CORRESPONDANCE 1721/1722 - Partie 7

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE-1720-21-Partie-7.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

à M. de Fontenelle

De Villars, Juin 1721.

 

 

Les dames qui sont à Villars, monsieur, se sont gâtées par la lecture de vos Mondes. Il vaudrait mieux que ce fût par vos églogues ; et nous les verrions plus volontiers ici bergères que philosophes. Elles mettent à observer les astres un temps qu’elles pourraient beaucoup mieux employer ; et, comme leur goût décide des nôtres, nous nous sommes tous faits physiciens pour l’amour d’elles.

 

 

Le soir, sur des lits de verdure,

Lits que de ses mains la nature,

Dans ces jardins délicieux,

Forma pour une autre aventure,

Nous brouillons tout l’ordre des cieux :

Nous prenons Vénus pour Mercure ;

Car vous saurez qu’ici l’on n’a

Pour examiner les planètes,

Au lieu de vos longues lunettes,

Que des lorgnettes d’opéra.

 

 

Comme nous passons la nuit à observer les étoiles, nous négligeons fort le soleil, à qui nous ne rendons visite que lorsqu’il a fait près de deux tiers de son tour. Nous venons d’apprendre tout à l’heure qu’il a paru de couleur de sang tout le matin ; qu’ensuite, sans que l’air fût obscurci d’aucun nuage, il a perdu sensiblement de sa lumière et de sa grandeur : nous n’avons su cette nouvelle que sur les cinq heures du soir. Nous avons mis la tête à la fenêtre, et nous avons pris le soleil pour la lune tant il était pâle. Nous ne doutons point que vous n’ayez vu la même chose à Paris (1).

 

C’est à vous que nous nous adressons, monsieur, comme à notre maître. Vous savez rendre aimables les choses que beaucoup d’autres philosophes rendent à peines intelligibles ; et la nature devait à la France et à l’Europe un homme comme vous pour corriger les savants, et pour donner aux ignorants le goût des sciences.

 

 

Or, dites-nous donc, Fontenelle,

Vous qui, par un vol imprévu,

De Dédale prenant les ailes,

Dans les cieux avez parcouru

Tant de carrières immortelles,

Où Saint Paul avant vous a vu

Force beautés surnaturelles,

Dont très prudemment il s’est tu :

Du soleil, par vous si connu,

Ne savez-vous point de nouvelles ?

Pourquoi sur un char tout sanglant

A-t-il commencé sa carrière ?

Pourquoi perd-il, pâle et tremblant,

Et sa grandeur et sa lumière ?

Que dira le Boulainvilliers (2)

Sur ce terrible phénomène ?

Va-t-il à des peuples entiers

Annoncer leur perte prochaine ?

Verrons-nous des incursions,

Des édits, des guerres sanglantes,

Quelques nouvelles actions,

Ou le retranchement des rentes ?

Jadis, quand vous étiez pasteur,

On vous eût vu sur la fougère,

A ce changement de couleur

Du dieu brillant qui nous éclaire,

Annoncer à votre bergère

Quelque changement dans son cœur.

 

 

Mais à présent, monsieur, que vous êtes devenu philosophe nous nous flattons que vous voudrez bien nous parler physiquement de tout cela. Vous nous direz si vous croyez que l’astre soit encroûté, comme le prétend Descartes ; et nous vous croirons aveuglément, quoique nous ne soyons pas trop crédules (3).

 

 

1 – Voltaire, dans cette lettre, imite le jargon précieux de Fontenelle. (G.A.)

 

2 – Le comte de Boulainvilliers, homme d’une grande érudition, mais qui avait la faiblesse de croire à l’astrologie. Le cardinal de Fleury disait de lui qu’il ne connaissait ni l’avenir, ni le passé, ni le présent. Cependant il a fait de très belles recherches sur l’histoire de France. (Note de 1748).

 

3 – Cette lettre fut publiée, dès 1726, dans les Mémoires de Desmolets. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

2 Juin 1721.

 

 

Je suis encore (1) incertain de ma destinée. J’attends M. le duc de Sully pour régler ma marche. Comptez que je n’ai d’autre envie que de passer avec vous beaucoup de ces jours tranquilles dont nous nous trouvions si bien dans notre solitude.

 

Je viens d’écrire une lettre à M. de Fontenelle, à l’occasion d’un phénomène qui a paru dans le soleil, hier jour de la Pentecôte. Vous voyez que je suis poète et physicien. J’ai une grande impatience de vous voir, pour vous montrer ce petit ouvrage dont vous grossirez votre recueil.

 

Avez-vous toujours, mon cher ami, la bonté de faire en ma faveur ce qu’Esdras fit pour l’Ecriture sainte, c’est-à-dire d’écrire de mémoire mes pauvres ouvrages (2), s’il y a quelque nouvelle à Paris, faites-m’en part. J’espère de vous y revoir bientôt dans cette bonne santé dont vous me parlez. Comme la ressemblance de nos tempéraments est parfaite, je me porte aussi bien que vous ; je crois cependant que vous avez eu hier mal à l’estomac, car j’ai eu une indigestion.

 

Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.

 

 

1 – Dans la correspondance inédite publiée par MM. de Cayrol et François, cette lettre commence ainsi « Comment vont vos craintes sur la paralysie (il s’agit du père de Thieriot) ? Informez-moi, je vous en prie, de votre santé. Si M. votre père n’était pas à Boisette, j’irais vous y voir. Je suis encore, etc. » (G.A.)

 

2 – Ici fini la lettre publiée par MM. de Cayrol et François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

1721.

 

 

J’irai à Châtenay, mon cher Thieriot, de dimanche en huit. Si vous êtes de ces héros qui préfèrent les devoirs de l’amitié aux caprices de l’amour, vous viendrez m’y voir. J’ai retrouvé votre livre vert ; Génonville vous l’avait escamoté. Renvoyez-moi ma lettre à M. de Fontenelle et ses réponses. Tout cela ne vaut pas grand’chose ; mais il y a dans le monde des sots qui les trouveront bonnes : ce n’est ni vous ni moi. Adieu, j’ai été saigné de mon ordonnance : je m’en suis assez mal trouvé. Un médecin n’aurait pas fait pis. Renvoyez-moi vite les papiers que je vous demande. Adieu, mon cher ami.

 

 

 

 

 

à M. Jean-Baptiste Rousseau (1)

23 Janvier 1722.

 

 

M. le baron de Breteuil m’a appris, monsieur, que vous vous intéressez encore un peu à moi, et que le poème de Henri IV ne vous est pas indifférent ; j’ai reçu ces marques de votre souvenir avec la joie d’un disciple tendrement attaché à son maître. Mon estime pour vous, et le besoin que j’ai des besoins d’un homme seul capable d’en donner de bons en poésie, m’ont déterminé à vous envoyer un plan que je viens de faire à la hâte de mon ouvrage : vous y trouverez, je crois, les règles du poème épique observées.

 

Le poème commence au siège de Paris, et finit à sa prise ; les prédictions faites à Henri IV, dans le premier chant, s’accomplissent dans tous les autres ; l’histoire n’est point altérée dans les principaux faits, les fictions y sont toutes allégoriques ; nos passions, nos vertus, et nos vices, y sont personnifiés ; le héros n’a de faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Si tout cela est soutenu de cette force et de cette beauté continue de la diction, dont l’usage était perdu en France sans vous, je me flatte que vous ne me désavouerez point pour votre disciple. Je ne vous ai fait qu’un plan fort abrégé de mon poème, mais vous devez m’entendre à demi mot ; votre imagination suppléera aux choses que j’ai omises. Les lettres que vous écrivez à M. le baron de Breteuil me font espérer que vous ne me refuserez pas les conseils que j’ose dire que vous me devez. Je ne me suis point caché de l’envie que j’ai d’aller moi-même consulter mon oracle. On allait autrefois de plus loin au temple d’Apollon, et sûrement on n’en revenait point si content que je le serai de votre commerce. Je vous donne ma parole que, si vous allez jamais aux Pays-Bas, j’y  viendrai passer quelque temps avec vous. Si même l’état de ma fortune présente me permettait de faire un aussi long voyage que celui de Vienne, je vous assure que je partirais de bon cœur, pour voir deux hommes aussi extraordinaires dans leurs genres que M. le prince Eugène et vous. Je me ferais un véritable plaisir de quitter Paris, pour vous réciter mon poème devant lui à ses heures de loisir. Tout ce que j’entends dire ici de ce prince à tous ceux qui ont eu l’honneur de le voir me le fait comparer aux grands hommes de l’antiquité. Je lui ai rendu, dans mon sixième chant (2), un hommage qui, je crois, doit d’autant moins lui déplaire, qu’il est moins suspect de flatterie, et que c’est à la seule vertu que je le rends. Vous verrez par l’argument de chaque livre de mon ouvrage, que le sixième est une imitation du sixième de Virgile. Saint Louis y fait voir à Henri IV les héros français qui doivent naître après lui ; je n’ai point oublié parmi eux M. le maréchal de Villars ; voici ce qu’en dit saint Louis :

 

 

Regardez dans Denain l’audacieux Villars

Disputant le tonnerre à l’aigle des Césars,

Arbitre de la paix que la victoire amène,

Digne appui de son roi, digne rival d’Eugène.

 

 

C’était là effectivement la louange la plus grande qu’on pouvait donner à M. le maréchal de Villars, et il a été lui-même flatté de la comparaison. Vous voyez que je n’ai point suivi les leçons de La Motte, qui, dans une assez mauvaise ode à M. le duc de Vendôme, crut ne pouvoir le louer qu’aux dépens de M. le prince Eugène et de la vérité.

 

Comme je vous écris tout ceci, madame la duchesse de Sully m’apprend que vous avez mandé à M. Le commandeur de Comminges que vous irez cet été aux Pays-Bas. Si le voisinage de la France pouvait vous rendre un peu de goût pour elle, et que vous pussiez ne vous souvenir que de l’estime qu’on y a pour vous, vous guéririez nos Français de la contagion du faux bel esprit qui fait plus de progrès que jamais. Du moins si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j’irai chercher à Bruxelles le véritable antidote contre le poison des La Motte. Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moi, comme sur le plus zélé de vos admirateurs.

 

Je suis, etc.

 

 

1 – Alors à Vienne. (G.A.)

 

2 – Aujourd’hui le septième. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières (1),

 

Chez madame la marquise de Lezeau, rue de la Seille,

A Rouen.

Paris, mercredi au matin… 1722.

 

 

J’attends votre retour avec la plus grande impatience du monde. Je prends du vinache (2) et ne vas point à Villars ; voilà trois choses dont je vous ai vue douter un peu et qui sont très vraies. Je ne puis vous pardonner votre absence que par l’idée flatteuse que j’ai que vous allez nous préparer une retraite, où je compte passer avec vous des jours délicieux. Préparez-nous votre château (3) pour longtemps, et revenez au plus vite. Si vous conservez pour moi encore quelque bonté, soyez sûre que mon dévouement pour vous est à l’épreuve de tout.

 

         Vous m’avez laissé en partant votre mari au lieu de vous : voilà qu’il me vient prendre dans le moment que je vous écris, pour me mener chez des gens qui veulent se mettre à la tête d’une nouvelle compagnie. Pour moi, madame, qui ne sais point de compagnie plus aimable que la vôtre, et qui la préfère même à celle des Indes, quoique j’y aie une bonne partie de mon bien, je vous assure que je songe bien plutôt au désir d’aller vivre avec vous à votre campagne, que je ne suis occupé du succès de l’affaire que nous entreprenons. La grande affaire et la seule qu’on doive avoir, c’est de vivre heureux, et si nous pouvions réussir à le devenir sans établir une caisse de juifrerie, ce serait autant de peine épargnée. Ce qui est très sûr, c’est que si notre affaire échoue, j’ai une consolation toute prête dans la douceur de votre commerce, et s’il fallait opter entre votre amitié et le succès de l’affaire, assurément je ne balancerais pas.

 

Quittez pour un moment vos maçons et vos serruriers, pour me faire l’honneur de m’écrire un petit mot. Mandez-moi si vous êtes bien fatiguée, si vous reviendrez samedi, comment vous vous portez, et si vous avez toujours un peu d’amitié pour moi. Voilà M. de Bernières qu’on annonce ; adieu, comptez que je vous suis attaché pour toute ma vie.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

2 – Célèbre médecin du temps. (A. François.)

 

3 – La Rivière-Bourdet, château situé sur la rive droite de la Seine, près de Rouen, dans la commune de Quévillon. (A. François.)

 

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières

Villars, 1722.

 

 

Si j’avais eu une chaise de poste, je serais venu à Paris par l’envie que j’ai de vous faire ma cour, plus que par l’empressement de finir l’affaire ; je ne l’ai pas négligée, quoique je sois resté à Villars. On m’a écrit que M. le Régent a donné sa parole, et comme j’ai celle de la personne  (1) qui l’a obtenue du Régent, je ne crains point qu’on se servie d’un autre canal que le mien ; je peux même vous assurer que, si je pensais qu’ils eussent dessein de s’adresser à d’autres, mon peu de crédit auprès de certaines personnes serait assez fort pour faire échouer leur entreprise. Ces messieurs se moquent du monde de s’imaginer que le succès de l’affaire dépende de me voir arriver à Paris le 15 plutôt que le 20 ; quelques jours de plus ou de moins ne gâteront rien à nos arrangements.

 

Je pars jeudi, demain au soir, avec monsieur et madame la maréchale de Villars. Quand je serai arrivé, il faudra que j’aille sur-le-champ à Versailles, dont je ne partirai qu’après avoir consommé l’affaire, ou l’avoir entièrement manquée. Vous me mandez que, si je ne suis pas à Paris aujourd’hui jeudi, la chose est manquée pour moi. Dites à vos messieurs qu’elle ne sera manquée que pour eux, que c’est à moi qu’on a promis le privilège, et que, quand je l’aurai une fois, je choisirai la compagnie qui me plaira. J’aurai l’honneur de vous voir vendredi et de recevoir vos ordres. Soyez toujours persuadée de mon attachement pour vous et pour M. de Bernières.

 

 

1 – Le duc de Richelieu sans doute. (A. François.)

 

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières

Villars,… 1722.

 

 

Je resterai encore sept ou huit jours à Villars, où je bois du cidre et mange du riz tous les soirs, dont je me trouve fort bien. Messieurs des gabelles peuvent bien retarder leur affaire de huit jours. La personne que vous savez a parole réitérée de M. le Régent pour la plus grande affaire. Vous devriez bien remettre le souper à mon retour. Je suis fâché de la justice qu’on a rendue à la petite Livry (1). Si on faisait dans tous les corps ce qu’on vient de faire à la Comédie, il me paraît qu’il resterait peu de mode en place. Je fais à peu près la même réforme dans mon poème ; je suis occupé à en chasser tous les mauvais vers. C’est une opération un peu longue ; mais j’espère que je la terminerai à la Rivière-Bourdet. Je vous fais mes compliments de la vie dissipée que vous menez. Je voudrais bien en pouvoir faire autant ; mais dans le malheur où je suis d’avoir une santé et une tête de linotte, je ne pouvais avoir de plus grande consolation que la bonté que vous avez eue d’égayer mon régime par la compagnie que vous m’avez tenue à Paris. Vous pouvez compter que je n’oublierai de ma vie les marques que j’ai reçues de votre amitié, et que je vous serai toujours très tendrement attaché.

 

 

1 – Cette ancienne maîtresse de Voltaire avait dû se retirer de la Comédie-Française, le 27 Mai 1722, Voyez, aux EPÎTRES : Les Vous et les Tu. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières

Villars, le jeudi… 1722.

 

 

J’ai assez bonne opinion de vous, madame, pour croire que vous vous souviendrez de m’écrire parmi les embarras de votre déménagement. J’attends avec impatience la nouvelle de la conclusion du traité avec M. de Banville. Je vous déclare d’avance que je veux avoir un pot-de-vin de cette belle affaire qui sera, s’il vous plaît, un bon souper avec milord Bolingbroke et M. de Maisons, dans votre nouveau palais. Je crois que la proposition ne vous déplaira pas.

 

Et vous, mon cher Thieriot (1), mandez moi si vous êtes déjà en possession de votre taudis. Je vous demande instamment un Virgile et un Homère (non pas celui de La Motte). Envoyez cela, je vous pris, au suisse de l’hôtel de Villars, pour me le faire tenir à Villars. J’en ai un besoin pressant. − Envoyez-le moi plus tôt aujourd’hui que demain. Ces deux auteurs sont mes dieux domestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. Ayez donc la bonté, mon cher ami, d’user, en cette occasion, de toute la diligence que peut avoir un aussi grand paresseux que vous.

 

Adieu, madame ; adieu notre ami : aimez-moi un peu. Faites mes compliments au maître de la maison, si vous le rencontrez.

 

 

1 – Il habita avec Voltaire dans l’hôtel de M. de Bernières, quai des Théatins. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la présidente de Bernières

… 1722.

 

 

Vous avez grand tort de vous imaginer que je ne vous ai écrit que parce que j’avais besoin de livres ; je vous assure que je penserais à vous, quand il n’y aurait jamais eu de Virgile ni d’Homère au monde. J’ai une impatience bien vive de venir habiter les murailles ébranlées de mon grenier, que je préfère de tout mon cœur au palais doré où je suis et surtout à la cohue qui y est au moment que je vous écris. Je ne mande rien à notre cher Thieriot aujourd’hui, parce que les gens de M. de Richelieu qui va partir me pressent. J’ai reçu ses livres avec vos lettres ; je l’exhorte à persister dans son indignation contre les modernes et à écrire ce qu’il m’a promis. Si ma chambre était prête, je serais déjà chez vous. Mandez-moi si je peux y trouver un lit, et je vous réponds de partir sur-le-champ. Je vous aime de tout mon cœur.

 

 

 

Commenter cet article