CORRESPONDANCE : Année 1740 - Partie 7

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Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

à M. Van Duren

Bruxelles, le 8 Juillet.

 

 

         Voilà qui va bien, monsieur ; hâtez-vous ; mais que votre correcteur soit un peu plus attentif.

 

         Je vois une énorme faute, page 10, en haut : On n’entendait et on ne voyait que des larmes.

 

         Entendre des larmes ! cela est trop ridicule. Il doit y avoir dans le manuscrit : on n’entendait que des regrets, on ne voyait que des larmes.

 

         Au reste, monsieur, ne perdez pas un instant, afin que l’ouvrage puisse être présenté dans un temps convenable à celui auquel on doit l’offrir. Ce ne sera pas la peine de mettre des armes sur la reliure ; de beau maroquin suffira ; un petit filet d’or n’y nuira pas.

 

         J’attends qu’on me renvoie la Préface, pour vous la faire tenir.

 

 

 

 

 

à M. Van Duren

A Bruxelles, ce 10 Juillet.

 

 

         Je reçois votre lettre, monsieur, et dans le moment je reçois aussi d’ailleurs un énorme paquet, contenant des corrections, additions et notes. Je vais faire transcrire le tout, et vous l’envoyer. Je vous prie de ne pas aller en avant que vous n’ayez reçu mon paquet. Les notes commencent au cinquième chapitre ; ayez la bonté, monsieur, de me renvoyer le cinquième et le dixième, que je n’ai point par devers moi, et sans lesquels je ne peux rien arranger. Je préparerai tout le reste, de sorte que vous n’attendrez pas un moment. Je ne sais qu’obéir exactement aux ordres que je reçois. Je vous prie de vous conformer à ma ponctualité, afin que ni vous ni moi n’ayons point de reproches.

 

         Si vous aviez déjà imprimé le cinquième chapitre, qu’il faut réformer, j’ai ordre de vous payer tous vos frais ; et, s’il y a, dans le cours de l’ouvrage, des cartons à faire, vous en serez payés. Je compte faire partir, dans quelques jours, un homme chargé d’acheter beaucoup de livres à La Haye et à Amsterdam ; je vous l’adresserai. VOLTAIRE.

 

         Je vous prie de m’envoyer, par la poste, la seconde et la troisième feuilles imprimée, sitôt la présente reçue, et de me mander où vous en êtes de l’impression.

 

 

 

 

 

à M. de Pont de Veyle

Ce lundi, 11 de Juillet.

 

 

HUMBLES REMONTRANCES.

 

 

         1°/ Je ne peux goûter le personnage qu’on veut que je fasse jouer à Hercide (1). Si Séide s’échappe du camp de Mahomet, pour se rendre à la Mecque, et si Hercide en fait autant, ces deux évasions, pour faire rendre dans un même lieu deux hommes dont on a besoin, seront alors un artifice du poète peu vraisemblable, peu délié, et par là peu intéressant.

 

         De plus il ne me paraît pas raisonnable que Mahomet eût fait mettre en prison Hercide sur cette raison seule qu’Hercide a de l’amitié pour des enfants qu’il a élevés, et dont l’un est l’objet même de l’amour de Mahomet. Une troisième raison qui me détourne encore de faire ainsi revenir Hercide, c’est la nécessité où je serais d’interrompre le fil de l’action pour compter à plusieurs reprises l’emprisonnement et l’évasion d’Hercide. Je ne suis déjà chargé que de trop de récits préliminaires. Enfin, il me paraît plus court et plus tragique qu’Hercide demeure comme il était.

 

         2°/ Pour les changements qu’on peut faire dans le détail des scènes de Mahomet et de Palmyre, je m’y livrerai sans aucune répugnance.

 

         3°/ J’essaierai le cinquième acte tel qu’on le propose, et je le dégrossirai pour voir s’il n’y a point là une action double ; et, le père étant mort, le spectateur attend encore quelque chose, et surtout, si Mahomet ne porte pas le crime à un excès révoltant. Une lettre empoisonnée me paraît une chose assez délicate ; mais ce qui me fera le plus de peine c’est Palmyre, qui doit être désarmée, et qui cependant doit se donner la mort. Je pourrais remédier à cet inconvénient, en la faisant tuer avec le poignard qui a frappé Zopire, et que son frère apporterait à la tête des habitants ; mais il faut là de la promptitude. Il sera bien difficile que la douleur et le désespoir aient lieu dans l’âme de Mahomet, surtout dans un moment où il s’agit de sa vie et de sa gloire. Il ne sera guère vraisemblable qu’il déplore la perte de sa maîtresse dans une crise si violente. C’est un homme qui a fait l’amour en souverain et en politique ; comment lui donner les regrets d’un amant désespéré ? Cependant le moment où Mahomet se justifie aux yeux du peuple par ce faux miracle de la mort de Séide, et cet art étonnant de conserver sa réputation par un crime, est à mon gré une si belle horreur, que je vais tout sacrifier pour peindre ce sujet de Rembrandt de ses couleurs véritables.

 

Ce 12 Juillet, Mardi.

 

         Je viens d’esquisser ce cinquième acte à peu près tel qu’on l’a voulu. C’est aux anges qui m’inspirent à voir si je dois continuer. J’attends leur ordre et la grâce d’en haut, que je ne dois qu’à eux.

 

 

1 – Personnage muet dans Mahomet. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

A Bruxelles, le 12 de Juillet.

 

 

         Mon adorable ami, jamais ange gardien n’a plus travaillé pour le mortel qui lui est confié. Vous avez fait une besogne vraiment angélique. J’ai d’abord mis par écrit quelques murmures qui me sont échappés, à moi profane, et que j’ai envoyés, sous le nom de Remontrances, à M. de Pont de Veyle ; mais aujourd’hui j’ai esquissé le cinquième acte, et je l’ai joint à mes murmures. Je tiens qu’il faut toujours voir les statues un peu dégrossies pour juger de l’effet que feront les grands traits. Mandez-moi comment vous trouvez cette première ébauche de l’admirable idée que vous m’avez suggérée, et ce que vous pensez de mes petites objections. Je commence à entrevoir que Mahomet sera, sans aucune comparaison, ce que j’aurai fait de mieux, et ce sera à vous que j’en aurai l’obligation. Que le succès sera flatteur pour moi quand je vous le devrai ! En vérité vous êtes bien aimable ; mais avouez qu’il n’y a personne que vous qui pût rendre de ces services d’ami.

 

         Si le roi de Prusse n’achète pas vos bustes (1), il faudra qu’il ait une haine décidée pour le cavalier Bernin et pour moi. J’ai tout lieu de croire qu’il fera ce que je lui proposerai incessamment sur cette petite acquisition, soit que j’aie le bonheur de le voir, soit que je lui écrive. Je ne sais encore, entre nous, s’il joindra une magnificence royale à ses autres qualités ; c’est de quoi je ne peux encore répondre. Philosophie, simplicité, tendresse inaltérable pour ceux qu’il honore du nom de ses amis, extrême fermeté et douceur charmante, justice inébranlable, application laborieuse, amour des arts, talents singuliers, voilà certainement ce que je peux vous assurer qu’il possède. Soyez tout aussi sûr, mon respectable ami, que je le presserai avec la vivacité que vous me connaissez. Je suis heureusement à portée d’en user ainsi. Il ne m’a jamais écrit si souvent ni avec tant de confiance et de bonté que depuis qu’il est sur le trône, et qu’il fait jour et nuit son métier de roi avec une application infatigable. Quel bonheur pour moi si je peux engager ce roi, que j’idolâtre, à faire une chose qui puisse plaire à un ami qui est dans mon cœur fort au-dessus encore de ce roi !

 

 

1 – Ils représentaient les douze Césars, et on les attribuait à Bernin. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

A La Haye, ce 21 Juillet.

 

 

         Vous voilà, monsieur, comme le Messie ; trois rois courent après vous (1) ; mais je vois bien que, puisque vous avez sept mille livres de la France, et que vous êtes Français, vous n’abandonnerez point Paris pour Berlin. Si vous aviez à vous plaindre de votre patrie, vous feriez très bien d’en accepter une autre, et, en ce cas, je féliciterais mon adorable roi de Prusse ; mais c’est à vous à voir dans quelle position vous êtes. Au bout du compte, vous avez conquis la terre sur les Cassini, et vous êtes sur vos lauriers ; si vous y trouvez quelque épine, vous en émousserez bientôt la pointe.

 

         Cependant, si ces épines étaient telles que vous voulussiez abandonner le pays qui les porte, pour aller à la cour de Berlin, confiez,-vous à moi en toute sûreté ; dites-moi si vous voulez que je mette un prix à votre acquisition ; je vous garderai le secret, comme je l’exige de vous, et je vous servirai aussi vivement que je vous aime et que je vous estime.

 

         Me voici pour quelques jours à La Haye ; je retournerai bientôt à Bruxelles ; me permettrez-vous de vous parler ici d’une chose que j’ai sur le cœur depuis longtemps ? Je suis affligé de vous voir en froideur avec une dame (2) qui, après tout, est la seule qui puisse vous entendre, et dont la façon de penser mérite votre amitié. Vous êtes faits pour vous aimer l’un et l’autre ; écrivez-lui (un homme a toujours raison quand il se donne le tort avec une femme), vous retrouverez son amitié, puisque vous avez toujours son estime.

 

         Je vous prie de me mander où je pourrais trouver la première bévue que l’on fit à votre Académie, quand on jugea d’abord que la terre était aplatie aux pôles, sur des mesures qui la donnaient allongée (3).

 

         Ne sait-on rien du Pérou ?

 

         Adieu ; je suis un Juif errant à vous pour jamais.

 

 

1 – M. de Maupertuis venait d’avoir de la France une nouvelle pension de trois mille livres ; la Russie lui en offrait une plus considérable, et le roi de Prusse l’appelait pour lui confier le soin de son Académie. (K.)

 

2 – Madame du Châtelet. (G.A.)

 

3 – M. Jacques Cassini, mort en 1756, avait trouvé, en 1701, par sa mesure des degrés du méridien de Paris à Collioure, qu’ils décroissaient en approchant du pôle ; et M. de Fontenelle, dans l’extrait qu’il donna du mémoire de Cassini, parut adopter la fausse conclusion de cet astronome (Mémoires de l’Académie pour l’année 1701). Cette erreur a été corrigée dans la nouvelle édition qu’on a faites des premières années de ces Mémoires. Ce fut un ingénieur nommé de Roubaix qui s’en aperçut le premier, et qui donna un mémoire à ce sujet dans les journaux de Hollande. (K.)

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

A La Haye, le 24 Juillet.

 

 

         Comme je resterai à La Haye, mon cher monsieur, un peu plus que je ne comptais, vous pouvez adresser votre lettre en droiture chez l’envoyé de Prusse. M. s’Gravesande vous fait mille compliments ; vous savez que lui et M. Musschenbroeck ont préféré leur patrie à Berlin. Pardon de cette épître laconique. Si je vous disais tout ce que je pense pour vous, j’écrirais plus que Volffius.

 

 

 

 

 

à M. Berger

.

 

 

         En revenant de La Haye, monsieur, j’ai trouvé vos lettres à Bruxelles. Je pourrai bien probablement vous donner des nouvelles de l’affaire dont vous m’avez chargé. Si elle ne réussit pas, cela ne sera pas ma faute. Vous me ferez grand plaisir, en attendant, de me procurer par vos lettres une lecture plus agréable que celle de la plupart des livres nouveaux, sans en excepter l’Institution d’un Prince (1), qui est un recueil de lieux communs, dans les deux premiers volumes, et de fort plats sermons dans les deux derniers. La véritable Institution d’un prince est l’exemple du roi de Prusse.

 

         Je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

1 – Par Duguet, 1730. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

A Bruxelles, le 6 d’août (1).

 

 

         Comme je ne connais aucun cérémonial, Dieu merci, je n’ai jamais imaginé qu’il y en eût dans l’amitié, et je ne conçois pas comment vous vous plaignez du silence d’un solitaire qui, retiré loin de Paris et de la persécution, ne peut avoir rien à mander, tandis que vous, qui êtes au centre des arts et des agréments, ne lui avez pas écrit une seule fois dans le temps qu’il paraissait avoir besoin de la consolation de ses amis (2). Je n’avais pas besoin de cette longue interruption de votre commerce pour en sentir mieux le prix ; mais, si la première loi de l’amitié est de la cultiver, la seconde loi est de pardonner quand on a manqué à la première. Mon cœur est toujours le même, quoique vos faveurs soient inégales. Je ne sais ni vous oublier, ni m’accoutumer à votre oubli, ni vous le trop reprocher.

 

         L’homme dont vous me parlez me sera cher par deux raisons, parce qu’il est savant et qu’il vient de votre part ; mais j’ai peur de l’avoir manqué en chemin. J’étais à La Haye pour une petite commission ; j’en revins hier au soir ; je trouvai votre lettre du 26 Juillet à Bruxelles ; j’appris qu’un Français, qui allait à Berlin, m’avait demandé ici en passant, et je juge que c’est ce M. du Molard (3) ; Le roi aime toutes les sortes de littérature et de mérite, et les encourage toutes. Il sait qu’il y a d’autres talents dans le monde que celui de mesurer des courbes. Il est comme le Père céleste : In domo ejus mansiones multœ sunt. Je ne sais si ma retraite me permettra d’être fort utile auprès de lui aux beaux-arts qu’il protège. Une amitié qui m’est sacrée me privera du bonheur de vivre à sa cour, et m’empêchera de le regretter. Plus ses lettres me l’ont fait connaître, et plus je l’admire. Il est né pour être, je ne dis pas le modèle des rois, cela n’est pas bien difficile, mais le modèle des hommes. Il connaît l’amitié, et, soit dit sans reproche, il me donne de ses nouvelles plus souvent que vous.

 

         M. de Maupertuis va honorer sa cour ; c’est quelque chose de mieux que Platon, qui va trouver un meilleur roi que Denys ; il vient d’arriver à Bruxelles, et va de là à Wesel ou à Clèves ; il y trouvera bientôt le plus aimable roi de la terre, entouré de quelques serviteurs choisis qu’il appelle ses amis, et qui méritent ce titre. Ses sujets et les étrangers le comblent de bénédictions. Tout le monde s’embrassait à son retour dans les rues de Berlin ; tout le monde pleurait de joie. Plus de trente familles, que la rigueur du dernier gouvernement avait forcées d’aller en Hollande, ont tout vendu pour aller vivre sous le nouveau roi. Un petit-fils du premier ministre de Saxe, qui a cinquante mille florins de revenu, me  disait ces jours passés : « Je n’aurai jamais d’autre maître que le roi de Prusse ; je vais m’établir dans ses Etats. » Il n’a encore perdu aucune journée, il fait des heureux ; il respecte même la mémoire de son père ; il l’a pleuré, non par ostentation de vertu, mais par l’excès de son bon naturel. Je bénis l’Auteur de la nature d’être né dans le siècle d’un si bon prince. Peut-être son exemple donnera de l’émulation aux autres souverains. Adieu, rougissons de n’être pas aussi vertueux que lui, et de ne pas cultiver assez l’amitié, la première des vertus dont un roi donne l’exemple aux hommes.

 

 

 

 

1 – Cette lettre n’est point du 26 Août, ainsi qu’on l’a toujours datée. Il faut la classer au 6 du même mois. (G.A.)

 

2 – Thieriot n’avait pas écrit à Voltaire depuis plus de six mois. (G.A.)

 

3 – C’est ce même savant qui fit avec Voltaire l’écrit intitulé : Connaissance des beautés et des défauts… de la langue française, et la Dissertation sur Oreste. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Maupertuis

A Bruxelles, le 9 Août 1740.

 

 

         Je crois vous avoir mandé, monsieur, par un petit billet, combien votre lettre du 31 Juillet m’avait étonné et mortifié. Les détails que vous voulez bien me faire dans votre lettre du 4 m’affligent encore davantage. Je vois avec douleur ce que j’ai vu toujours, depuis que je respire, que les plus petites choses produisent les plus violents chagrins.

 

         Un malentendu a produit, entre la personne dont vous me parlez et le Suisse (1), une scène très désagréable. Vous avez, permettez-moi de vous le dire, écrit un peu sèchement à une personne qui vous aimait et qui vous estimait. Vous lui avez fait sentir qu’elle avait un tort humiliant dans une affaire où elle croyait s’être conduite avec générosité ; elle en a été sensiblement affligée.

 

         Si j’avais pu vous écrire plus tôt ce que je vous écrivis, en arrivant à La Haye, si j’avait été à portée d’obtenir de vous que vous fissiez quelques pas, toujours honorables à un homme, et que son amitié pour vous avait mérités, je n’aurais pas aujourd’hui le chagrin d’apprendre ce que vous m’apprenez. J’en ai le cœur percé ; mais, encore une fois, je ne crois pas que ce que vous me mandez puisse vous faire tort. On aura sans doute outré les rapports qu’on vous aura faits ; les termes que vous soulignez sont incroyables. N’y ajoutez point foi, je vous en conjure. Donnez-moi un exemple de philosophie ; croyez que je parlerai comme il faut, que je vous rendrai, que je vous ferai rendre la justice qui vous est due ; fiez-vous à mon cœur.

 

         Je vous étonnerai peut-être quand je vous dirai que je n’ai pas su un mot de la querelle (2) du Suisse à Paris. Soyez tout aussi convaincu que vous m’apprenez de tout point la première nouvelle d’une chose mille fois plus cruelle.

 

         Je vous conjure, encore une fois, de mêler un peu de douceur à la supériorité de votre esprit. Il est impossible que la personne dont vous me parlez ne se rende à la raison et à ma juste douleur.

 

         Soyez sûr que je conserve pour vous la plus tendre estime, que je n’y ai jamais manqué, et que vous pouvez disposer entièrement de moi.

 

 

1 – Il s’agit ici d’une discussion entre madame du Châtelet et Kœnig, qui, dans un voyage en  France, s’était chargé de lui expliquer la philosophie leibnitzienne. M. de Maupertuis avait pris le parti de Kœnig. (K.)

 

2 – Il en avait eu connaissance. Voyez la lettre à Helvétius du 24 Janvier 1740. (G.A.)

 

 

 

 

à M. le Président Hénault

A Bruxelles, le 20 d’Août.

 

 

         Rien ne m’a tant flatté depuis longtemps, monsieur, que votre souvenir et vos ordres. Vous croyez bien que j’ai reçu M. du Molard comme un homme qui m’est recommandé par vous. Je n’ai pu lui rendre encore que de petits soins, mais j’espère lui rendre bientôt de plus grands services. Il sera heureux si, n’étant pas auprès de vous, il peut être auprès d’un roi qui pense comme vous, qui sait qu’il faut plaire, et qui en prend tous les moyens. Sa passion dominante est de faire du bien, et ses autres passions sont tous les arts. C’est un philosophe sur le trône ; c’est quelque chose de plus, c’est un homme aimable. M. de Maupertuis est allé l’observer ; mais je ne l’envie point. Je passe ma vie avec un Etre supérieur, à mon gré, aux rois, et même à celui-là. J’ai été très aise que M. de Maupertuis ait vu madame du Châtelet. Ce sont deux astres (pour parler le langage newtonien) qui ne peuvent se rencontrer sans s’attirer. Il y avait de petits nuages qu’un moment de lumière a dissipés.

 

         Pour le livre de madame du Châtelet, dont vous me parlez, je crois que c’est ce qu’on a jamais écrit de mieux sur la philosophie de Leibnitz. Si les cœurs des philosophes allemands se prennent par la lecture, les Volfius, les Hanschius et les Thummingius (1) seront tous amoureux d’elle sur son livre, et lui enverront, du fond de la Germanie, les lemmes et les théorèmes les plus galants ; mais je suis bien persuadé qu’il vaut mieux souper avec vous que d’enchanter le Nord ou de le mesurer.

 

         Je prends la liberté de vous envoyer une Epître au roi de Prusse, que mon cœur m’a dictée, il y a quelque temps, et que je souhaite que vous lisiez avec autant d’indulgence que lui. Si madame du Deffand, et les personnes avec lesquelles vous vivez, daignaient se souvenir que j’existe, je vous supplierais de leurs présenter mes respects. Ne doutez pas des sentiments qui m’attachent à vous pour la vie.

 

 

1 – Trois leibnitziens. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

à M. de La Noue,

 

DIRECTEUR DE LA COMÉDIE, A DOUAI.

A Bruxelles, ce 20 Août..

 

 

         Il y a longtemps, mon cher monsieur, qu’une parfaite estime m’a rendu votre ami. Cette amitié est bien fortifiée par votre lettre. Vous pensez aussi bien en prose qu’en vers, et je ferai certainement usage des réflexions que vous avez bien voulu me communiquer (1). J’espère toujours que quand le plus aimable roi de l’univers sera un peu fixé dans sa capitale, il mettra la tragédie et la comédie françaises au nombre des beaux-arts qu’il fera fleurir. Il n’en protège aucun qu’il ne connaisse ; il est juge éclairé du mérite en tout genre. Je crois que je ne pourrais jamais mieux le servir qu’en lui procurant un homme d’esprit et de talents, aussi estimable par son caractère que par ses ouvrages, et seul capable peut-être de rendre à son art l’honneur et la considération que cet art mérite. Berlin va devenir Athènes ; je crois que le roi pensera comme les Périclès et les autres Athéniens, qui honoraient le théâtre et ceux qui s’y adonnaient, et qui n’étaient point assez sots pour ne pas attacher une juste estime à l’art de bien parler en public.

 

         Si je suis assez heureux pour procurer à sa majesté un homme tel que vous, je suis très sûr qu’il ne vous considérera pas seulement comme le chef d’une société destinée au plaisir, mais comme un auteur, et comme un homme digne de ses attentions.

 

         Si les choses prennent un autre tour, si l’amour de votre patrie vous empêche d’aller à la cour d’un roi que tous les gens de lettres veulent servir, ou si quelqu’un lui donne une autre idée, ou s’il n’a point de spectacle, je féliciterai la France de vous garder. Je me flatte que j’aurai bientôt le plaisir de vous entendre à Lille. Mandez-moi, je vous prie, si vous pourriez y être vers le 1er Septembre. J’ai mes raisons, et ses raisons sont principalement l’estime et l’amitié avec lesquelles je compte être toute ma vie, monsieur, votre, etc.

 

 

1 – Sans doute sur Mahomet. (G.A.)

 

 

ANNEE 1740 - Partie 7-1

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