CORRESPONDANCE 1722-1723 - Partie 9

Publié le par loveVoltaire

BC-19.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

à M. Thieriot.

A Ussé (1), ce 5 Décembre 1722.

 

          En arrivant à Ussé, j’avais la plume à la main pour vous écrire, lorsque dans le moment j’ai reçu votre lettre datée du 3. La conversation de G… vous a inspiré un esprit de critique que je m’en vais adoucir. Vous saurez que, dans le marché que j’ai fait avec Levier, à La Haye, j’ai stipulé expressément que je me réservais le droit de faire imprimer mon poème partout où je voudrais. Je suis convenu avec lui que, supposé que l’ouvrage pût se débiter en France, je ferais mettre à la tête le nom du libraire de Paris qui le vendrait, avec le nom du libraire de La Haye. Mon dessein donc est que le public soit informé que ce livre se débitera à Paris comme en Hollande, afin de ne point effaroucher les souscripteurs, selon les idées que j’ai toujours eues sur cela, et qui ont été invariables.

 

          Quel démenti aurais-je donc ? Et que pourra me reprocher la canaille d’auteurs, quand mon ouvrage paraîtra imprimé en Hollande, et sera débité en France ? Quel ridicule sera-ce à moi de voir mon poème être reçu dans ma patrie avec l’approbation des supérieurs ? Je n’ai que faire d’écrire au cardinal. Je viens de recevoir un billet du garde des sceaux, qui me croyait à Paris, et qui m’ordonnait de venir lui parler, apparemment au sujet de mon livre. C’est à lui que je vais écrire pour lui expliquer mes intentions.

 

          A l’égard de M. Detroy, c’est de tout mon cœur et avec autant de plaisir que de reconnaissance que je verrai le dessin du frontispice exécuté de sa main. Je vous prie de l’en remercier de ma part, et de lui dire que je ne lui écris point parce que je suis malade. Vous pouvez fort bien dire à M. Coypel que les retardements qu’il apporte seront préjudiciables à l’édition de l’ouvrage ; qu’ainsi vous croyez que je serai assez honoré et assez content quand je n’aurai que deux dessins de sa façon. S’il persiste à vouloir pour lui le dessin qui doit être à la tête, vous pourrez lui dire tout simplement qu’il est juste que ce soit un morceau pour le professeur, qui, sans cette préférence, ne voudra pas livrer ses dessins.

 

          Si cette déclaration le fâche, et si, par là, vous le mettez au point de refuser le tour, alors ce sera moi qui aurai à me plaindre de lui, et non lui de moi ; en ce cas, vous exagérerez auprès de lui l’estime que je fais de ses talents, et la douleur où je serai de n’être point embelli par lui. Remerciez bien Devroye et Galoche ; dites-leur que je leur écrirai incessamment ; tâchez de consommer au plus vite cette négociation. J’ai trouvé à Ussé un peintre (2) qui me fera fort bien mes vignettes. Ecrivez-moi un peu des nouvelles des actions. G… ne peut rien auprès des Pâris, que par M. de Maisons (3), qui a déjà été refusé, comme vous savez. J’écrirai une lettre très forte à madame la maréchale (4), et je profiterai de mon loisir pour en faire une en vers aux Pâris, où je serai inspira par mon amitié, qui est assurément un Apollon assez vif.

 

 

1 – Château situé au confluent de l’Indre et de la Loire. (G.A.)

2 – Durand. (G.A.)

3 – Ami de Voltaire, neveu de la maréchale de Villars, président au parlement. Il était âgé de vingt-trois ans. (G.A.)

4 – De Villars. (G.A.)

 

 

 

 

À M. Thieriot.

A Ussé (1).

 

          Mon cher ami, comme je crois que je serai obligé de revenir incessamment à Paris, je vous supplie de m’envoyer une lettre de change de 20 pistoles sur la recette générale de Tours. Vous n’avez qu’à prendre 200 livres sur le produit des souscriptions ; je les remplacerai à mon retour ; car c’est un dépôt sacré auquel je ne veux pas toucher. Il faudra porter cet argent dans la rue Colbert, derrière la Banque, proche de madame de Lambert, chez un nommé M. de Saint-Marc. Vous vous adresserez à M. Paulart, qui demeure chez ledit Saint-Marc. Ledit Paulart est frère d’un autre Paulart qui est ici, à Ussé ; ce que vous lui [illisible], afin qu’il fasse  la chose de bonne grâce. Au reste, vous le priez de mettre la lettre de change payable à vue à moi seul. De plus, notez que ledit Paulart n’est visible qu’à dix heures du matin. Voilà bien des sottes commissions que je vous donne ; mais il n’y a rien de petit en amitié.

 

          On me mande que M. le garde des sceaux (1) est fort malade. Il me rend service dans mon affaire : vous verrez que je serai assez malheureux pour qu’il meure. Je suis persuadé que mon étoile lui portera malheur. Adieu. Ecrivez-moi donc.

 

 

1 – Fleuriau d’Armenonville. (G.A.)

 

 

 

 

à M. de Montcrif.

A Ussé (1).

 

          Il me semble, mon cher monsieur, que j’ai tardé bien longtemps à vous remercier de la bonté que vous avez eue d’accepter une place de distributeur des souscriptions de Henri IV. On m’a mandé qu’on avait fort frondé à Paris le projet d’impression de mon poème : c’est mon libraire de Hollande qui s’en est uniquement mêlé, et qui en cela a suivi exactement les usages de son pays ; mais les Français ne trouvent pas bon qu’en Hollande on fasse quelque chose à la hollandaise. Il y a longtemps qu’ils sont en possession de l’incorrigible manie de condamner tout ce qui n’est pas dans leurs usages. Pour moi, quelque usage que je suive, je serai toujours dans celui de vous aimer très tendrement. Je vous supplie d’assurer vos amis que mon poème se débitera en France avec privilège.

 

          Mille respects à M. d’Argenson. Mon adresse est à Ussé, par Tours. Je vous embrasse mille fois.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et François. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

A Ussé, ce 12 Décembre 1722 (1).

 

          Voici, mon ami, cinq fleurons que vous trouverez, je crois, assez bien dessinés ; je vous enverrai les autres incessamment. Cherchez, je vous en prie, quelque graveur qui les exécute. Le même homme qui les a dessinés me fera toutes mes vignettes : c’est Durand que vous avez vu à la Comédie ; il était mauvais acteur, et il est assez bon peintre. Mandez-moi, je vous en prie, comment vous faites pour les estampes. Génonville ne m’écrit point. Est-ce qu’il n’aurait point reçu mes lettres, ou qu’il serait malade, ou qu’il ne se soucierait plus de son vieil ami ? Le dernier est assez vraisemblable.

 

          Qu’est-ce donc qu’il est arrivé à ce pauvre Godin ? Il m’écrit qu’il est près d’être écrasé, et me demande quatre louis. Je suis bien fâché s’il lui est venu quelque mauvaise affaire. J’écris à mon beau-frère (2) pour qu’il lui donne cet argent et davantage, s’il en a besoin. Je vous prie, mon cher Thieriot, d’aller un peu dîner chez ma sœur (3). Ecrivez-moi souvent. Je reçois dans l’instant votre lettre du 7 qui m’a charmé. Adieu ; on m’apporte encore un cinquième cul-de-lampe que je joins aux autres.

 

          Je ne suis point étonné que le cardinal (4) ait fait un beau discours ; il est dévoué depuis longtemps au lieu de l’éloquence. Adieu.

 

          Songez à Henri et aimez François (5).

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et François. (G.A.)

2 – Mignot, correcteur de la chambre des comptes. (G.A.)

3 – Femme de Mignot et mère de madame Denis et de madame de Fontaine. (G.A.)

4 – Dubois, reçu membre de l’Académie le 3 Décembre. Son cours était l’ouvrage de La Motte. (G.A.)

5 – C’est-à-dire François Voltaire. (G.A)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

 

          Si vous avez été hier chez M. de Pouilli (1), je crains que vous n’ayez pu le voir ; il sort toujours après dîner, et se fait celer le matin. Je vous supplie d’y aller aujourd’hui, et de vous informer de notre pauvre Godin ; il faut absolument que vous entriez chez lui, quand on vous dirait qu’il n’y est pas. Vous devriez bien venir ici auparavant consoler un peu votre malade.

 

 

 

1 – Commis aux affaires étrangères et savant. (A. François.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

A Ussé,ce 19 Décembre.

 

          La poste a  retardé ce dernier ordinaire à Ussé ; c’est ce qui fait que je n’ai reçu que le 19 Décembre votre lettre datée du 11. Je suis très impatient d’apprendre des nouvelles de la santé de monsieur votre père. Voici les moments où la machine est émue et où la tendresse se réveille. Il m’est permis de me citer moi-même :

 

Et les cœurs nés sensibles

Sont aisément émus dans ces moments horribles.

 

          Cependant il faut que le bonhomme s’en aille, que vous héritiez, et que vous vous consoliez dans la ferme espérance qu’il nous arrivera à tous pareille aubaine.

 

          A l’égard de M. de Génonville, qui veut vous mener à la toilette de madame la maréchale, premièrement, je ne crois pas qu’il le fasse ; mais s’il le fait, cela ne gâtera rien. Je lui écrirai à elle très fortement. Je voudrais bien que cela pût se différer jusqu’au jour de l’an ; car, en vérité, je ne lui écris plus qu’en cérémonie.

 

          Je vous envoie toujours trois nouveaux fleurons de la façon de Durand de la Comédie, dont je crois vous avoir déjà parlé dans mes dernières lettres. Je vous envoie aussi les noms des graveurs qui sont le plus en réputation. Vous userez de tout cela, quand vos affaires pourront vous le permettre. Ecrivez-moi au plus tôt, je vous en prie ; mandez-moi des nouvelles de votre père et des vôtres. Adieu, mon cher Thieriot ; je travaille ici tout le jour.

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Fin de Décembre 1722.

 

          Qu'ai-je donc fait pour vous, mon cher ami, qui doivent m’attirer vos remerciements ? Je vous ai sacrifié un quart d’heure de temps, et j’ai fait de méchants vers (1). C’est à moi de vous remercier de tout ce que vous faites. J’en suis pénétré au dernier point, et je vous jure que je ne l’oublierai jamais. Je vous suis surtout très obligé d’aller souvent chez ma sœur. Mon cœur a toujours été tourné vers elle ; je suis sûr que vous lui donnerez un peu d’amitié pour moi.

 

          Demoulin poursuit en mon nom la condamnation de Beauregard. Je suis ruiné en frais. Pour comble il me mande que le lieutenant-criminel a envoyé chercher toutes les pièces chez mon procureur ; je ne sais si c’est pour rendre ou pour me dénier sa justice ; j’attends en paix l’événement.

 

          Vous ne me mandez point comment vous vous êtes retiré d’avec Coypel. Vous ferez ce qu’il vous plaira des culs-de-lampe. J’ai donné au même homme les idées de plusieurs vignettes ; je vous en enverrai incessamment les dessins,  qu’il a promis de bien travailler. Nous avons carte blanche sur tout. Mandez-moi, mon cher ami, comment nos peintres ont traité les sujets des estampes, afin que je voie les idées qui nous resteront pour les vignettes. Je vous remercie du discours du cardinal ; il est plein d’esprit et très convenable. Si le style en était plus lumineux et plus coulant, cela serait parfait. Je vous quitte de celui de Fontenelle, où il y aurait sans doute beaucoup d’antithèses et plus de points que de virgules. J’aime mieux vos lettres, mon cher ami, que toutes les harangues de l’Académie. La mienne est bien courte ; mais j’en ai quinze à écrire. Adieu.

 

 

1 – Lettre en vers adressée aux Pâris pour leur recommander Thiériot. On n’a pas cette lettre. (G.A.)

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières.

         A la Source (1).

 

          Nous voilà arrivés dans notre ermitage. On n’a peut-être jamais été à la campagne plus mal à propos ; c’est s’enfuir la veille d’une bataille ; mais je vous promets de revenir, dès le moment que vous jugerez ma présence nécessaire. Ecrivez-moi, je vous prie, un peu souvent de vos nouvelles et des miennes ; mandez-moi comment mon fils (2) réussit dans le monde, s’il a beaucoup d’ennemis, et si on me croit toujours son véritable père. Que Thieriot, son père nourricier, songe aussi à m’écrire tous les jours, si sa paresse peut le lui permettre ; il n’y a qu’à envoyer les lettres chez madame de Villette (3), qui envoie tous les jours un courrier ici. Rien ne sera plus aisé que d’entretenir un commerce très régulier. Je crois déjà être ici à cent lieues de Paris ; milord Bolingbroke me fait oublier et Henri IV, et Mariamne (4), et comédiens, et libraires. Je vous demande en grâce de me faire souvenir de tout cela, et de croire que je ne vous oublierai jamais, et que votre amitié m’est plus chère que ma réputation et mon intérêt.

 

 

 

1 – Editeurs de Cayrol et François. Nous ne savons si cette lettre est bien ici à sa date. (G.A.)

2 – La Henriade. (G.A.)

3 – Femme de Bolingbroke, et d’abord sa maîtresse. (G.A.)

4 – Tragédie à laquelle Voltaire travaillait alors. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

A Blois, 2 Janvier 1723.

 

          Il faut que je vous fasse part de l’enchantement où je suis du voyage que j’ai fait à la Source, chez milord Bolingbroke et chez madame de Villette. J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du nôtre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus d’énergie et de justesse. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Egyptiens comme celle d’Angleterre. Il possède Virgile comme Milton ; il aime la poésie anglaise, la française, et l’italienne ; mais il les aime différemment, parce qu’il discerne parfaitement leurs différents génies.

 

          Après le portrait que je vous fais de milord Bolingbroke, il me siéra peut-être mal de vous dire que madame de Villars et lui ont été infiniment satisfaits de mon poème. Dans l’enthousiasme de l’approbation, ils le mettaient au-dessus de tous les ouvrages de poésie qui ont paru en France ; mais je sais ce que je dois rabattre de ces louanges outrées. Je vais passer trois mois à en mériter une partie. Il me paraît qu’à force de corriger, l’ouvrage prend enfin une forme raisonnable. Je vous le montrerai à mon retour, et nous l’examinerons à loisir. A l’heure qu’il est, M. de Canillac (1) le lit et me juge. Je vous écris en attendant le jugement. Je serai demain à Ussé, où je compte trouver une épître de vous. Je suis très malade, mais je me suis accoutumé aux maux du corps et à ceux de l’âme ; je commence à les souffrir avec patience, et je trouve dans votre amitié et dans ma philosophie des ressources contre bien des choses. Adieu.

 

 

1 – Alors exilé à Blois. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Ce 3 Janvier.

 

          J’écris par extraordinaire une lettre très pressante et très pathétique à madame la maréchale, à qui je recommande vos intérêts, dont j’ose me flatter qu’elle aura soin ;  je vous remercie infiniment, mon cher ami, de vos visites chez ma sœur ; voyez-la souvent, je vous en conjure, et mettez-moi un peu bien avec elle. La nouvelle de Rousseau, séminariste, ressemble à celle de la Fillon (1), qui se retira, il y a quelques années, dans un couvent. Il me paraît que le diable n’est pas encore assez vieux pour se faire ermite.

 

          On m’a envoyé un éloge de feu Marc-René (2), par M. de Fontenelle, qui me paraît tout à fait sage et plein d’esprit. Je ne sais pas comment on en juge à Paris.

 

          J’ai, je crois, achevé et poème et remarques. J’ai composé une petite histoire abrégée (3) de ce temps-là, pour mettre à la tête de l’ouvrage. J’ai fait aussi un Discours au roi : voilà à quoi je me suis occupé. La parodie de Persée (4) n’a point aigri l’amertume que j’ai dans ma vie depuis longtemps. Je pardonne volontiers aux gredins d’auteurs ces trivelinades, c’est leur métier ; il faut que chacun fasse le sien : le mien est de les mépriser. Vous ne me mandez point ce qu’ont fait les peintres ; écrivez-moi un peu quelques détails sur cela. Je vous enverrai incessamment un mémoire que je ferai distribuer aux juges de Beauregard. Je ne sais si je me flatte, mais je crois que vous en serez content ; faites ma cour à madame de Bernières ; je suis infiniment sensible à son amitié.

 

 

1 – Voyez le Précis du siècle de Louis XV, chap. 1er. (G.A.)

 2 – Marc-René d’Argenson. (G.A.)

 3 – Essai sur les guerres civiles de France, voyez tome III. (G.A.)

4 – Dans l’Arlequin-Persée de Fuzelier, il y avait cinq couplets contre la souscription à la Henriade. (G.A.)

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières.

A Ussé, ce 5 Janvier (1).

 

          Il vient de me prendre un assez grand mal de gorge ; ainsi vous n’aurez de moi, cette fois, qu’un petit mot. Si l’amitié se mesurait par la longueur des lettres, je vous écrirais des volumes ; mais quand on a mal à la gorge, il n’y a pas moyen de s’épuiser en grands sentiments. Je vous dirai seulement que, selon les apparences, mes maudites affaires me font rappeler à Paris. Le bonheur de vous y voir adoucira toutes les amertumes que j’y attends. Je vous souhaite plus de bonheur qu’à moi, plus de santé, et autant d’aversion pour la cour et pour la ville. La plus grande marque de bonté que vous puissiez me donner est de m’écrire souvent.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la Présidente de Bernières.

A Ussé, 15 Janvier (1).

 

          J’ai reçu, au château d’Ussé, votre dernière lettre qui s’était arrêtée quelque temps à la Source, chez milord Bolingbroke, d’où on me l’a envoyée. Le sincère intérêt que vous daignez prendre à ma situation me touche au point que je ne peux vous l’exprimer. Je commence à voir bien clairement que je n’ai que vous de véritable amie. Vos lettres me font infiniment regretter de n’être point avec vous ; mais vous voyez vous-même combien cela m’était impossible. Il fallait absolument que j’allasse à Sully qui m’éloignait de soixante lieues de votre terre ; la saison était avancée, et vous me mandiez que vous ne deviez rester que jusqu’à Noël. Vous n’êtes pas encore assez détachée de Paris, pour avoir le courage de passer l’hiver à la campagne. Si vous aviez été capable d’y rester par goût, je serais assurément venu vous tenir compagnie ; mais vous croyez bien que je n’aurais pas pu accepter que vous y restassiez pour moi et vous demander de me sacrifier votre hiver.

 

         A l’égard de l’homme en question (2), je l’ai cherché et fait chercher inutilement. J’ai pris le parti de faire continuer, à Paris, son malheureux procès ; la chute prochaine de son protecteur m’y a entièrement déterminé. Voici bientôt le temps où vous reviendrez à Paris ; je ne sais si vous m’y reverrez sitôt. Le goût de l’étude et de la retraite ne me laisse plus aucune envie d’y revenir. Je n’ai jamais vécu si heureux que depuis que je suis loin de tous les mauvais discours, des tracasseries et des noirceurs que j’ai essuyées. Il n’y a qu’une amie aussi solide et aussi estimable que vous, qui pût m’y rappeler.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Toujours Beauregard. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Rouen.

 

          Venez, mon cher ami, et ne vous donnez point de fausses espérances de vous voir. Vous serez à Rouen en deux jours. Monsieur votre père n’est point si mal que vous pensez. Je vous assure qu’il se portera fort bien ce printemps. N’allez pas vous imaginer que vous deviez renoncer à vos amis, parce que votre père a un boyau de moins. Venez voir les nouveaux vers que j’ai faits à Henri IV. On commencera, lundi prochain, ce que vous savez. Je suis actuellement à Rouen, où je ménage sourdement cette petite intrigue, et où d’ailleurs je passe fort bien mon temps. Il y a ici nombre de gens d’esprit et de mérite, avec qui j’ai vécu dès les premiers jours, comme si je les avais vus toute ma vie. On me fait une chère excellente ; il y a de plus, un opéra dont vous serez très content : en un mot, je ne me plains à Rouen que d’y avoir trop de plaisir ; cela dérange trop mes études, et je m’en retourne ce soir à la Rivière, pour partager mes soins entre une ânesse et Mariamne. Voyez, je vous en prie, mademoiselle Lecouvreur et M. l’abbé d’Amfreville. Dites à mademoiselle Lecouvreur qu’il faut qu’elle hâte son voyage, si elle veut prendre du lait dans la saison, et n’oubliez pas de lui dire combien je suis charmé d’espérer que je pourrai passer quelque temps avec elle. Faites les mêmes agaceries pour moi à M. l’abbé d’Amfreville. Dites-lui que j’ai trouvé à Rouen un sien neveu qui me paraît aussi aimable que lui, et que c’est le plus grand éloge que je puisse lui donner. Vous allez être bien étonné de me trouver tant de coquetterie dans l’esprit ; mais vous jugez bien qu’un homme qui va donner un poème épique a besoin de se faire des amis.

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières.

Paris, … Mai (1).

 

 

          Comme je ne veux pas perdre de temps dans le dessein que j’ai de réparer ma mauvaise fortune par les agréments d’une vie douce et tranquille, je reviendrai à la Rivière incessamment ; j’y retrouverai dans votre amitié et dans celle de Thieriot des plaisirs qu’un peu plus de fortune ne m’aurait jamais donnés. Je ne sais encore aucune nouvelle qui soit bien intéressante : si vous voulez, je vous dirai qu’un nommé Charier a été pendu hier, après sa mort. M. de Saint-Aubin, maître des requêtes, à qui il avait prêté de l’argent pour des billets, l’avait fait remettre depuis peu au For-l’Evêque. Cet homme, enragé de se voir en prison si mal à propos, prit un gros manche à balai et en donna cent coups à tous ses guichetiers. Ces messieurs se défendirent avec des armes à feu et le tuèrent à coups de fusil. On l’a condamné après sa mort à être pendu par les pieds, pour avoir fait rébellion à justice.

 

          J’apprends dans le moment que le maréchal de Berwick est impliqué dans l’affaire de La Jonchère (2) : tout le monde regarde déjà Le Blanc comme un homme perdu ; pour moi, je doute encore des suites de son aventure : il est trop malhonnête homme pour n’avoir pas de fortes ressources.

 

          J’ai vu aujourd’hui Inès de Castro (3), que bien des gens condamnent, et voient pourtant avec plaisir. Baron n’a jamais si bien joué. Son destin est de faire réussir de mauvais ouvrages. On joue Inès deux fois la semaine, et tout y est plein jusqu’au cintre.

 

          Adieu. Présentez mes respects à monsieur et à madame de Lezeau, s’ils sont à la Rivière, et ayez toujours bien de la bonté pour moi. − Ce samedi soir.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Trésorier de l’extraordinaire des guerres, enveloppé dans la disgrâce du ministre de la guerre Le Blanc, qu’on accusait faussement de malversations. Voltaire détestait Le Blanc, qui avait protégé Beauregard contre ses poursuites. (G.A.)

3 – Tragédie de La Motte-Houdar (G.A.)

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières.

Paris, Juin.

 

          Pour première nouvelle, je vous dirai que j’ai été malade, et que j’en suis d’autant plus fâché que cela retarde mes affaires, et par conséquent, mon retour à la Rivière. M. de Richelieu part après-demain pour Forges ; je ne crois pas que je puisse être de ce voyage. J’ai été à Inès de Castro, que tout le monde trouve mauvaise et très touchante. On la condamne et on y pleure. Paris est inondé de chansons encore plus mauvaises contre toutes les femmes de la cour, et, à la honte du siècle, on parle de ces sottises. Une chose qui m’intéresse davantage, c’est le rappel de milord Bolingbroke en Angleterre. Il sera aujourd’hui à Paris, et j’aurai la douleur de lui dire adieu, peut-être pour toujours (1).

 

          M. le cardinal Dubois a une très mauvaise santé, et on n’espère pas qu’il vive encore longtemps. Il veut, avant sa mort, faire pendre Talhouet (2) et La Jonchère, afin de réparer par un acte de justice les fredaines de sa vie passée. M. le duc d’Orléans ne travaille presque plus, et, quoiqu’il soit encore moins fait pour les femmes que pour les affaires, il a pris une nouvelle maîtresse qui se nomme mademoiselle Ouel.

 

 

1 – Il revint en 1736. (G.A.)

2 – Administrateur de la compagnie des Indes, accusé de prévarication (manquement grave aux obligations d’une charge, d’un mandat). (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Juin (1).

 

          Je suis infiniment flatté de la confiance que vous avez eue en moi, et je ne trouve rien de plus juste et de plus raisonnable que d’apporter à la campagne un ouvrage de moi, et de me le cacher soigneusement lorsque je l’ai voulu avoir. Envoyez toujours cette pièce, on verra ce qu’on en pourra faire.

 

         Je vous en apporterai une autre que je fais imprimer actuellement à Paris. Je voudrais être déjà à la Rivière ; mais j’ai encore ici deux ou trois petites affaires qui me retiennent.

 

          Il y a quelques estampes (2) qui m’ont beaucoup plu, et d’autres dont je n’ai pas été si content ; mais les graveurs disent que celles-là sont les plus belles, et ils m’ont assuré que les défauts que je trouvais étaient autant de beautés.

 

          Je vous prie d’avancer toujours notre ouvrage, et d’effacer dans le neuvième chant ces deux vers :

 

Siége affreux, composé de ministres cruels,

Et toujours arrosé par le sang des mortels.

 

          Il faudra les passer comme bien d’autres ; cela n’en sera que mieux. J’ai la fièvre au moment que je vous écris. Le lait que j’ai voulu continuer, avec l’embarras des affaires et le chagrin dont je suis lutiné à Paris, m’a fait beaucoup de mal ; le pis que j’y trouve, c’est que cela retarde mon retour et me fait rester malgré moi dans une ville que je déteste. M. de Richelieu partit hier pour Forges, et milord Bolingbroke pour l’Angleterre ; ainsi je ne sais plus que devenir dans Paris. Mandez-moi au juste où l’on est de l’édition, et surtout ne me cachez point l’indiscrétion que vous avez eue de montrer la parodie à Madame de Bernières.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Pour la Henriade. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Ce samedi (1).

 

          Je viens de recevoir ce que vous savez (2). Effectivement, cela n’est pas trop bon ; mais on pourrait le rendre passablement plaisant, en y travaillant un peu ; j’y songerai à mes heures de loisir. A l’égard du petit imprimé dont je vous ai parlé, je vous le porterai à la Rivière. Je ne compte revenir vous voir que lorsque j’aurai attrapé quelque chose des Pâris pour vous. Je vous suis extrêmement obligé de l’argent que vous avez donné à Viret (3) ; s’il faut le rendre avant mon retour, vous n’avez qu’à me dire sur qui il faudra tirer une lettre de change à Paris.

 

          Je viens de lire les nouveaux ouvrages de Rousseau ; cela est au-dessous de Gacon. (4).

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Sans doute, une parodie d’Inès. (G.A.)

3 – Qui imprimait secrètement la Henriade à Rouen. (G.A.)

4 – Mauvais poète satirique. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Cideville.

Paris, juin.

 

          Quelque bonne que pût être la traduction anglaise, elle m’aurait assurément fait moins de plaisir que votre lettre. J’ai presque achevé la première ébauche de ma Mariamne, et peux fort bien me passer de celle de M. Fenton ; mais je ne me passerai jamais de votre amitié, dont je reçois les marques avec la plus tendre reconnaissance. Vous devriez bien quelque jour venir à la Rivière-Bourdet, apporter la Mariamne anglaise (1), et voir la française, dont l’auteur est assurément pour toute sa vie votre, etc.

 

          Nous disputons tous ici à qui a le plus d’envie de vous voir et de vous embrasser.

 

 

1 – La Mariamne d’Elysée Fenton venait de paraître cette année même. (G.A.)

 

 

 

 

à M. Thieriot.

Paris, Juin.

 

 

          Si vous avez soin de mes affaires à la campagne (1), je ne néglige point les vôtres à Paris. J’ai eu avec M. Pâris l’aîné une longue conversation à votre sujet. Je l’ai extrêmement pressé de faire quelque chose pour vous. J’ai tiré de lui des paroles positives, et je dois retourner incessamment chez lui, pour avoir une dernière réponse.

 

          Je viens de lire les nouveaux ouvrages de Rousseau. Cela est au-dessous de Gacon. Vous seriez stupéfait si vous les lisiez. Je n’irai point voyager en Allemagne (2) ; on y devient trop mauvais poète.

 

          Ma santé et mes affaires sont délabrées à un point qui n’est pas croyable ; mais j’oublierai tout cela à la Rivière-Bourdet ; j’étais né pour être faune ou sylvain. Je ne suis point fait pour habiter une ville.

 

          Les nouvelles sont dans la lettre que j’écris à madame de Bernières ; ainsi je n’ai rien d’autre à vous mander, sinon que je vous aime de tout mon cœur. Quand je vous écrirais quatre pages, toute ma lettre ne voudrait dire autre chose. Adieu, monsieur l’éditeur ; ayez bien soin de mon enfant que je vous ai remis entre les mains, et prenez garde qu’il soit proprement habillé. Je n’aspire qu’à venir vous retrouver ; ce sera bientôt assurément.

 

 

1 – Il surveillait à Rouen l’édition clandestine de la Henriade. (G.A.)

2 – Où J.-B. Rousseau avait vécu longtemps depuis son bannissement. (G.A.)

 

 

 

 

Commenter cet article