un mot, monsieur, vous êtes sur les lieux, vous vous étiez chargé de cette affaire ; c’est sur votre promesse que j’avais prêté mon argent à ce misérable avec tant de bonne foi. Puisqu’il vous doit de l’argent, unissez mes intérêts aux vôtres : si je pouvais toucher sept cents livres, je vous abandonnerais la somme pour vos peines.

 

J’ajouterai à tout ce que je viens de vous dire que vous pourriez intimider l’acquéreur. Je sais à point nommé qu’il a acheté le bénéfice, et il ne me sera pas difficile de le prouver, Mac-Carthy s’en étant vanté à deux personnes. Je puis en écrire aux ministres et surtout à Monseigneur le cardinal de Fleury. J’attends, monsieur, votre réponse pour me déterminer.

 

Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

 

 

Monsieur Brossette

Le 22 Novembre.

 

 

Je regarde, monsieur, comme un de mes devoirs de vous envoyer les éditions de la Henriade qui parviennent à ma connaissance : en voici une qui, bien que très fautive, ne laisse pas d’avoir quelque singularité, à cause de plusieurs variantes qui s’y trouvent, et dans laquelle on a, de plus, imprimé monEssai sur l’Epopée, tel que je l’ai composé en français et non pas tel que M. l’abbé Desfontaines l’avait traduit d’après mon Essai anglais. Vous trouverez peut-être assez plaisant que je sois un auteur traduit par mes compatriotes, et que je me sois retraduit moi-même. Mais si vous aviez été deux ans, comme moi, en Angleterre, je suis sûr que vous auriez été si touché de l’énergie de cette langue, que vous auriez composé quelque chose en anglais.

 

Cette Henriade a été traduite en vers, à Londres et en Allemagne. Cet honneur, qu’on me fait dans les pays étrangers, m’enhardit un peu auprès de vous. Je sais que vous êtes en commerce avec Rousseau, mon ennemi ; mais vous ressemblez à Pomponius Atticus, qui était courtisé à la fois par César et par Pompée. Je suis persuadé que les invectives de cet homme, en qui je respecte l’amitié dont vous l’honorez, ne feront que vous affermir dans les bontés que vous avez toujours eues pour moi. Vous êtes l’ami de tous les gens de lettres, et vous n’êtes jaloux d’aucun. Plût à Dieu que Rousseau eût un caractère comme le vôtre !

 

Permettez-moi, monsieur, que je mette dans votre paquet un autre paquet pour M. le marquis de Caumont ; c’est un homme qui, comme vous, aime les lettres, et que le bon goût a fait sans doute votre ami.

 

Quel temps, monsieur, pour vous envoyer des vers !

 

 

Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum :

……. Sævit toto Mars impius orbe.

                          (Virg., Géorg., I.)

  

 

……. Et carmina tantum

Nostra valent, Lycida, tela inter Martia, quantum

Chaonias, dicunt, aquila veniente, columbas.

                          (Egl., IX.)

 

 

On a pris le fort de Kelh ; on se bat en Pologne ; on va se battre en Italie.

 

 

I nune, et versus tecum méditare canoros.

                          (Hor., liv. II, ép. II.)

 

 

Voilà bien du latin que je vous cite ; mais c’est avec des dévots comme vous que j’aime à réciter mon bréviaire.

 

 

 

 

Monsieur l’abbé de Sade

A Paris, le 25 novembre

 

J’interromps mon agonie pour vous dire que vous êtes une créature charmante. Vous m’avez écrit une lettre qui me rendrait la santé, si quelque chose pouvait me guérir.

 

On dit que vous allez être prêtre et grand-vicaire ; voilà bien des sacrements à la fois dans une famille. C’est donc pour cela que vous me dites que vous allez renoncer à l’amour.

 

 

Ainsi donc vous vous figurez,

Alors que vous posséderez

Le juste nom de grand-vicaire,

Qu’aussitôt vous renoncerez

A l’amour, au talent de plaire.

Ah ! Tout prêtre que vous serez,

Mon cher ami, vous aimerez ;

Fussiez-vous évêque ou saint-père,

Vous aimerez et vous plairez ;

Voilà votre vrai ministère ;

Et toujours vous réussirez

Et dans l’Eglise et dans Cythère.

 

 

Vos vers et votre prose sont bien assurément d’un homme qui sait plaire. Je suis si malade que je ne vous en dirai pas davantage ; et d’ailleurs, que pourrai-je vous dire de mieux, sinon que je vous aime de tout mon cœur ?

 

J’ai envoyé trois Henriades, de la nouvelle édition, à M. de Caumont par M. de Malijac, une par M. de Sozzi qui demeure à Lyon, vis-à-vis Bellecour. Je ne lui écris point, et à vous je ne vous écris guère, car je n’en peux plus.

 

Adieu ; conservez bien votre santé ; il est affreux de l’avoir perdue et d’aimer le plaisir. Vale, Vale. Ne parlez pas à Madame du Châtelet de son anglais ; c’est un secret qu’il faut qu’elle vous apprenne. Adieu ; je vous serai attaché tout le temps de ma courte et chienne de vie.

 

 

 

 

 

Monsieur de Cideville

Le 26 Novembre.

 

 

Il y a cinq jours, mon cher ami, que je suis dangereusement malade, d’une espèce d’inflammation d’entrailles ; je n’ai la force ni de penser, ni d’écrire. Je viens de recevoir votre lettre et le commencement de votre nouvelle Allégorie. Au nom d’Apollon, tenez-vous en à votre premier sujet ; ne l’étouffez point sous un amas de fleurs étrangères ; qu’on voie bien nettement ce que vous voulez dire ; trop d’esprit nuit quelquefois à la clarté.

 

Si j’osais vous donner un conseil, ce serait de songer à être simple à ourdir votre ouvrage d’une manière bien naturelle, bien claire, qui ne coûte aucune attention au lecteur. N’ayez point d’esprit, peignez avec vérité, et votre ouvrage sera charmant. Il me semble que vous avez peine à écarter la foule d’idées ingénieuses qui se présente toujours à vous ; c’est le défaut d’un homme supérieur ; vous ne pouvez pas en avoir d’autre ; mais c’est un défaut très dangereux. Que m’importe si l’enfant est étouffé à force de caresses, ou à force d’être battu ?  Comptez que vous tuez votre enfant en le caressant trop. Encore une fois, plus de simplicité, moins de démangeaison de briller, allez vite au but, ne dites que le nécessaire. Vous aurez encore plus d’esprit que les autres quand vous aurez retranché votre superflu.

 

Voilà bien des conseils que j’ai la hardiesse de vous donner ; mais….

 

 

Petimusque, damusque vicisoim

                                     (Hor. Art. poet.)

 

 

Celui qui écrit est comme un malade qui ne sent pas, et celui qui lit peut donner des conseils au malade. Ceux que vous me donnez sur Adélaïde sont d’un homme bien sain ; mais, pour parler sans figures, je ne suis plus guère en état d’en profiter. On va jouer la pièce ; jacta est alea.

 

Adieu ; dites à M. de Formont combien je l’aime. Je suis trop malade pour en écrire davantage.

 

 

 

 

Monsieur de Cideville

A Paris, ce 5 décembre.

 

J’ai été bien trop malade, mon très cher ami ; je le suis encore, et le peu de forces que j’ai, c’est l’amitié qui me les donne ; c’est elle qui me met la plume à la main, pour vous dire que j’ai montré à Emilie votre épître allégorique. Elle en a jugé comme moi, et m’a confirmé dans l’opinion où je suis qu’en arrachant une infinité de fleurs que vous avez laissé croître, sans y penser, autour de l’arbre que vous plantiez, il n’en croîtra que mieux, et n’en sera que plus beau. Vous êtes un grand seigneur à qui son intendant prêche l’économie. Soyez moins prodigue, et vous serez beaucoup plus riche. Vous en convenez ; voici donc quel serait mon petit avis, pour arranger les affaires de votre grande maison.

 

J’aime beaucoup ces vers :

 

 

J’étais encor dans l’âge où les désirs

Vont renaissant dans le sein des plaisirs, etc.

 

 

De là je voudrais vous voir transporté, par votre démon de Socrate, au temple de la Raison, et cela bien clairement, bien nettement, et sans aucune idée étrangère au sujet. Le Temps, dont vous faites une description presqu’en tout charmante, présente à cette divinité tous ceux qui se flattent d’avoir autrefois bien passé le temps. Jetez-vous dans les portraits ; mais que chacun fasse le sien ; en se vantant des choses mêmes que la raison condamne ; par là chaque portrait devient une satire utile et agréable. Point de leçon de morale, je vous en prie, que celle qui sera renfermée dans l’aveu ingénu que feront tous les sots de l’impertinente conduite qu’ils ont tenue dans leur jeunesse. Ces moralités, qui naissent du tableau même, et qui entrent dans le corps de la fable, sont les seules qui puissent plaire, parce qu’elles-mêmes peignent chemin faisant, et tout, en poésie, doit être peinture.

 

Il y a une foule de beaux vers que vous pouvez conserver. Tout est diamant brillant dans votre ouvrage. Un peu d’arrangement rendra la garniture charmante. Je voudrais avoir avec vous une conversation d’une heure seulement ; je suis persuadé qu’en m’instruisant avec vous, et en vous communiquant mes doutes, nous éclaircirions plus de choses que je ne vous en embrouillerais dans vingt lettres. J’entrerais avec vous dans tous les détails ; je vous prierais d’en faire autant pour notre Adélaïde ; vous m’encourageriez à réchauffer et à ennoblir le caractère de Nemours, à mettre plus de dignité dans les amours des deux frères, et à corriger bien des mauvais vers.

 

J’ai adopté toutes vos critiques ; j’ai refait tous les vers que vous avez bien voulu reprendre. Quand pourrai-je donc m’entretenir avec vous, à loisir, de ces études charmantes qui nous occupent tous deux si agréablement ? Il me semble que nous sommes deux amants condamnés à faire l’amour de loin. Savez-vous bien que, pendant ma maladie, j’ai fait (1) l’opéra de Samson pour Rameau ? Je vous promets de vous envoyer celui-là ; car j’ai l’amour propre d’en être content, au moins pour la singularité dont il est.

 

Linant renonce enfin au théâtre ; il quitte l’habit avant d’avoir achevé le noviciat. Que deviendra-t-il ? Pourquoi avoir pris un habit d’homme et quitté le petit collet ? Quel métier fera-t-il ? Vale.

 

 

1 – Ou plutôt refait. Voyez la lettre à Thieriot du 1erdécembre 1731.

 

 

 

 

 

 

Monsieur de Cideville

Le 27 décembre

 

Mon aimable Cideville, les c… vous occupent, je le crois bien ; ce n’est qu’un rendu. Vous êtes bien heureux de songer au plaisir au milieu des sacs, et de vous délasser de la chicane avec l’amour. Pour moi, je suis bien malade depuis quinze jours;  je suis mort au plaisir ; si je vis encore un peu, c’est pour vous et pour les lettres. Elles sont pour moi ce que les belles sont pour vous ; elles sont ma consolation et le soulagement de mes douleurs.

 

Ne me dites point que je travaille trop ; ces travaux sont bien peu de choses pour un homme qui n’a point d’autre occupation. L’esprit, plié depuis longtemps aux belles-lettres, s’y livre sans peine et sans effort, comme on parle facilement une langue comme on a longtemps apprise, et comme la main du musicien se promène sans fatigue sur un clavecin. Ce qui est seulement à craindre, c’est qu’on ne fasse avec faiblesse ce qu’on ferait avec force dans la santé. L’esprit est peut-être aussi juste, au milieu des souffrances du corps ; mais il peut manquer de chaleur : aussi, dès que je sentirai ma machine totalement épuisée, il faudra bien renoncer aux ouvrages d’imagination ; alors, je jouirai de l’imagination des autres ; j’étudierai les autres parties de la littérature qui ne demandent qu’un peu de jugement et une application modérée ; je ferai avec les lettres ce que l’on fait avec une vieille maîtresse, pour laquelle on change son amour en amitié.

 

Linant, qui se porte bien, et qui est dans la fleur de l’âge, devrait bientôt prendre ma place ; mais il paraît que sa vocation n’est pas trop décidée. Cette tragédie, promise depuis deux ans, à peine commencée, est abandonnée. Il renonce aux talents de l’imagination pour ne rien apprendre ; il devient avec de l’esprit et du goût inutile aux autres et à soi-même. Sa vue ne lui permet pas, dit-il d’écrire ; son bégaiement l’empêche de lire pour les autres. De quelle ressource sera-t-il donc ? Et que faire pour lui, s’il ne fait rien ? Son malheur est d’avoir l’esprit au-dessus de son état, et de n’avoir pas le talent de s’en tirer. Il eût mieux valu pour lui cent fois de rester chez sa mère, que de venir ici pour se dégoûter de sa profession, sans en savoir prendre aucune. Vous serez responsable à Dieu d’en avoir voulu faire un homme du monde ; vous l’avez jeté dans un train où il ne peut se tenir ; vous lui avez donné une vanité qu’il ne peut justifier, et qui le perdra. Il aurait raison s’il avait dix mille livres de rente ; mais, n’ayant rien, il a tort.

 

M. de Formont doit avoir reçu douze exemplaires duCharles XII de Hollande. Je vais lui écrire. Je l’embrasse tendrement.

 

Adieu : je souffre cruellement. Vale, et me ama.

 

 

 

 

Monsieur de Moncrif

 

 

Je vous envoyai, mon cher ami, la petite carte, il y a quelques jours, pour vous signifier combien je prends part à tout ce qui vous arrive d’agréable. Vous savez combien je vous aime, depuis que je vous ai connu chez madame de Fontaine-Martel. Les grâces de votre esprit et la sûreté de votre commerce m’ont attaché pour toujours à vous. Il y a six semaines que ma mauvaise santé me fait garder le lit. Seriez-vous assez aimable pour venir dîner ou souper chez un pauvre malade. Je serai charmé de voir le discours (1) que vous devez prononcer. Personne ne s’intéresse plus que moi à votre gloire. Quelque jour et à quelque moment que vous veniez, vous me ferez oublier tous mes maux.

 

 

1 – Discours de réception à l’Académie.

 

 

 

 

 

 

Monsieur de Maupertuis

Paris,

 

 

J’ai lu votre manuscrit sept ou huit fois, mon aimable maître à penser. J’ai été tenté de vous écrire mes objections, et les idées que cette lecture m’a fournies ; mais j’apprendrai plus de choses dans un quart d’heure de votre conversation, que je ne vous proposerais de doutes dans cent pages d’écriture. D’ailleurs, les persécutions que j’essuie déjà au sujet de mes Lettres anglaises un peu trop philosophiques, ne me laissent guère le temps de mettre par écrit mes songes métaphysiques. Plus je raisonne, plus je suis incertain ; mais je sais certainement que je voudrais vivre en liberté, et m’éclairer avec des esprits comme le vôtre. Je ne suis pas trop sûr qu’il n’y ait point de substances, et j’ignore absolument ce que c’est que la matière ; mais je suis certain que je suis un être pensant, qui le deviendrait bien davantage avec vous, qui vous aime de tout son cœur, et qui est pénétré pour vous de la plus tendre estime.

 

 

 

 

 CORRESPONDANCE - 1733 - Partie 10

 

 

 

 

 

 

 

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James 28/10/2012 13:33


Remarquable remise en ligne de la correspondance ; je comprends le silence de samedi . A marquer d'une pierre blanche (comme la neige qui est près de moi )


LoveV , je ne sais ce qui a motivé cet exploit, mais chapeau


Je vous embrasse tendrement .

loveVoltaire 28/10/2012 13:49



Oui, cela faisait longtemps que j'envisageais ce transfert, pour une mieux compréhension et design du blog, mais je le repoussais à chaque fois : trop de travail... d'autant plus qu'à l'époque je ne mettais pas en ligne pareillement
(police, présentation, etc.). Vu le temps (pluie, vent, tempête...) j'ai pris mon courage à deux mains et voilà !  


 


Il me reste encore 2 années à faire ; cela sera fait très prochainement.


 


A l'instant, je travaille sur l'Histoire du Docteur AKAKIA. Un régal !


 


Merci pour vos encouragements et à très bientôt Mister James.


 


L.V