CORRESPONDANCE - Année 1741 - Partie 2

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à M. l’abbé Moussinot

Bruxelles, février 1741

 

 

         Comptez sur mon amitié, mon cher abbé, quand il s’agira de faire valoir vos tableaux. Vous n’avez en ce genre que de la belle et bonne denrée. Le roi de Prusse aime fort les Watteau, les Lancret et les Patel. J’ai vu de tout cela chez lui ; mais je soupçonne quatre petits Watteau, qu’il avait dans son cabinet, d’être d’excellentes copies. Je me souviens, entre autres, d’une noce de village où il y avait un vieillard en cheveux blancs très remarquable. Ne connaissez-vous point ce tableau ? Tout fourmille en Allemagne de copies qu’on fait passer pour des originaux. Les princes sont trompés, et trompent quelquefois.

 

         Quand le roi de Prusse sera à Berlin, je pourrai lui procurer quelques morceaux de votre cabinet, et il ne sera pas trompé ; à présent il a d’autres choses en tête. Il m’a offert honneurs, fortune, agréments, mais j’ai tout refusé pour revoir mes anciens amis.

 

         Mettez-moi un peu, mon cher, au fil de mes affaires, que j’ai entièrement perdu, m’en rapportant toujours à vos bontés (1).

 

 

1 – Voyez une lettre à Moussinot d’avril 1740. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Champflour, père

 

A Bruxelles, ce 12 Février 1741.

 

 

         Je n’ai pu encore, monsieur, avoir l’honneur de répondre à votre dernière lettre, parce que M. le marquis du Châtelet, qui a ramené M. votre fils à Paris, et qui, depuis, est allé à ses terres en Champagne, n’avait point encore donné ici de nouvelles de l’arrivée de M. de Champflour. Je n’en reçus qu’hier, et je vis avec plaisir que M. du Châtelet avait été aussi content que moi de la conduite de ce jeune homme. Vous savez, monsieur, quelle pénitence il voulut faire à Lille. M. Carrau, votre ami, vous aura mandé tout ce détail. Je ne doute pas qu’il n’ait enfin le bonheur d’être auprès de vous. Il sent quel devoir sacré il a à remplir. Vos bontés lui imposent la nécessité d’être plus vertueux qu’un autre. Il faut qu’il devienne un exemple de sagesse, pour être digne d’un si bon père.

 

         Vous ne devez point, je crois, monsieur, être en peine de la personne qui l’avait un peu dérangé ;  elle a eu, pour se conduire, plus qu’il n’a été compté. M. Carrau et le jeune homme ont arrangé, à Lille, le compte de l’évaluation des espèces de Hollande et de Brabant, à l’aide d’un banquier, et M. Carrau a voulu absolument me rembourser. Si vous voulez, monsieur, écrire un petit mot à M. le marquis du Châtelet, le maréchal-de-camp, adressez votre lettre à Cirey, en Champagne.

 

         Permettez-moi d’embrasser mon compagnon de voyage, que je crois à présent à vos genoux.

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

Bruxelles, 16 Février.

 

 

         Vous me ferez un plaisir extrême de me mander des nouvelles de votre pension. Comptez que personne ne s’y intéresse davantage. Je ne me vante point d’être le premier qui en ait parlé au roi, mais je dois être jaloux que vous sachiez que j’ai rempli le devoir de l’amitié. Ceux qui vous ont dit que le roi avait réglé deux mille francs vous ont dit une chose très différente de ce que j’entendis de sa bouche à Reinsberg, dans la petite chambre de M. de Kaiserling. C’est tout ce que je peux vous assurer. Je ne sais si on lui en a reparlé depuis. J’ai reçu trois lettres de sa majesté depuis son départ pour la Silésie, dans lesquelles elle ne me fait point l’honneur de me parler de cet arrangement ; mais je vous l’ai dit, et je vous le redis encore, je suis à vos ordres quand vous jugerez que je dois écrire.

 

         Je vous remercie infiniment de l’avis que vous m’avez donné de l’édition qu’on projette. Je sais qu’elle est très avancée ; c’est un petit malheur qu’il faut supporter. Les libraires sont d’étranges gens d’imprimer les auteurs sans les consulter.

 

         Mandez-moi comment je pourrais vous faire tenir mes Œuvres d’Amsterdam, corrigées à la main, sans passer par l’enfer de la chambre syndicale.

 

         Je vous suis obligé de cette ancienne Epître au prince royal que vous m’avez renvoyée. Je n’en avais pas de copie. Je ne sais comment elle a transpiré en dernier lieu. C’est la faute de mon cher Kaiserling, qui en fait trop peu de cas.

 

         Il est très faux que je l’aie jamais envoyée à ***. Il est vrai que je m’adressai, je crois, à lui une fois pour faire passer une lettre au prince royal ; mais c’eût été le comble du ridicule de lui envoyer une copie de cette pièce. Je ne crois pas qu’il soit assez effronté pour le dire. Adieu ; je suis à vous pour jamais.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Ce 20 Février.

 

 

         Voilà, je crois, mon cher ange gardien, la seule occasion de ma vie où je pusse être fâché de recevoir une lettre de madame d’Argental ; mais, puisque vous avez tous deux, au milieu de vos maux (car tout est commun), la bonté de me dire où en est votre fluxion, ayez donc la charité angélique de continuer. Vous êtes, en vérité, les seuls liens qui m’attachent à la France ; j’oublie ici tout, hors vous, et je ne songe à Mahomet qu’à cause de vous. Que madame d’Argental daigne encore m’honorer d’un petit mot. Buvez-vous beaucoup d’eau ? Je me suis guéri avec les eaux du Weser, de l’Elbe, du Rhin et de la Meuse, de la plus abominable ophthalmie dont jamais deux yeux aient été affublés, et cela, mon cher ange, en courant la poste au mois de décembre ; mais

 

 

Je n’avais rien à redouter,

Je revolais vers Emilie ;

Les saisons et la maladie

Ont appris à me respecter.

 

 

         Elle s’intéresse à votre santé comme moi ; elle vous le dit par ma lettre, et vous le dira elle-même cent fois mieux. Je fais transcrire et retranscrire mon coquin de Prophète ; sachez que vous êtes le mien, et que tout ce que vous avez ordonné est accompli à la lettre, sans changer, comme dit l’autre (1), un iota à votre loi.

 

         Est-il  vrai que le despotisme des premiers gentilshommes a dérangé la république des comédiens ? La tribu Quinault quitte le théâtre (2) ; c’est un grand événement que cela, et je crois qu’on ne parle à Paris d’autre chose. On dit ici les Prussiens battus par le général Brown ; mais, pour battre une armée, il faut en avoir une, et le général Brown n’en a pas, que je sache. Et puis, qu’importe ? quand Dufresne quitte, tout le reste n’est rien.

 

         Adieu, mon cher ami, mon conseil, mon appui, à qui je veux plaire. Que les rois s’échinent et s’entre-mangent ; mais portez-vous bien.

 

 

1 – Matthieu. (G.A.)

 

2 – Le 19 Mars 1741. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

Le 25 Février 1741.

 

 

         Vos yeux, mon cher et respectable ami, pourront-ils lire ce que vous écrivent deux personnes qui s’intéressent si tendrement à vous ? Nous apprenons par M. votre frère le triste état où vous avez été ; il nous flatte en même temps d’une prompte guérison. J’en félicite madame d’Argental, qui aura été sûrement plus alarmée que vous, et dont les soins auront contribué à vous guérir, autant pour le moins que ceux de M. Silva.

 

 

Cette beauté que vous aimez,

Et dont le souvenir m’est toujours plein de charmes,

A sans doute éteint par ses larmes

Le feu trop dangereux de vos yeux enflammés.

 

 

         Je vous renvoie, sur Mahomet et sur le reste, à la lettre que j’ai l’honneur d’écrire à M. de Pont de Veyle. J’attendrai que vos yeux soient en meilleur état pour vous envoyer mon Prophète ; mais j’ai peur qu’il ne soit pas prophète dans mon pays. Adieu ; je vous embrasse, songez à votre santé ; je sais mieux qu’un autre ce qu’il en coûte à la perdre. Adieu ; je suis à vous pour jamais avec tous les sentiments que vous me connaissez ; je veut dire nous. Mille tendres respects à madame d’Argental.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

 

Le 26 Février 1741.

 

 

         Comment se porte mon cher ange gardien ? Je lui demande bien pardon de lui adresser, par M. son frère un grimoire (1) de physique ; heureusement vous ne fatiguerez pas vos yeux à le lire. Je vous prie de le donner à M. de Mairan ; s’il en est content, il me fera plaisir de le lire à l’Académie. Je suis absolument de son sentiment, et il faut que j’en sois bien pour combattre l’opinion de madame du Châtelet. Nous avons, elle et moi, de belles disputes dont M. de Mairan est la cause. Elle peut dire : « Multa passa sum propter eum. Nous sommes ici tous deux une preuve qu’on peut fort bien disputer sans se haïr.

 

         Le Prophète est tout prêt ; il ne demande qu’à partir pour être jugé par vous en dernier ressort. J’attends que vous ayez la bonté de m’ordonner par quelle voie vous voulez qu’il se rende à votre tribunal. Il n’est rien tel que de venir au monde à propos ; la pièce, toute faible qu’elle est, vaut certainement mieux que l’Alcolran, et cependant elle n’aura pas le même succès. Il s’en faudra de beaucoup que je sois prophète dans mon pays ; mais, tant que vous aurez un peu d’amitié pour moi, je serai très content de ma destinée et de celle des miens.

 

 

1 – Doute sur les forces motrices. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Champflour père

 

A Bruxelles, ce 3 Mars 1741.

 

 

         Vous êtes trop bon, mon cher monsieur ; j’ai reçu une lettre d’avis de M. Carrau qui m’annonce l’arrivée de deux caisses de pâtes d’Auvergne. M. du Châtelet n’est point ici ; mais madame du Châtelet, qui aime passionnément ces pâtes, vous remercie de tout son cœur. Je vous envoie un petit paquet qui ne contient pas des choses si agréables, mais qui vous prouvera que je compte sur votre amitié, puisque je prends de telles libertés. C’est un recueil d’une partie de mes ouvrages, imprimé en Hollande (1). La beauté de l’édition est la seule chose qui puisse excuser la hardiesse de l’envoi : il est parti de Lille. Mon neveu, M. Denis, commissaire des guerres à Lille, a fait mettre le paquet au coche, adressé à Clermont en Auvergne. Si on faisait, à Paris, quelque difficulté, vous pourriez aisément la faire lever par un de vos amis. J’écris à M. votre fils ; je partage, monsieur, avec vous et avec lui, la joie que je me flatte que sa bonne conduite vous donnera. Il vous aime, il est bien né, il a de l’esprit, il sent vivement ses torts, et vos bontés ; voilà de quoi faire son bonheur et le vôtre. Je remercie la Providence de m’avoir procuré l’occasion de rendre service à un père si digne d’être aimé, et à un honnête homme qui a pour amis tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître. M. de La Granville (2), M. Carrau, ne parlent de vous qu’avec éloge et avec sensibilité. Je sais combien M. de Trudaine (3) vous aime. Mettez-moi, monsieur, je vous en prie, au rang de vos amis, et comptez que je serai toute ma vie, avec une estime bien véritable, etc.

 

 

1 – Quatre volumes in-12. (G.A.)

 

2 – Intendant des Flandres. (G.A.)

 

3 – Père de Trudaine de Montigny. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Formont

A Bruxelles, le 3 Mars.

 

 

Formont ! vous et les du Deffands,

C’est-à-dire les agréments,

L’esprit, les bons mots, l’éloquence,

Et vous, plaisirs qui valez tout,

Plaisirs, je vous suivis par goût,

Et les Newton par complaisance.

Que m’ont servi tous ces efforts

De notre incertaine science ?

Et ces carrés de la distance,

Ces corpuscules, ces ressorts,

Cet infini si peu traitable ?

Hélas ! tout ce qu’on dit des corps

Rend-il le mien moins misérable ?

Mon esprit est-il plus heureux,

Plus droit, plus éclairé, plus sage,

Quand de René le songe-creux

J’ai lu le romanesque ouvrage ?

Quand, avec l’oratorien,

Je vois qu’en Dieu je ne vois rien (1) ?

Ou qu’après quarante escalades

Au château de la vérité,

Sur le dos de Leibnitz monté,

Je ne trouve que des monades ?

 

Ah ! fuyez, songes imposteurs,

Ennuyeuse et froide chimère !

Et, puisqu’il nous faut des erreurs,

Que nos mensonges sachent plaire.

L’esprit méthodique et commun

Qui calcule un par un donne un,

S’il fait ce métier importun ;

C’est qu’il n’est pas né pour mieux faire.

 

Du creux profond des antres sourds

De la sombre philosophie

Ne voyez-vous pas Emilie

S’avancer avec les Amours ?

Sans ce cortège qui toujours

Jusqu’à Bruxelles l’a suivie,

Elle aurai perdu ses beaux jours

Avec son Leibnitz, qui m’ennuie.

 

 

         Mon cher ami, voilà comme je pense ; et, après avoir bien examiné s’il faut supputer la force motrice des corps par la simple vitesse, ou par le carré de cette vitesse, j’en reviens aux vers, parce que vous me les faites aimer. J’ose donc vous envoyer quatre volumes de rêveries poétiques. Je trouve qu’il est encore plus difficile d’avoir des songes heureux en poésie qu’en philosophie. Mahomet est un terrible problème à résoudre, et je ne crois pas que je sois prophète dans mon pays, comme il l’a été dans le sien. Mais si vous m’aimez toujours, je serai plus que prophète, comme dit l’autre. C’est l’opinion que j’ai de votre extrême indulgence qui me fait hasarder ces quatre volumes par le coche de Bruxelles. C’est à vous maintenant, mon cher ami, à vous servir de votre crédit, et à faire quelque brigue à la cour pour pouvoir retirer de la douane ce paquet qui pèse environ deux livres. Une de vos conversations avec madame du Deffant vaut mieux que tout ce qui est à la chambre syndicale des libraires.

 

         Madame du Châtelet vous fait mille compliments. Elle sait ce que vous valez, tout comme madame du Deffand. Ce sont deux femmes bien aimables que ces deux femmes-là. Adieu, mon cher ami.

 

 

1 – René Descartes et l’oratorien Malebranche. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Warmholtz

A Bruxelles, 12 Mars 1741.

 

 

         Permettez-moi, monsieur, de vous faire ressouvenir de la promesse que vous avez bien voulu me faire ; ma reconnaissance sera aussi vive que vos bons offices me sont précieux. Vous savez à quel point j’aime la vérité, et que je n’ai ni d’autre but ni d’autre intérêt que de la connaître. Il ne vous en coûtera pas quatre jours de travail de mettre quelques notes sur les pages blanches. Cette histoire vous est présente ; vous savez en quoi M. Nordberg diffère de moi ? Marquez-moi, je vous en conjure, les endroits où je me suis trompé, et procurez-moi le plaisir de me corriger. J’ai l’honneur d’être, etc.

 

 

 

 

 

à M. de Mairan

A Bruxelles, ce 12 Mars.

 

 

Des savants digne secrétaire (1),

Vous qui savez instruire et plaire,

Pardonnez à mes vains efforts.

J’ai parlé des forces des corps,

Et je vous adresse l’ouvrage ;

Et si j’avais, dans mon écrit,

Parlé des forces de l’esprit,

Je vous devrais le même homme.

 

 

         Je vous supplie, monsieur, quand vous aurez un moment de loisir, de me mander si vous êtes de mon avis. Il se peut faire que vous n’en soyez point, quoique je sois du vôtre, et que j’aie très mal soutenu une bonne cause.

 

         Madame du Châtelet l’a mieux attaquée que je ne l’ai soutenue. Vous devriez troquer d’adversaire et de défenseur. Mais nous sommes, elle et moi très réunis dans les sentiments de la parfaite estime avec laquelle je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

 

1 – Mairan était secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la comtesse d’Argental

A Bruxelles, le 13 Mars 1741.

 

 

Au très aimable secrétaire de mon ange gardien.

 

 

 

Près de vous perdre la lumière,

C’est doublement être accablé.

Qui vous entend est consolé ;

Mais celui qui, sachant vous plaire,

Vous aime et vit auprès de vous,

Celui-là n’a plus rien à craindre ;

Quoi qu’il perde, son sort est doux,

Et les seuls absents sont à plaindre.

 

 

         Cependant il faut que mon cher et respectable ami cesse d’être Quinze-Vingts, car encore faut-il voir ce que l’on aime.

 

         Quand il vous aura bien vue, madame, je vous demande en grâce à tous deux de lire le nouveau Mahomet qui est tout prêt. Je l’ai remanié, corrigé, repoli de mon mieux. Il est nécessaire qu’il soit entre vos mains avant Pâques, si mon conseil ordonne qu’il soit joué cette année.

 

         Je n’ai vu aucune des pauvretés qui courent dans Paris. Nous étudions de vieilles vérités, et nous ne nous soucions guère des sottises nouvelles. Madame du Châtelet a gagné, ces jours-ci, un incident très considérable de son procès ; et elle l’a gagné à force de courage, d’esprit et de fatigues ; Cela abrègera le procès de plus de deux ans ; et toutes les apparences sont qu’elle gagnera le fond de l’affaire comme elle a gagné ce préliminaire.

 

         Alors, madame, nous irons vivre dans ce beau palais peint par Lebrun et Lesueur, et qui est fait pour être habité par des philosophes qui aient un peu de goût.

 

         Je ne sais pas encore si le roi de Prusse mérite l’intérêt que nous prenons à lui ; il est roi, cela fait trembler.Attendons tout du temps.

 

         Adieu ; je vous embrasse, mes chers anges gardiens. Madame du Châtelet vous aime plus que jamais.

 

 

 

 

correspondance' 1741 - Partie 2

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