CORRESPONDANCE : Année 1731 - Partie 20

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE-1731---Partie20.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

à M. de Cideville

Ce jeudi matin, 1731.

 

 

Mon cher ami, vous n’avez point ici de maîtresse qui vous aime plus que moi ; le premier plaisir que je goûte, en arrivant à Paris, est celui de vous écrire ; et je vous réponds que je vais arranger mes affaires de façon que je vous reverrai bientôt. Je n’oublierai de ma vie les marques d’amitié que vous m’avez données à Rouen ; vous avez trouvé le secret de me faire passer avec délice un temps où la maladie et la solitude auraient dû me rendre la vie bien ennuyeuse. Un esprit comme le vôtre est fait pour adoucir les chagrins et pour augmenter les plaisirs de tous ceux avec lesquels il vit. Je vous demande à présent de mettre à Argus et à Isis (1) le temps que vous vouliez bien employer à m’adoucir ma prison de Rouen. Adieu ; il n’est plus question pour moi de la vie douce, les affaires viennent me lutiner. A Rouen, je passais ma vie à penser ; je vais la consumer ici à courir. Une seule affaire, quelque petite qu’elle soit, emporte ici la journée de son homme, et ne laisse pas un moment de conversation avec nos amis Horace et Virgile.

 

 

I rus, quando ego te aspiciam ? quandoque licebit,

Nunc veterum libris, nunc somno et iner tibus hors,

Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?

 

(HOR. lib. II, sat. VI.)

 

 

         C’est le somnus surtout que je regrette. Je ne le connais plus guère ; mais je vous regrette mille fois davantage. Vale, et tuum ama Voltairium.

 

 

1 – Isis et Argus, pièce lyrique que composait Cideville. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Formont

Ce jeudi..

 

 

Je serais un homme bien ingrat, monsieur, si, en arrivant à Paris, je ne commençais pas par vous remercier de toutes vos bontés. Je regarde mon voyage de Rouen comme un des plus heureux événements de ma vie. Quand nos éditions se noieraient en chemin, quand Eriphyle et Jules César seraient sifflés, j’aurais bien de quoi me dédommager, puisque je vous ai connu. Il ne me reste plus à présent d’autre envie que de revenir vous voir. Le séjour de Paris commence à m’épouvanter. On ne pense point au milieu du tintamarre de cette maudite ville :

 

 

Carmina secessum scribentis et otia quærunt. (OVID., I, Trist. I.)

 

 

Je commençais un peu à philosopher avec vous ; mais je ne sais si j’aurai pris une assez bonne dose de philosophie pour résister au train de Paris. Puisque vous n’avez plus soin de moi, ayez donc la bonté de donner à Henri IV les moments que vous employiez avec l’auteur. J’aurais bien mieux aimé que vous eussiez corrigé mes fautes que celles de Jore. Vous êtes un peu plus sévère que M. de Cideville ; mais vous ne l’êtes pas assez. Dorénavant, quand je ferai quelque chose, je veux que vous me coupiez bras et jambes. Adieu ; je ne vous demande aucune nouvelle, parce que je n’ai pas encore vu, et même ne verrai de longtemps, aucun de ces fous qu’on appelle le beau monde. Je vous embrasse de tout mon cœur, et me compte quelque chose de plus que votre très humble et très obéissant serviteur ; car je suis votre ami, et vous suis tendrement attaché pour toute ma vie.

 

 

 

 

à M. de Cideville

Ce dimanche, 5 Août 1731.

 

 

Je vous remercie, mon cher ami, de votre prose et de vos vers. Je ne trouve jamais rien à ajouter à ce que vous pensez et à ce que vous dites ; mais j’ai pris, selon ma louable coutume, la liberté de réduire les vers à quatre ; on les trouve charmants : tout le monde, c’est-à-dire le petit nombre de ceux qui aiment le bon, les savent par cœur, et ignorent le nom de l’auteur. Enfin l’impitoyable M. de Maisons a vu César, et l’approuve. Le Père Porée, par une modestie à laquelle il ne gagnera rien, veut esquiver la dédicace. Eriphyle, si j’ai quelque crédit, ne sera jouée qu’à la Saint-Martin, et n’en vaudra que mieux. Jore doit avoir reçu l’Essai sur la poésie épique, que je vous supplie de lire ; j’attends des nouvelles de M. de Formont et . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  Adieu ; je vous souhaite des maîtresses qui vous soient attachées comme je le suis.

 

 

 

 

à M. de Cideville

13 Août 1731.

 

 

Voici donc tout simplement, mon cher Ovide de Neustrie, comment j’ai rédigé vos vers ; non que je ne les aimasse tous, mais c’est que des Français en retiennent plus aisément quatre que douze :

 

 

La Faye est mort ; V*** (1) se dispose

A parer son tombeau des plus aimables vers.

Veillons pour empêcher quelque esprit de travers

De l’étourdir d’une ode en prose.

 

 

J’ai pris, comme vous voyez, l’emploi de votre abréviateur, tandis que je vous laisse celui de tuteur de la Henriade, et de l’Essai sur l’Epopée. Vous êtes d’étranges gens de croire que je m’arrête après la vie de Milton, et que je me borne à être son historien. Je vous ai seulement envoyé, à bon compte, cette partie de l’Essai, et j’espère, dans peu de jours, vous envoyer la fin, que je n’ai pu encore retravailler. Je vous avoue que je serai bien embarrassé quand il faudra parler de moi : je m’en tiendrais volontiers à ces vers, que vous connaissez :

 

 

Après Milton, après le Tasse,

Parler de moi serait trop fort ;

Et j’attendrai que je sois mort

Pour apprendre quelle est ma place (2).

 

 

Je me bornerai, je crois, à dire que M. de Cambrai s’est trompé, quand il a assuré que les vers à rime plate ennuyaient sûrement à la longue, et que l’harmonie des vers lyriques pouvait se soutenir plus longtemps. Cette opinion de M. de Fénelon a favorisé le mauvais goût de bien des gens, qui, ne pouvant faire des vers, ont été bien aises de croire qu’on n’en pouvait réellement pas faire en notre langue. M. de Fénelon lui-même était du nombre de ces impuissants qui disent que les c…lles ne sont bonnes à rien. Il condamnait notre poésie, parce qu’il ne pouvait écrire qu’en prose ; il n’avait nulle connaissance du rythme et de ses différentes césures, ni de toutes les finesses qui varient la cadence de nos grands vers. Il y a bien paru, quand il a voulu être poète autrement qu’en prose. Ses vers sont fort au-dessous de ceux de Danchet. Cependant tous nos stériles partisans de la prose triomphent d’avoir dans leur parti l’auteur du Télémarque, et vous disent hardiment qu’il y a dans nos vers une monotonie insupportable.

 

Je conviens bien que cette monotonie est dans leurs écrits, mais j’ai assez d’amour-propre pour nier tout net qu’elle se trouve dans ceux de votre serviteur. Toujours sais-je bien que je ne la trouverai pas dans l’opéra (3) que je vous exhorte à finir de tout mon cœur. J’ai prié M. de Formont de vous donner de temps en temps quelques petits coups d’aiguillon. Je vous prie de lui faire encore mes remerciements, et de m’écrire ce qui lui en aura coûté pour ce beau transport, afin que j’aie l’honneur de lui envoyer incessamment ce qu’il aura déboursé. A l’égard du peu de vers anglais qui peuvent se trouver dans l’Essai sur la poésie épique, Jore n’aura qu’à m’envoyer la feuille par la poste ; on a réponse en vingt-quatre heures, c’est une chose qui ne doit pas faire de difficulté. J’aimerais bien mieux venir les corriger moi-même, et passer avec vous l’automne.

 

Mille compliments à notre ami M. de Formont. Si sa femme, entre vous et lui, n’aime pas les vers, il y aura bien du malheur.

 

 

1 – Voltaire. (G.A.)

 

2 – Voyez les Stances sur les poètes épiques. (G.A.)

 

3 – Le Triomphe de la beauté. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Cideville

19 Août 1731.

 

Comment va votre santé ? Je vous en prie, mandez-le moi : vous pouvez compter que je m’y intéresse comme une de vos maîtresses. Mais, si vales, macte animo, et pour Dieu faites ce troisième acte, et que je ne dise point :

 

 

.  .  .  .  .  .  .  .  .  . Ultima primis

Non bene respondent. .  .  .  .  .  .

 

 

On a lu Jules César, devant dix jésuites ; ils en pensent comme vous ; mais nos jeunes gens de la cour ne goûtent en aucune façon ces mœurs stoïques et dures. J’ai un peu travaillé Eriphyle, et j’espère la faire jouer à la Saint-Martin. Je menai hier M. de Crébillon chez M. le duc de Richelieu : il nous récita des morceaux de son Catilina qui m’ont paru très beaux. Il est honteux qu’on le laisse dans la misère ; taudatur et alger (1). Savez-vous que M. de Chauvelin, le maître des requêtes, fait travailler à une traduction de M. de Thou ? Je crois vous l’avoir déjà mandé. Ce jeune homme se fait adorer de la gent littéraire.

 

Adieu, mon cher ami, en vous remerciant des deux corrections à la Henriade. M. de Formont me les avait mandées ; elles sont très judicieuses. Vale.

 

 

1 – JUVEN., Sat. I

 

 

 

 

à M. de Cideville

19 Août 1731.

 

J’ai été bien malade, mon cher ami ; je n’ai pu ni vous écrire .  .  .  .  .  .  .  .  .  . . je remets son entrée à la Saint-Martin. Je vais passer le mois de septembre tout seul à Arcueil, dans la maison de M. le prince de Guise (1), qu’il a la bonté de me prêter. Il est juste que les descendants du Balafré et du jeune d’Aumale fassent quelque chose pour moi. Je passerai mon temps à corriger sérieusement Eriphyle, que les comédiens demandent avec empressement. Androgide (2) me déplaît plus que jamais. Eriphyle n’était pas plus effrayée de ce coquin-là que je le suis. Je vous dirai, avec une très méchante plaisanterie, qu’il a trop l’air d’avoir f… la reine, et que, pour moi, il me f…. Je voudrais bien savoir si pareille chose vous arrive avec votre troisième acte ; autrement, que mon exemple vous encourage ; achevez votre besogne, pendant que je corrige la mienne. Laissez les avocats faire les fainéants (3), pour le bien de l’Etat, et achevez, pour les plaisirs du public et pour votre gloire, ce que vous avez commencé si heureusement. Je suis bien faible, et j’ai la tête bien étonnée encore ; c’est ce qui fait que je n’écris point à M. de Formont ; mais je ne crois pas qu’il ait besoin de mes lettres pour savoir ce qu’il doit penser de mon estime et de ma tendre amitié pour lui. Vous contribuer furieusement l’un et l’autre à me faire regretter Rouen. J’espère vous revoir dès qu’Eriphyle aura été jouée. En attendant, je vais travailler comme un beau diable pour mériter un peu votre suffrage et justifier les sentiments que vous avez pour moi.

 

Le parlement s’assemble demain, pour mortifier, s’il peut, l’évêque de Laon (4). Toutes ces tracasseries ne m’intéressent guère : je ne me mêle plus que de ce qui se fait à Argos.

 

Adieu, mon cher ami ; mille tendres compliments, je vous en supplie, à M. de Formont.

 

 

1 – Beau-père futur du duc de Richelieu. (G.A.)

 

2 – Devenu Hermogide. (G.A.)

 

3 – Voyez l’Histoire du Parlement de Paris, ch. LXIV. (G.A.)

 

4 – Fils du poète La Fare. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Formont

5 Septembre 1731.

 

 

Les beaux-arts sont perdus ; le goût reste ; et peut-être

Des poètes naissants vont par vous s’animer.

Il ne tenait qu’à vous de l’être,

Mais vous aimez mieux les former.

Ils écrivent pour vous, et vous êtes leur maître.

 

 

Mon cher ami, j’écrivis avant-hier à M. de Cideville un petit mot qui doit vous plaire à tous deux ; c’est que je corrige Eriphyle ; elle n’est encore digne ni du public, ni même de moi chétif. J’avais cru facilement que les beautés de détail qui y sont répandues couvriraient les défauts que je cherchais à me cacher. Il ne faut plus se faire illusion ; il faut ôter les défauts, et augmenter encore les beautés. L’arrivée de Théandre, au troisième acte (1), ce qu’il dit au quatrième et à la fin de ce même quatrième acte, me paraissent capables de tout gâter. Il y a encore à retoucher au cinquième. Mais quand tout cela sera fait, et que j’aurai passé sur l’ouvrage le vernis d’une belle poésie, j’ose croire que cette tragédie ne fera pas déshonneur à ceux qui en ont eu les prémices, à mes chers amis de Rouen, que j’aimerai toute ma vie, et à qui je soumettrai toujours tout ce que je ferai. Vous m’avez envoyé tous deux des vers charmants, et je n’y ai pas répondu.

 

 

Mais, chers Formont et Cideville,

Quand j’aurai fait tous les enfants

Dont j’accouche avec Eriphyle,

Prêtez-moi tous deux votre style,

Et je ferai des vers galants

Que l’on chantera par la ville.

 

 

Je vous en dirais bien davantage, sans les douleurs où je suis. Rien ne pouvait les suspendre que votre charmante épître (2).

 

 

1 – Voyez Eriphyle. (G.A.)

 

2 – Sur la décadence de la poésie. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Formont

A Paris, ce 8 Septembre 1731.

 

 

Je reçois trois de vos lettres ce matin. Je réponds d’abord à celle qui m’intéresse le plus, et vous vous doutez bien que c’est celle qui contient les vers sur la mort de ce pauvre M. de La Faye.

 

 

Vos vers sont comme vous, et, pourtant, je les aime ;

Ils sont pleins de raison, de douceur, d’agrément :

En peignant notre ami d’un pinceau si charmant,

Formont, vous vous peignez vous-même.

 

 

J’ai déjà mandé à M. de Cideville que Jules César avait désarmé la critique impitoyable de M. de Maisons, mais qu’il tenait encore bon contre Eriphyle.

 

Je ne sais si je vous ai fait part du discours que m’a tenu le jeune M. de Chauvelin, vrai protecteur des beaux-arts. « Avez-vous fait imprimer Charles XII ?» m’a-t-il dit ; et sur ce que je répondais un peu en l’air : « Si vous ne l’avez pas imprimé, a-t-il ajouté, je vous déclare que je le ferai imprimer demain. »

 

C’est un homme charmant que ce M. de Chauvelin, et il nous le fallait pour encourager la littérature. Il combat tous les jours pour la liberté contre M. le Cardinal de Fleury et contre M. le garde de sceaux. Il fait imprimer le de Thou, et le fait traduire en français. Il soutient tant qu’il peut l’honneur de notre nation, qui s’en va grand’erre.

 

Encouragé par votre suffrage et par sa bonne volonté, j’ai, je vous l’avoue, une belle impatience de faire paraître Charles XII. S’il n’en coûte que 60 livres de plus par terre, je vous supplie de le faire venir par roulier, à l’adresse de M. le duc de Richelieu, à Versailles ; et moi, informé du jour et de l’heure de l’arrivée, je ne manquerai pas d’envoyer un homme de la livrée de Richelieu, qui fera conduire le tout en sûreté. Si les frais de voiture sont trop forts, je vous prie de le faire partir par eau pour Saint-Cloud, où j’enverrai un fourgon. Il ne me reste qu’à vous assurer de la reconnaissance la plus vive et de l’amitié la plus tendre.

 

Au nom du bon goût, que mon cher Cideville achève donc ce qu’il a si heureusement commencé. Je l’embrasse de tout mon cœur.

 

J’ai fait mieux que vous à l’égard de Séthos (1) : je ne l’ai point lu.

 

 

1 – Roman politique de Terrasson. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Cideville

A Paris, ce 27 Septembre 1731.

 

 

Mon cher ami, la mort de M. de Maisons (1) m’a laissé dans un désespoir qui va jusqu’à l’abrutissement. J’ai perdu mon ami, mon soutien, mon père. Il est mort entre mes bras, non par l’ignorance, mais par la négligence des médecins. Je ne me consolerai de ma vie de sa perte et de la façon cruelle dont je l’ai perdu. Il a péri, faute de secours, au milieu de ses amis. Il y a à cela une fatalité affreuse. Que dites-vous de médecins qui le laissent en danger, à six heures du matin, et qui se donnent rendez-vous chez lui à midi ? Ils sont coupables de sa mort. Ils laissent six heures, sans secours, un homme qu’un instant peut tuer ! Que cela serve de leçon à ceux qui auront leurs amis attaqués de la même maladie ! Mon cher Cideville, je vous remercie bien tendrement de la part que vous prenez à la cruelle affliction où je suis. Il n’y a que des amis comme vous qui puissent me consoler. J’ai besoin plus que jamais que vous m’aimiez. Je me veux du mal d’être à Paris. Je voudrais et je devrais être à Rouen. J’y viendrai assurément le plus tôt que je pourrai. Je ne suis plus capable d’autre plaisir dans le monde que de celui de sentir les charmes de votre société.

 

Je ne vous mande aucune nouvelle ni de moi, ni de mes ouvrages, ni de personne. Je ne pense qu’à ma douleur et à vous.

 

 

1 – 13 Septembre 1731. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Cideville.

A Paris, le 2 Octobre 1731.

 

 

La mort de M. de Maisons, mon cher ami, occupait toutes mes idées, quand je fis réponse à la lettre que j’ai reçue de vous. J’avais à vous parler d’un de vos amusements qui m’est bien cher, et auquel je m’intéresse plus qu’à mes occupations. C’est ce joli opéra que vous avez ébauché de main de maître et que vous finirez quand il vous plaira. J’en avais parlé chez madame la princesse de Guise, à Arcueil, quelque temps avant la perte que j’ai faite. Je voulais tous les jours vous rendre compte de ce qui s’était passé à Arcueil ; mais la douleur extrême où j’étais, et ces premiers moments de désespoir qui saisissent le cœur, quand on voit mourir dans ses bras quelqu’un qu’on aime tendrement, ne m’ont pas permis de vous écrire. Enfin ma tendre amitié pour vous, qui égale la perte que j’ai faite, et que je regarde comme ma plus douce consolation, remet mon esprit dans une assiette assez tranquille pour vous parler de ce petit ouvrage pour qui j’ai tant de sensibilité. Je dis, sans vous nommer, qu’un de mes amis s’était amusé à faire un opéra plein de galanterie, de tendresse, et d’esprit, sur les trois sujets que j’expliquai, et dont je me hasardai de dire le plan. Tout fut extrêmement goûté, et il n’y eut personne qui ne témoignât son chagrin de voir que nous n’ayons point de musicien capable de servir un poète si aimable. Monseigneur le comte de Clermont (1), qui était de la compagnie, et à la tête de ceux qui avaient grande impatience d’entendre l’ouvrage, envoya chercher sur-le-champ, à Paris, un musicien qui est à ses gages, et exigea de moi que j’engageasse mon ami à se servir de cet homme. C’est un nommé Blavet (2), excellent pour la flûte, et peut-être fort médiocre pour un opéra. Mais heureusement M. le comte de Clermont, qui, quoique prince, entend raison, nous promit que, si on n’était pas content de la première scène de notre homme, il serait cassé aux gages, et que la pièce serait remise entre les mains d’un autre. Voilà ce que je vous mande, sans que mon esprit républicain soit le moins du monde amolli par un prince, ni asservi à la moindre complaisance ; en fait de beaux-arts, je ne connais personne ; ainsi je ne vous demande rien pour le sieur Blavet ; mais je vous demande beaucoup pour moi ; c’est que je puisse enfin voir le Triomphe de la beauté et le vôtre. Je ne pourrai peut-être pas arriver à Rouen aussitôt que je l’espérais. Je ne prévois pas que je puisse me remettre en prison avant le mois de Décembre. En attendant, vous devriez bien m’envoyer ce Triomphe que je porterais à Richelieu, où je vais passer quinze jours. Le maître de la maison a passé toute sa vie dans ces triomphes que vous chantez. Il sera là dans son élément, et il est un assez bon juge de camp dans ces tournois-là.

 

A l’égard de mon Eriphyle, je l’ai bien refondue. J’ai rendu l’édifice encore plus hardi qu’il n’était. Androgide ne prononce plus le nom d’amour. Eriphyle, épouvantée par les menaces des dieux, et croyant que son fils est encore vivant, veut lui rendre la couronne, dût-elle expirer de la main de son fils, suivant la prédiction des oracles. Elle apprend au peuple assemblé qu’elle a un fils, que ce fils a été éloigné dès son enfance, dans la crainte d’un parricide, et elle le nomme pour roi. Androgide, présent à ce spectacle, s’écrie :

 

 

Peuples, chefs, il faut donc m’expliquer à mon tour (1) ;

L’affreuse vérité va donc paraître au jour.

Ce cruel rejeton d’une royale race,

Ce fils, qu’on veut au trône appeler en ma place,

Cet enfant destiné pour combler nos malheurs,

Qui devait sur sa mère épuiser ses fureurs,

Il n’est plus ! et mes mains ont prévenu son crime.

 

 

Androgide donne  des preuves qu’il a tué cet enfant qui était réservé à de si grands crimes. La reine voit donc en lui le meurtrier de son époux et de son fils. Androgide sort de l’assemblée avec des menaces ; la reine reste au milieu de son peuple. Tout cela se passe au troisième acte ; elle a auprès d’elle cet Alcméon qu’elle aime. Elle avait, jusqu’à ce moment étouffé sa tendresse pour lui ; mais voyant qu’elle n’a plus de fils et que le peuple veut un maître, qu’Androgide est assez puissant pour lui ravir l’empire, et Alcméon assez vertueux pour la défendre, elle dit :

 

 

Es-tu lasse, Fortune, est-ce assez d’attentats ?

Chère ombre de mon fils, et toi, cendre sacrée

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

(A Alcméon.)

Oui, seigneur, de ces dieux secondez le courroux,

Vengez-moi d’Androgide, et le trône est à vous.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Eh ! quels rois, sur la terre, en seraient aussi dignes ?

 

Acte III, scène III.

 

 

A l’égard du caractère d’Androgide, l’ambition est le seul mobile qui le fait agir. Voici un échantillon de l’âme de ce monsieur ; c’est en parlant à son confident :

 

 

Moi connaître l’amour ! Ah ! Qui veut être roi

Ou n’est point fait pour l’être, ou n’aime rien que soi.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Dès mes plus jeunes ans, la soif de la grandeur

Fut l’unique tyran qui régna dans mon cœur.

Amphiarus par moi privé de la lumière

Du trône à mon courage entr’ouvrait la barrière ;

Mais la main de nos dieux la ferma sous mes pas ;

Et, dans quinze ans entiers de trouble et de combats,

Toujours près de ce trône où je devais prétendre.

J’ai lassé ma fortune à force de l’attendre…

 

Acte III, sc. I.

 

 

J’ai extrêmement changé le second acte ; il est mieux écrit et beaucoup moins froid. J’ai, je l’ose dire, embelli le premier ; j’ai laissé le quatrième comme il était ; j’ai extrêmement travaillé le cinquième, mais je n’en suis pas content ; j’ai envie de vous l’envoyer, afin que vous m’en disiez votre avis avec toute la rigueur possible. Hélas ! Je parlais de tout cela à ce pauvre M. de Maisons, au commencement de sa petite-vérole ; il approuvait ce nouveau plan autant qu’il avait blâmé le premier acte de l’autre. Tenez-moi lieu de lui avec M. de Formont. Communiquez-lui tout cela ; je compte lui écrire en vous écrivant et je le supplie de me mander ce qu’il pense de tous ces nouveaux changements. Que j’ai envie et qu’il me tarde de vous revoir l’un et l’autre !

 

 

.  .  .  .  .  .  . O vos cantare periti

Arcades. O mihi tum quam molliter ossa quiescant…

Atque utinam ex vobis unus, vestrique fuissem, etc.

 

VIRG., Eglog. X, V., 32-33-35.

 

 

 

 

1 – Né en 1709, mort en 1771. (G.A.)

 

2 – Mort en 1768. (G.A.)

 

3 – Comparez la version dernière, acte III, scène II. Les vers qui vont suivre sont aussi des variantes d’Eriphyle. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Formont

Ce mercredi… Octobre (1).

 

 

Le courrier va partir ; je n’ai que le temps de vous mander que le Séthos de l’abbé Terrasson prouve que des géomètres peuvent écrire de très méchants livres.

 

On joue les Fêtes Vénitiennes (2) détestablement, il n’y a point de comédie ; tout Paris meurt de langueur : pour moi, je meurs d’impatience de voir Charles XII à Paris ; je vous supplie donc, mon cher plénipotentiaire, de m’envoyer votre prisonnier. Ce sera à Versailles, chez M. le duc de Richelieu, que je logerai. Je vous prie instamment de me faire tenir une lettre d’avis, par laquelle je serai autorisé, sous le nom du chevalier (3), à retirer les ballots appartenant à M. le duc de Richelieu. Je me rendrai suivant la lettre d’avis, soit à Saint-Cloud, soit à Sèvres, au jour que vous me marquerez, et j’aurai soin de faire voiturer par terre ce roi malheureux, plus persécuté ici que chez les Turcs.

 

J’ai envoyé à M. Jore l’Essai sur la poésie épique, que l’on doit imprimer à la fin de la Henriade. Je vous prie de le lire, et de m’en dire votre avis, avant qu’on l’imprime.

 

Je n’ai pas le temps d’écrire à M. de Cideville : la poste part, et j’écris ceci dans un café, auprès du bureau des lettres. Adieu ; mille tendres remerciements.

 

 

1 – Editeurs : de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

2 – De Danchet et de Campra. (A. François.)

 

3 – Le chevalier Des Alleurs. (A. François.)

 

 

 

 

à M. de Formont

Octobre 1731.

 

 

Eh bien ! Mon cher Formont ! Au milieu des tracasseries du roi et du parlement de l’archevêque et des curés, des molinistes et des jansénistes (1), aimez-vous toujours Eriphyle ? Vous m’exhortez à travailler ; mais vous ne me dites-point si vous êtes content de ce que je vous ai proposé à vous et à M. de Cideville. Il me semble que le grand mal de cette pièce venait de ce qu’elle semblait plutôt faite pour étonner que pour intéresser. La bonne reine, vieille pécheresse pénitente, était bernée par les dieux pendant cinq actes, sans aucun intervalle de joie qui rafraîchît le spectateur. Les plus grands coups de la pièce étaient trop soudains, et ne laissaient pas au spectateur le temps de se reposer un moment sur les sentiments qu’on venait de lui inspirer in inctu oculi ; on assemblait le peuple, au troisième acte ; on déclarait roi le fils d’Eriphyle ; Hermogide donnait-sur-le-champ un nouveau tour aux affaires, en disant qu’il avait tué cet enfant. La nomination d’Alcméon faisait, à l’instant, un nouveau coup de théâtre. Théantre arrivait dans la minute, et faisait tout suspendre en disant que les dieux faisaient le diable à quatre. Tant d’éclairs coup sur coup éblouissaient. Il faut une lumière plus douce. L’esprit, emporté par tant de secousses, ne pouvait se fixer ; et, quand l’ombre arrivait après tant de vacarme, ce n’était qu’un coup de massue sur Alcméon et Eriphyle, déjà atterrés et étourdis de tant de chutes. Théandre avait précédé les menaces de l’ombre par des discours déjà trop menaçants, et qui, pour comble de défaut, ne convenez-vous pas de tous ces défauts ? Mais, en même temps, ne sentez-vous pas combien il est aisé de les corriger ? Qui voit bien le mal voit aussitôt le remède. Il n’y a qu’à prendre la route opposée ; contraria contrariis curantur. Vous saurez bientôt si j’ai corrigé tant de fautes avec quelque succès. Je compte faire partir Eriphyle pour Rouen, avant qu’il soit peu ; mais j’aurais bien voulu savoir auparavant ce que vous et M. de Cideville pensez des changements que je dois faire. Peut-être me renverrez-vous encore Eriphyle. Ne manquez pas, messieurs, de me la renvoyer impitoyablement, si vous la trouvez mal. Vous avez tous deux des droits incontestables sur cet enfant, que vous avez vu naître.

 

Adieu ; je vous embrasse bien tendrement. Mille compliments à l’ami Cideville.

 

 

1 – Voyez le chapitre LXIV et suivants de l’Histoire du Parlement de Paris. (G.A.)

 

 

 

 

 

Commenter cet article