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Mardi 17 janvier 2012 2 17 /01 /Jan /2012 16:44

CORRESPONDANCE-1743---Partie-7.jpg

 

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à M. Thieriot

 

A La Haye, ce 16 Août 1743.

 

         Je mène ici une vie délicieuse dont les agréments ne sont combattus que par le regret que m’inspirent mes amis, et, surtout, par le chagrin que j’ai de voir que vous ne vivez encore que de promesses. Je n’ai jamais douté de la pension, vous le savez ; mais je suis aussi surpris qu’affligé de ces prodigieux retardements. Le roi de Prusse vous fera t-il donc vieillir dans l’espérance ? et l’inscription de votre tombeau sera-t-elle un jour : Ci-gît qui attendit son paiement ? En vérité cela perce le cœur. J’espère en parler bientôt fortement à sa majesté prussienne, soit aux eaux de Spa, soit à Berlin. Vous savez que je ne suis pas

 

 

Dissmulator opis propriæ, mihi commodus uni.

 

HOR., lib. I, ep. IX

 

 

         Je n’ai heureusement rien à demander à ce monarque pour moi-même. On est bien honteux quand on demande pour soi, mais on est bien hardi quand on demande pour un ami. Le roi de Prusse m’a fait l’honneur, en dernier lieu, de m’écrire plusieurs lettres dans lesquelles il daigne m’offrir un établissement sûr et avantageux. Je lui ai répondu que le plus bel établissement pour moi était le bonheur de le voir et de l’entendre, que je n’en voulais point d’autre, et que, si je pouvais renoncer à ma patrie et à mes amis, à qui je dois tout, je passerais le reste de ma vie dans sa cour. Voilà où j’en suis, et voilà quels seront toujours mes sentiments. Je suis même assez heureux pour que le roi  de  Prusse les approuve. Tout roi qu’il est, il ne trouve pas mauvais que les grands devoirs de l’amitié aillent les premiers.

 

         Ne vous méprenez plus sur le nom d’un homme qui sera immortel dans ce pays-ci. Ce n’est point Van Hyden, c’est Van Haren qu’il s’appelle. Il lui est arrivé la même chose qu’à Homère ; on gagnait sa vie à réciter ses vers aux portes des temples et des villes ; la multitude court après lui quand il va à Amsterdam. On l’a gravé avec cette belle inscription :

 

 

Quæ canit ipse fecit.

 

         Vous ne sauriez croire combien cette fadaise (1), par laquelle j’ai répondu à ses politesses et à ses amitiés, m’a concilié ici les esprits. On en a imprimé plus de vingt traductions. Il n’est rien tel que l’à-propos.

 

         Bonsoir ; croyez qu’en tout temps et en tout lieu je songerai à vos intérêts. Je vous embrasse.

 

 

1 – Voyez les STANCES à Van Haren. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Amelot

 

A La Haye, ce 17 Août 1743.

 

         Monseigneur, heureusement le courrier n’est pas encore parti. Je profite de cet instant pour avoir l’honneur de vous informer qu’il vient d’arriver un courrier du roi de Prusse à son ministre, avec une lettre portant en substance qu’il regarde comme une violation du droit des souverains, et comme une marque de mépris pour sa personne, le passage des troupes hollandaises par son territoire, sans lui avoir demandé, à lui expressément la permission. Il ordonne à son ministre, le jeune comte de Podewils, de prendre cette affaire avec hauteur, et d’exiger une satisfaction authentique. De plus, il ordonne à son ministre de partir, et de venir recevoir ses ordres à Berlin, après avoir fait ses plaintes et demandé réparation. Il lui ordonne en même temps de ne partir qu’après avoir laissé à La Haye un secrétaire, et l’avoir instruit du courant des affaires. La lettre est datée de Glatz. Le voyage du ministre à Berlin sera différé jusqu’au retour de ce secrétaire, qui est actuellement à Spa, et auquel on dépêche un courrier dans le moment.

 

         J’observe que le roi de Prusse n’a été instruit du passage des troupes que par les dépêches datées de La Haye du 30 Juillet, et que la personne que j’avais engagée à demander l’arrêt des munitions de guerre l’avait obtenu dès le commencement de juillet, et cela même malgré la permission que les états devaient demander pour ces munitions.

 

         Ces effets sont assez considérables, et j’aurai l’honneur de vous en adresser le mémoire par le premier ordinaire, après que je l’aurai traduit du hollandais en français.

 

         La mésintelligence que j’avais trouvé l’heureuse occasion de préparer, touchant ces effets, est fondée sur l’intérêt. Celle qui naît du passage des troupes vient du juste maintien de la dignité de sa couronne. Je souhaiterais que ces deux grands motifs pussent servir à déterminer ce monarque au grand but où il faudrait l’amener. J’ai peur que son ministre à La Haye, qui a plus d’une raison d’aimer (1) ce séjour, ne ménage, autant qu’il pourra, une conciliation. Je n’attends pas une rupture ouverte, mais je tâcherai de faire en sorte que le ministre de sa majesté prussienne attende encore quelques jours pour faire sa déclaration aux états-généraux. Plus il aura tardé à éclater, et plus tard la réconciliation se fera, et plus longtemps aussi les munitions de guerre seront arrêtées.

 

         Au reste je partirai pour Berlin avec ce ministre, et vous êtes bien sûr que je n’omettrai rien pour le faire servir à vos intentions.

 

 

1 – Il avait pour maîtresse la femme d’un des principaux magistrats de La Haye. Voyez les Mémoires. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental

 

Sur l’eau, près d’Utrecht, ce 23 Août 1743.

 

         La Haye en Touraine est donc une ville bien célèbre ! Savez-vous, mon cher et respectable ami, que votre lettre adressée à La Haye n’est pas venue d’abord en Hollande ? Je l’ai reçue avec ces belles paroles : « Inconnu à La Haye en Touraine ; renvoyée à La Haye en Hollande » ? Oh bien ! il n’y aura plus de quiproquo, me voici sur le chemin de Berlin. Le roi de Prusse devait aller à Spa, il devait aller à Aix-la-Chapelle ; il m’ordonne d’aller lui faire ma cour dans sa capitale, et peut-être apprendrai-je, en courant la poste, qu’il a changé d’avis, et il faudra courir en Franconie ou dans le Haut-Palatinat. Heureusement je ne crains point les houssards en voyageant, comme je fais, avec des Allemands ; et d’ailleurs je leur réciterai des vers pour la reine de Hongrie. Le fameux colonel Mentzel (1) a commencé par être comédien. Je lui ferai jouer Jules César, puisqu’on  ne le joue point à Paris. Ah ! plût à Dieu que les dévots ne fussent pas plus à craindre que les houssards ! Ayez pitié de moi, saltem vos amici mei. Ecrivez-moi un petit mot à Berlin. On dit que vous n’avez pas trop bien vendu votre charge (2). On n’achète chèrement dans ce temps-ci que des malheurs. Daignez me mander ce que devient ce pays fait pour être aimable : y est-on bien fou ? y a-t-on de la crainte, de l’espérance ? ou plutôt Paris ne s’occupe-t-il pas plus d’une danseuse que de ce qui se passe sur le Rhin ? Cela n’est peut-être pas si fou. Les véritables fous, en vérité, sont ceux qui font tuer les hommes, et je mets encore de ce nombre ceux qui voyagent en Prusse, pouvant être à Paris ; mais, puisque ces fous-là sont les plus malheureux, dites-leur des choses bien consolantes ; daignez les égayer par des nouvelles. Ayez la bonté de présenter leurs respects à vos parents et à vos amis. Bonsoir, mes anges ; j’enrage du meilleur de mon cœur. Adieu, les plus aimables personnes du monde.

 

 

1 – Voyez les chapitres X et XI du Précis du Siècle de Louis XV. (G.A.)

 

2 – D’Argental avait été jusqu’alors conseiller au parlement. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. l’abbé de Valori

 

Berlin, le 31 Août 1743.

 

         Je viens, monsieur, de me vanter à M. votre frère (1) de vos bontés ; mais il faut que je me vante à vous des siennes. Berlin et Lille sont pour moi deux patries nouvelles. Je me flatte que j’aurai bientôt l’honneur de vous revoir et de vous dire à quel point je suis attaché à toute votre famille. Permettez-moi d’assurer de mon respect madame et mesdemoiselles de Valori. Il sera bien difficile que je quitte sitôt ce pays-ci ; mais enfin on ne peut oublier cette troisième patrie qui s’appelle la France. Plût à Dieu que tous les gens de votre espèce qui sont dans ce pays-là vous ressemblassent ! ils seraient les maîtres de tout, à force de plaire. Mille tendres respects.

 

 

1 – Ambassadeur à Berlin. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Amelot

 

A Charlottembourg, ce 3 Septembre 1743.

 

 

         Aujourd’hui, après un dîner plein de gaieté et d’agréments, le roi de Prusse est venu dans ma chambre ; il m’a dit qu’il avait été fort aise de prier hier M. l’envoyé de France, seul de tous les ministres, non seulement pour lui donner des marques de considération, mais pour inquiéter ceux qui seraient fâchés de la préférence.

 

         Je lui répondis que l’envoyé de France serait bien plus content si sa majesté envoyait quelques troupes à Wesel et à Magdebourg. « Mais, dit-il, que voulez-vous que je fasse ? le roi de France me pardonnera-t-il jamais une paix particulière ? Sire, lui dis-je, les grands rois ne connaissent point la vengeance ; tout cède à l’intérêt de l’Etat ; vous savez si l’intérêt de votre majesté et de la France n’est pas d’être à jamais unis.

 

         Comment puis-je croire, dit alors le roi de Prusse, que la France soit dans l’intention de se lier fermement avec moi ? Je sais que votre envoyé à Mayence fait des insinuations contre mes intérêts, et qu’on propose la paix avec la reine de Hongrie, le rétablissement de l’empereur, et un dédommagement à mes dépens.

 

         J’ose croire, répliquai-je, que cette accusation est un artifice des Autrichiens, qui leur est trop ordinaire. Ne vous ont-ils pas calomnié ainsi au mois de mai dernier ? n’ont-ils pas écrit en Hollande que vous aviez offert à la reine de Hongrie de vous joindre à elle contre la France ?

 

         Je vous jure, me dit-il, mais en baissant les yeux, que rien n’est plus faux. Que pourrais-je y gagner ? Un tel mensonge se détruit de soi-même. Eh bien ! sire, pourquoi donc ne vous pas réunir hautement avec la France et l’empereur contre l’ennemi commun, qui vous hait, et qui vous calomnie tous deux également ? quel autre allié pouvez-vous avoir que la France ? Vous avez raison, reprit-il, : vous savez aussi que je cherche à la servir, vous connaissez ce que je fais en Hollande. Mais je ne peux agir hautement que quand je serai sûr d’être secondé de l’Empire ; c’est à quoi je travaille à présent, et c’est le véritable but du voyage que je fais à Bareuth dans huit ou dix jours. Je veux être assuré au moins que quelques princes de l’Empire, comme Palatin, Hesse, Wurtemberg, Cologne et Stetin, fournissent un contingent à l’empereur. Sire, lui dis-je, demandez-leur seulement leur signature, et commencez par faire paraître vos braves Prussiens.

 

         Je ne veux point recommencer la guerre, dit-il ; mais j’avoue que je serais flatté d’être le pacificateur de l’Empire, et d’humilier un peu le roi d’Angleterre, qui veut donner la loi à l’Allemagne. Vous le pouvez, lui dis-je ; il ne vous manque plus que cette gloire, et j’espère que la France tiendra la paix de son épée et de vos négociations ; la vigueur qu’elle fera paraître augmentera sans doute votre bonne volonté. Permettez-moi de vous demander ce que vous feriez si le roi de France requérait votre secours, en vertu de votre traité avec lui ?

 

         Je serais obligé, dit-il, de m’excuser, et de répondre que ce traité est annulé par celui que j’ai fait depuis avec la reine de Hongrie ; je ne peux à présent servir l’empereur et le roi de France qu’en négociant. Négociez donc, sire, aussi heureusement que vous avez combattu, et souffrez que je vous dise, avec toute la terre, que la reine de Hongrie n,’attend que le moment favorable d’attaquer la Silésie. »  Alors il parla ainsi : « Mes quatre places seront achevées avant que l’Autriche puisse envoyer contre moi deux régiments ; j’ai cent cinquante mille combattants, j’en aurai alors deux cent mille. Je me flatte que ma discipline militaire, que je tiens la meilleure de l’Europe, triomphera toujours des troupes hongroises. Si la reine de Hongrie veut reprendre la Silésie, elle me forcera de lui enlever la Bohême. Je ne crains rien de la Russie : la czarine m’est à jamais dévouée depuis la dernière conspiration fomentée par Botta et par les Anglais (1). Je lui conseille d’envoyer le jeune Ivan et sa mère en Sibérie, aussi bien que mon beau-frère (2), dont j’ai toujours été mécontent, et qui n’a jamais été gouverné que par des Autrichiens. » Le roi allait poursuivre ; on est venu l’avertir que la musique était prête ; je l’y ai suivi, il m’a fait plus d’accueil que jamais. Je n’ajoute rien à ce détail simple et exact. J’omets, en faveur de la brièveté, les raisons que j’ai fait valoir. Je n’ai mis ici que la substance.

 

         Depuis cet entretien, j’en ai eu plusieurs autres ; j’ai même reçu des billets de son appartement au mien.

 

         Le résultat est que je l’ai fait convenir que la cour de France ne peut avoir de part à cette proposition fait à Mayence contre lui. En effet vous n’avez pas voulu offenser un roi que vous avez tant d’intérêt de ménager.

 

         Etant instruit que le parti pacifique commençait à s’accréditer en Hollande, et sachant ce qui s’est passé d’un autre côté entre les régents, et d’un autre entre les principaux bourgmestres d’Amsterdam et l’abbé de La Ville, j’en ai rendu compte à sa majesté prussienne ; j’ai fait valoir cette conjoncture, et j’ai obtenu au moins qu’elle donnât ordre à son ministre à La Haye de presser la paix et de parler avec vigueur. Allez, lui a-t-il dit en propres termes, faites-moi respecter. Mais ce ministre en Hollande ne doit pas communiquer avec M. de Fénelon ; le roi de Prusse veut paraître impartial.

 

         Cependant il arrête toujours les munitions de guerre des Hollandais ; je vois qu’il formera à Bareuth le plan de sa conduite dans l’Empire. Je ne sais s’il me mettra du voyage ; ma situation pourra devenir très épineuse, on a donné des ombrages.

 

         Je vous écris peu de choses ; mais j’en ai beaucoup à vous dire, et qui vous concernent. Vous verrez si je vous suis dévoué.

 

 

1 – Pour remettre le jeune Ivan sur le trône. (G.A.)

 

2 – Antoine-Ulric de Brunswick-Bevern. (G.A.)

 

CORRESPONDANCE 1743 - Partie 7

Par loveVoltaire - Publié dans : Correspondance 1740 à 1749
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