CORRESPONDANCE : Année 1732 - Partie 24

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à M. de Moncrif

1732.

 

 

Si je n’étais pas lutiné de mes tristes réveille-matin, qui sont coliques du diable, je viendrais, mon cher ami, vous présenter M. l’abbé de Linant, ami de M. de Formont et digne d’être le vôtre. C’est un jeune homme à qui la nature a donné tant de mérite, qu’elle a cru qu’avec tout cela il pourrait se passer absolument de fortune. A quelque chose qu’il se destine, il faut qu’il commence par connaître un homme comme vous : ce sera un excellent connaisseur de plus, qui sera informé de tout ce que vous valez par le cœur et par l’esprit. Je crois lui rendre un vrai service en vous l’adressant, et je suis sûr que vous ne m’en saurez pas mauvais gré. Je vous embrasse tendrement ; aimez toujours un peu votre ami.

 

 

 

 

à M. de Formont

Paris, ce 29 Mai 1732.

 

 

Je viens de mander à notre cher Cideville combien je suis fâché de n’avoir pu faire succéder l’abbé Linant à Thieriot. La dame du logis prétend que, puisqu’elle m’a pour rien, elle doit avoir tout gratis et regarde Thieriot comme quelqu’un dont elle hérite douze cents livres de rente viagère. Elle pense que tout jeune homme à qui elle ferait une pension la quitterait sur-le-champ pour mademoiselle Sallé. Je suis véritablement affligé de me voir inutile à l’abbé Linant ; car vous l’aimez, et il fait bien des vers. J’ai vu un autre abbé (1), qui ne le vaut pas assurément, et qui m’a montré de petits vers pour madame de Formont. Vous logerez celui-là, s’il vous plaît : pour moi, je ne m’en charge pas. Je ne vous renverrai pas Eriphyle sitôt : j’ai tout corrigé, mais je veux l’oublier, pour la revoir ensuite avec des yeux frais. Il ne faut pas se souvenir de son ouvrage, quand on veut le bien juger. J’ai cru même que le meilleur moyen d’oublier la tragédie d’Eriphyle était d’en faire une autre. Tout le monde me reproche ici que je ne mets point d’amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera pas de la galanterie. Je veux qu’il n’y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux, que ce que je versifie à présent pour leur plaire. J’ai déjà l’honneur d’en avoir fait un acte. Ou que je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de Jésus, et de Mahomet, s’y trouveront. On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l’esquisse dès qu’elle sera brochée.

 

On m’a parlé hier d’une petite pièce bachique du jeune Bernard (2), poète et homme aimable. Dès que je l’aurai, je vous l’enverrai. Il paraît ici des couplets contre tout le monde ; mais ils sont assez, comme presque tous les hommes d’aujourd’hui, malins et médiocres. La fureur de jouer la comédie partout continue toujours, et la fureur de la jouer très mal dure toujours aux comédiens français. Nous attendons l’opéra des cinq ou six Sens : la musique est de Destouches (3) ; les paroles, de Roi, qui se cache de peur que son nom ne lui nuise. Nous aurons aussi les Serments indiscrets, de Marivaux, où j’espère que je n’entendrai rien. Pour des nouvelles du parlement :

 

 

         .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . ea cura quietum

         Non, me sollicitat.

 

VIRG., Æn., IV.)

 

 

Je ne connais et ne veux de ma vie connaître que les belles-lettres, et aimer que des personnes comme vous, si, par bonheur, il s’en rencontre.

 

Adieu ; je vous suis attaché pour toute ma vie.

 

 

1 – Du Resnel. (G.A.)

 

2 – Epître sur l’hiver, de Gentil-Bernard. (G.A.)

 

3 – Elle est de Mouret. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Formont

A Paris, 25 Juin 1732.

 

 

Grand merci, mon cher ami, des bons conseils que vous me donnez sur le plan d’une tragédie ; mais ils sont venus trop tard. La tragédie (1) était faite. Elle ne m’a coûté que vingt deux-jours. Jamais je n’ai travaillé avec tant de vitesse. Le sujet m’entraînait, et la pièce se faisait toute seule. J’ai enfin osé traiter l’amour, mais ce n’est pas l’amour galant et français. Mon amoureux n’est pas un jeune abbé à la toilette d’une bégueule ; c’est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel, et le plus malheureux de tous les hommes. J’ai enfin tâché de peindre ce que j’avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l’amour a de plus touchant et de plus furieux. Je fais transcrire à présent la pièce ; dès que j’en aurai un exemplaire au net, il partira pour Rouen, et ira à MM. de Formont et Cideville.

 

A peine eus-je achevé le dernier vers de ma pièce turco-chrétienne, que je suis revenu à Eriphyle, comme Perrin-Dandin se délassait à voir des procès. Je crois avoir trouvé le secret de répandre un véritable intérêt sur un sujet qui semblait n’être fait que pour étonner. J’en retranche absolument le grand-prêtre. Je donne plus au tragique et moins à l’épique, et je substitue, autant que je peux, le vrai au merveilleux. Je conserve pourtant toujours mon ombre, qui n’en fera que plus d’effet lorsqu’elle parlera à des gens pour lesquels on s’intéressera davantage. Voilà, en général, quel est mon plan. Je me sais bon gré d’en avoir arrêté l’impression, et de m’être retenu sur le bord du précipice dans lequel j’allais tomber comme un sot.

 

Adieu, je vous aime bien tendrement, mon cher ami ; il faudra que vous reveniez ici, ou que je retourne à Rouen, car je ne peux plus me passer de vous voir.

 

 

1 – Zaïre. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Cideville

27 Juin 1732

 

 

Un homme qui vient d’achever une tragédie nouvelle n’a pas le temps d’écrire de longues lettres, mon aimable Cideville ; mais chaque scène de la pièce était une lettre que je vous écrivais, et je me disais toujours : Mon tendre et sensible ami approuvera-t-il cette situation ou ce sentiment ? Lui ferai-je verser des larmes ? Enfin, après avoir écrit rapidement mon ouvrage, afin de vous l’envoyer plus tôt, je l’ai lu aux comédiens. J’ai mené avec moi le jeune Linant, qui, je crois, vous en a rendu compte. Je serais bien aise de savoir ce qu’en pense un cœur aussi neuf et un esprit aussi juste que le sien. J’ai fait d’ailleurs ce que j’ai pu pour lui rendre service. Je ne sais si je serai assez heureux pour le placer, mais il est sûr que je l’envierai à quiconque le possédera. Madame de Fontaine-Martel a été assez abandonnée de Dieu pour n’en vouloir pas. Si j’avais une maison à moi, il en serait bientôt le maître. Il me paraît digne de toute la fortune qu’il n’a pas. Mais si les mœurs aimables, l’esprit, et les talents, peuvent conduire à la fortune, il faudra bien qu’il en fasse une. Il vous aime de tout son cœur ; nous parlons de vous quand nous vous rencontrons. Nous souhaitons de passer notre vie avec vous à Paris. Que dites-vous de nos conseillers de la cohue des enquêtes (1), qui ont fait vœu de n’aller ni aux spectacles ni aux Tuileries, jusqu’à ce que le roi leur rende les appels comme d’abus ? Qu’a donc de commun la comédie avec celle du jansénisme ? Mais, Dieu merci, tout cela va s’accommoder, et je me flatte d’avoir un nombre honnête de conseillers au parlement, à la première représentation de ma tragédie turco-chrétienne.

 

Adieu, mon cher ami ; je retourne à Eriphyle dans le moment ; je vous écrirai de longues lettres quand je ne ferai plus de tragédies. V.

 

 

1 – Expression du cardinal de Retz.

 

 

 

 

à M. de Cideville

27 Juin 1732.

 

 

Oui, je vais, mon cher Cideville,

Vous envoyer incessamment

La pièce où j’unis hardiment

Et l’Alcoran et l’Evangile,

Et justaucorps et doliman,

Et la babouche et le bas blanc,

Et le plumet et le turban,

Comme votre muse facile

Me l’a dit très élégamment.

Vous y verrez assurément

Des airs français, du sentiment,

Avec la fierté de l’Asie.

Vous concilierez aisément

Les discours de notre patrie

Avec les mœurs d’un Ottoman ;

Car vous avez (et dans la vie

C’est sans doute un grand agrément)

D’un chrétien la galanterie,

Et la vigueur d’un musulman.

 

 

Mon Dieu, mon cher Cideville, que vous écrivez bien, et que j’ai de plaisir à recevoir de vos lettres ! Je m’attirerais ce plaisir-là plus souvent ; mais comment trouver un instant, au milieu des maladies, des affaires, et des comédiens, gens plus difficiles à mener que mes Turcs ? L’abbé Linant va faire une tragédie.

 

 

Macte animo, generose puer, sic itur ad astra.

 

VIRG., Æ., IX.

 

 

Pendant ce temps-là on joue les cinq Sens à l’Opéra, à la Comédie-Française, à l’Italienne, et à la Foire (1). On ne saurait trop parler de ces messieurs-là, à qui vous avez plus d’obligation qu’un autre. Les miens sont plus faibles que jamais, et il ne me reste que du sentiment.

 

Vous savez que le parlement de Paris vient de finir sa comédie (2) et de reprendre ses séances. Voilà, mon cher ami, toutes les nouvelles des spectacles.

 

J’ai reçu, par la poste de Hollande, un exemplaire de la nouvelle édition de mes ouvrages ; il y a bien des fautes. Ces messieurs ont affecté surtout, quand ils ont vu deux leçons dans quelque passage, d’imprimer la plus dangereuse et la plus brûlable. J’empêcherai qu’il n’en entre en France, et je prierai Jore de mettre quelques cartons aux exemplaires qu’il a chez lui.

 

Adieu. Formont ne m’écrit point. Je vous embrasse, et lui aussi, de tout mon cœur.

 

 

1 – Voltaire veut parler du Ballet des sens par Roi, du Procès des sens par Fuzelier, et de l’Instinct et la Nature. (G.A.)

 

2 – Voyez l’Histoire du Parlement de Paris, chap. LXIV. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Formont

Paris, Juillet 1732.

 

 

Je ne comptais vous écrire, mon cher ami, qu’en vous envoyant Eriphyle et Zaïre. J’espère que vous les aurez incessamment. En attendant, il faut que je me disculpe un peu sur l’édition de mes œuvres, soi-disant complètes, qui vient de paraître en Hollande. Je n’ai pu me dispenser de fournir quelques corrections et quelques changements au libraire qui avait déjà mes ouvrages, et qui les imprimait, malgré moi, sur les copies défectueuses qui étaient entre ses mains. Mais, ne sachant pas précisément quelles pièces fugitives il avait de moi, je n’ai pu les corriger toutes. Non seulement je ne réponds point de l’édition, mais j’empêcherai qu’elle n’entre en France. Nous en aurons bientôt une corrigée avec plus de soin et plus complète. Je doute que, dans cette édition que je médite, je change beaucoup de choses dans l’épître à M. de La Faye (1). Il est vrai que j’y parle un peu durement de Rousseau  (2) ; mais lui ai-je fait tant d’injustice ? N’ai-je pas loué la plupart de ses épigrammes et de ses psaumes ? J’ai seulement oublié les odes ; mais c’est, je crois, une faute du libraire ; j’ai rendu justice à ce qu’il y a de bon dans ses épîtres, et j’ai dit mon sentiment librement sur tous ses ouvrages, en général. Serez-vous donc d’un autre avis que moi, quand je vous dirai que, dans tous ses ouvrages raisonnés, il n’y a nulle raison, qu’il n’a jamais un dessein fixe, et qu’il prouve toujours mal ce qu’il veut prouver ? Dans ses Allégories, surtout dans les nouvelles, a-t-il la moindre étincelle d’imagination ? Et ne ramène-t-il pas perpétuellement sur la scène, en vers souvent forcés, la description de l’âge d’or et de l’âge de fer, et les vices masqués en vertus, que M. Despréaux avait introduits auparavant en vers coulants et naturels ? Pour la personne de Rousseau, je ne lui dois aucuns égards ; je n’ai seulement qu’à le remercier d’avoir fait contre moi une épigramme (3) si mauvaise qu’elle est inconnue, quoique imprimée.

 

Le petit abbé Linant va faire une tragédie : je l’y ai encouragé. C’est envoyer un homme à la tranchée ; mais c’est un cadet qui a besoin de faire fortune, et de tout risquer pour cela. M. de Nesle m’avait promis de le prendre ; mais il ne lui donne encore qu’à dîner. La première année sera peut-être rude à passer pour ce pauvre Linant. Heureusement il me paraît sage et d’une vertu douce. Avec cela il est impossible qu’il ne perce pas à la longue. Adieu. Quand reviendrai-je à Rouen, et quand reviendrez-vous à Paris ?

 

 

1 – Voyez la lettre à La Faye de 1617. (G.A.)

 

2 – Jean-Baptiste. (G.A.)

 

3 – Voyez les Mémoires sur la satire. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Cideville

Ce 3 Août 1732.

 

 

Mon cher Cideville, votre ami M. de Lezeau part avec Zaïre et Eriphyle ; il n’a qu’un moment ni moi non plus ; je vous demande en grâce, tant que M. de Formont lira une des deux pièces, de lire l’autre, et de me les renvoyer toutes deux dans un paquet, par le coche, dès que vous les aurez lues. Je soupçonne M. de Tressan d’être avec vous, mais je vous prie de ne pas me renvoyer le paquet moins vite. J’ai bien peur que vous n’ayez pas le plaisir de la nouveauté, à la lecture de Zaïre ; vous savez déjà de quoi il est question ; peut-être Eriphyle vous paraîtra-t-elle plus nouvelle par les changements. Mandez-moi, je vous en prie, ce que vous pensez de tout cela, et à qui vous donnez la préférence des païens, des Turcs et des chrétiens. J’oubliais de vous dire que j’ai lu quatre actes de Zaïre à madame de La Rivaudaie, et que ses beaux yeux ont pleuré ; après son suffrage il n’y a que le vôtre et celui de M. de Formont qui puissent me donner de la vérité. Adieu ; je vous embrasse bien tendrement. Mille compliments à M. du Bourg-Theroulde. Si vous voulez qu’il lise la pièce, j’en serai charmé, mais renvoyez-moi cela au plus vite. V.

 

 

 

 

à M. le comte de Tressan

Le 3 Août.

 

 

 

Tressan, l’un des grands favoris

Du dieu qui fait qu’on est aimable

Du fond du jardin de Cypris,

Sans peine, et par la main des Ris,

Vous cueillez ce laurier durable

Qu’à peine un auteur misérable,

A son dur travail attaché,

Sur le haut du Pinde perché,

Arrache en se donnant au diable.

 

Vous rendez les amants jaloux ;

Les auteurs vont être en alarmes ;

Car vos vers se sentent des charmes

Que l’Amour a versés sur vous.

 

Tressan, comment pouvez-vous faire

Pour mener si facilement

Les neuf pucelles dans Cythère,

Et leur donner votre enjouement ?

Ah ! Prêtez-moi votre voix légère.

Mais ce n’est pas petite affaire

De prétendre vous imiter ;

Je ne suis fait que pour chanter,

Et les dieux vous ont fait pour plaire.

Je vous reconnais à ce ton

Si doux, si tendre, si facile.

En vain vous cachez votre nom,

Enfant d’Amour et d’Apollon,

On vous devine à votre style.

 

 

Revenez vite faire un enfant à toute autre qu’à la mère de Septimus. Si vous êtes actuellement avec messieurs de Cideville et de Formont, je vous en fais à tous trois mon compliment, et je vous porte envie à tous trois.

 

 

 

 

à M. de Cideville

Samedi, 9 Août 1732.

 

 

 

Messieurs Formont et Cideville,

De grâce pardonnez au style

Qui ma Zaïre barbouilla,

Lorsqu’en sale cornette

A la hâte on vous l’envoya

Avant d’avoir fait sa toilette.

 

 

J’étais si pressé, messieurs mes juges, quand je fis le paquet, que je vous envoyai une leçon de Zaïre qui n’est pas tout à fait bonne. Mais figurez-vous que la dernière scène de troisième acte, et la dernière du quatrième, entre Orosmane et Zaïre, sont comme il faut ; imaginez-vous qu’Orosmane n’a plus le billet entre les mains, et l’a déjà fait donner à un esclave, quand il se trouve avec Zaïre à qui il a toujours envie de tout montrer. Croyez bien qu’il y a bien des vers corrigés, et que, si je n’étais pas aussi pressé que je le suis, vous auriez de moi des lettres de dix pages. V.

 

 

 

 

 

à M. de Cideville

21 Août.

 

 

Je reçois, dans l’instant, votre lettre, mon cher Cideville ; mille remerciements, mille tendres compliments à Formont et à nos amis.

 

Je n’ai qu’un instant pour corriger des vers de Zaïre, pour vous assurer que je vous aime, et pour vous redemander Zaïre par le coche. V.

 

 

 

 

 

 

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