CONTE : L'Homme aux quarante écus - Partie 2

Publié le par loveVoltaire

ROMAIN 0636

 

 

 

 

 

 

III. Aventure avec un carme.

 

 

         Quand j’eus bien remercié l’académicien de l’Académie des sciences de m’avoir mis au fait, je m’en allai tout pantois, louant la Providence, mais grommelant entre mes dents ces tristes paroles : « Vingt écus de rente seulement pour vivre, et n’avoir que vingt-deux ans à vivre ! » Hélas ! Puisse notre vie être encore plus courte, puisqu’elle est si malheureuse !

 

         Je me trouvai bientôt vis-à-vis d’une maison superbe (1). Je sentais déjà la faim ; je n’avais pas seulement la cent-vingtième partie de la somme qui appartient de droit à chaque individu ; mais, dès qu’on m’eut appris que ce palais était le couvent des révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances, et je dis : Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez charitables pour me donner à dîner.

 

         Je sonnai ; un carme vint : Que voulez-vous, mon fils ? − Du pain, mon révérend père ; les nouveaux édits m’ont tout ôté. − Mon fils, nous demandons nous-mêmes l’aumône ; nous ne la faisons pas. − Quoi ! Votre saint institut vous ordonne ne n’avoir pas de bas, et vous avez une maison de prince, et vous me refusez à manger ! − Mon fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas ; c’est une dépense de moins ; mais nous n’avons pas plus froid aux pieds qu’aux mains ; et si notre saint institut nous avait ordonné d’aller cul nu, nous n’aurions point droit au derrière. A l’égard de notre belle maison, nous l’avons aisément bâtie, parce que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue. − Ah ! Ah ! Vous me laissez mourir de faim, et vous avez cent mille livres de rente : Vous en rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement ? − Dieu nous préserve de payer une obole (2) ! Le seul produit de la terre cultivée par des mains laborieuses, endurcies de calus et mouillées de larmes, doit des tributs à la puissance législatrice et exécutrice. Les aumônes qu’on nous a données nous ont mis en état de faire bâtir ces maisons dont nous tirons cent mille livres par an ; mais ces aumônes venant des fruits de la terre, ayant déjà payé le tribut, elles ne doivent pas payer deux fois : elles ont sanctifié les fidèles qui se sont appauvris en nous enrichissant, et nous continuons à demander l’aumône et à mettre à contribution le faubourg Saint-Germain pour sanctifier les fidèles. Ayant dit ces mots, le carme me ferma la porte au nez (3).

 

         Je passai par devant l’hôtel des mousquetaires gris ; je contai la chose à un de ces messieurs : ils me donnèrent un bon dîner et un écu. L’un d’eux proposa d’aller brûler le couvent ; mais un mousquetaire plus sage lui remontra que le temps n’était pas encore venu, et le pria d’attendre encore deux ou trois ans (4).

 

 

 

IV. Audience de M. le contrôleur-général.

 

 

 

         J’allai, avec mon écu, présenter un placet à M. le contrôleur-général, qui donnait audience ce jour-là.

 

         Son antichambre était remplie de gens de toute espèce. Il y avait surtout des visages encore plus pleins, des ventres plus rebondis, des mines plus fières que mon homme aux huit millions (5). Je n’osais m’approcher ; je les voyais, et ils ne me voyaient pas.

 

         Un moine, gros décimateur, avait intenté un procès à des citoyens qu’il appelait ses paysans. Il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble, et de plus il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux, ayant converti avec des peines extrêmes leurs bruyères en vignes, ils lui devaient la dixième partie de leur vin, ce qui faisait, en comptant le prix du travail, et des échalas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte ; mais comme les dîmes, disait-il, sont de droit divin, je demande le quart de la substance de mes paysans au nom de Dieu. Le ministre lui dit : Je vois combien vous êtes charitable !

 

         Un fermier-général, fort intelligent dans les aides, lui dit alors : Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine ; car ayant fait payer aux paroissiens l’année passée trente-deux impôts pour leur vin, et les ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont entièrement ruinés. J’ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles, ils sont encore mes redevables. Je m’oppose aux prétentions du révérend père.

 

         Vous avez raison d’être son rival, repartit le ministre ; vous aimez l’un et l’autre également votre prochain, et vous m’édifier tous deux.

 

         Un troisième, moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables (6), attendait aussi un arrêt du conseil qui le mît en possession de tout le bien d’un badaud de Paris, qui, ayant par inadvertance demeuré un an et un jour dans une maison sujette à cette servitude et enclavée dans les états de ce prêtre, y était mort au bout de l’année. Le moine réclamait tout le bien du badaud, et cela de droit divin.

 

         Le ministre trouva le cœur du moine aussi juste et aussi tendre que celui des deux premiers.

 

         Un quatrième, qui était contrôleur du domaine, présenta un beau mémoire, par lequel il se justifiait d’avoir réduit vingt familles à l’aumône. Elles avaient hérité de leurs oncles, ou tantes, ou frères, ou cousins ; il avait fallu payer les droits. Le domanier leur avait prouvé généreusement qu’elles n’avaient pas assez estimé leurs héritages, qu’elles étaient beaucoup plus riches qu’elles ne croyaient, et en conséquence les ayant condamnées à l’amende du triple, les ayant ruinées en frais, et fait mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures possessions sans bourse délier (7).

 

         Le contrôleur-général lui dit (d’un ton un peu amer à la vérité) : « Euge (8) ! contrôleur, bone et fidelis ; quia super pauca fuisti fidelis, fermier-général te constituam. ». Cependant il dit tout bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui : Il faudra bien faire rendre gorge à ces sangsues sacrées et à ces sangsues profanes : il est temps de soulager le peuple qui, sans nos soins et notre équité, n’aurait jamais de quoi vivre que dans l’autre monde.

 

         Des hommes d’un génie profond lui présentèrent des projets. L’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’esprit. Tout le monde, disait-il, s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. Le ministre lui dit : Je vous déclare exempt de la taxe.

 

         Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire, attendu que la nation était la plus gaie du monde, et qu’une chanson la consolait de tout ; mais le ministre observa que depuis quelque temps on ne faisait plus guère de chansons plaisantes, et il craignit que, pour échapper à la taxe, on ne devînt trop sérieux.

 

         Vint un sage et brave citoyen qui offrit de donner au roi trois fois plus, en faisant payer par la nation trois fois moins. Le ministre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique.

 

         Un quatrième prouvait au roi, par amitié, qu’il ne pouvait recueillir que soixante et quinze millions, mais qu’il allait lui en donner deux cent vingt-cinq. Vous me ferez plaisir, dit le ministre, quand nous aurons payé les dettes de l’Etat.

 

         Enfin arriva un commis de l’auteur nouveau (9) qui fait la puissance législatrice copropriétaire de toutes nos terres par le droit divin, et qui donnait au roi douze cents millions de rente. Je reconnus l’homme qui m’avait mis en prison pour n’avoir pas payé mes vingt écus. Je me jetai aux pieds de M. le contrôleur-général, et je lui demandai justice ; il fit un grand éclat de rire, et me dit que c’était un tour qu’on m’avait joué. Il ordonna à ces mauvais plaisants de me donner cent écus de dédommagement, et m’exempta de taille pour le reste de ma vie. Je lui dis : Monseigneur, Dieu vous bénisse !

 

 

 

V. Lettre à l’Homme aux quarante écus.

 

 

         Quoique je sois trois fois aussi riche que vous, c’est-à-dire quoique je possède trois cent soixante livres ou francs de revenu, je vous écris cependant comme d’égal à égal, sans affecter l’orgueil des grandes fortunes.

 

         J’ai lu l’histoire de votre désastre et de la justice que M. le contrôleur-général vous a rendue ; je vous en fais mon compliment ; mais par malheur je viens de lire le Financier citoyen (10), malgré la répugnance que m’avait inspirée le titre, qui paraît contradictoire à bien des gens. Ce citoyen vous ôte vingt francs de vos rentes, et à moi soixante : il n’accorde que cents francs à chaque individu sur la totalité des habitants ; mais en récompense, un homme non moins illustre enfle nos rentes jusqu’à cent cinquante livres ; je vois que votre géomètre a pris un juste milieu. Il n’est point de ces magnifiques seigneurs qui d’un trait de plume peuplent Paris d’un million d’habitants, et vous font rouler quinze cents millions d’espèces sonnantes dans le royaume, après tout ce que nous avons perdu dans nos guerres dernières (11).

 

         Comme vous êtes grand lecteur, je vous prêterai le Financier citoyen ; mais n’allez  pas le croire en tout ; il cite le testament du grand ministre Colbert, et il ne sait pas que c’est une rapsodie ridicule faite par un Gatien de Courtilz : il cite la Dîme du maréchal de Vauban, et il ne sait pas qu’elle est d’un Bois-Guillebert (12) ; il cite le testament du cardinal de Richelieu, et il ne sait pas qu’il est de l’abbé de Bourzéis (13). Il suppose que ce cardinal assure que quand la viande enchérit, on donne une paie plus forte au soldat. Cependant la viande enchérit beaucoup sous son ministère, et la paie du soldat n’augmenta point ; ce qui prouve, indépendamment de cent autres preuves, que ce livre reconnu pour supposé dès qu’il parut, et ensuite attribué au cardinal même, ne lui appartient pas plus que les testaments du cardinal Albéroni (14) et du maréchal de Belle-Isle (15) ne leur appartiennent.

 

         Défiez-vous toute votre vie des testaments et des systèmes ; j’en ai été la victime comme vous. Si les Solons et les Lycurgues modernes se sont moqués de vous, les nouveaux Triptolèmes se sont encore plus moqués de moi ; et, sans une petite succession qui m’a ranimé, j’étais mort de misère.

 

         J’ai cent vingt arpents labourables dans le plus beau pays de la nature, et le sol le plus ingrat. Chaque arpent ne rend, tous frais faits, dans mon pays, qu’un écu de trois livres. Dès que j’eus lu dans les journaux qu’un célèbre agriculteur avait inventé un nouveau semoir, et qui labourait sa terre par planches, afin qu’en semant moins il recueillît davantage, j’empruntai vite de l’argent, j’achetai un semoir, je labourai par planches ; je perdis ma peine et mon argent, aussi bien que l’illustre agriculteur, qui ne sème plus par planches (16).

 

         Mon malheur voulut que je lusse le Journal économique, qui se vend à Paris chez Boudet. Je tombai sur l’expérience d’un Parisien ingénieux qui, pour se réjouir, avait fait labourer son parterre quinze fois, et y avait semé du froment, au lieu d’y planter des tulipes ; il eut une récolte très abondante. J’empruntai encore de l’argent. Je n’ai qu’à donner trente labours, me disais-je, j’aurai le double de la récolte de ce digne Parisien qui s’est formé des principes d’agriculture à l’opéra et à la comédie ; et me voilà enrichi par ses leçons et par son exemple.

 

         Labourer seulement quatre fois dans mon pays est une chose impossible ; la rigueur et les changements soudains des saisons ne le permettent pas ; et d’ailleurs le malheur que j’avais eu de semer par planches, comme l’illustre agriculteur dont j’ai parlé, m’avait forcé à vendre mon attelage. Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les charrues qui sont à quatre lieues à la ronde. Trois labours pour chaque arpent coûtent douze livres, c’est un prix fait ; il fallut donner trente façons par arpent ; le labour de chaque arpent me coûta cent vint livres : la façon de mes cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres. Ma récolte, qui se monte, année commune, dans mon maudit pays, à trois cents setiers, monta, il est vrai, à trois cent trente, qui, à vingt livres le setier, me produisirent six mille six cents livres : je perdis sept mille huit cents livres ; il est vrai que j’eus la paille.

 

         J’étais ruiné, abîmé, sans une vieille tante qu’un grand médecin dépêcha dans l’autre monde, en raisonnant aussi bien en médecine que moi en agriculture.

 

         Qui croirait que j’eus encore la faiblesse de me laisser séduire par le journal de Boudet ? Cet homme-là, après tout, n’avait pas juré ma perte. Je lis dans son recueil qu’il n’y a qu’à faire une avance de quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rente en artichauts : certainement Boudet me rendra en artichauts ce qu’il m’a fait perdre en blé. Voilà mes quatre mille francs dépensés, et mes artichauts mangés par des rats de campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière. (17).

 

         J’écrivis une lettre de reproches fulminante à Boudet. Pour toute réponse le traître s’égaya dans son journal, à mes dépens. Il me nia impudemment que les Caraïbes fussent nés rouges : je fus obligé de lui envoyer une attestation d’un ancien procureur du roi de la Guadeloupe, comme quoi Dieu a fait les Caraïbes rouges ainsi que les Nègres noirs. Mais cette petite victoire ne m’empêcha pas de perdre jusqu’au dernier sou toute la succession de ma tante, pour avoir trop cru les nouveaux systèmes. Mon cher monsieur, encore une fois gardez-vous des charlatans.

 

 

 

VI.  Nouvelles douleurs occasionnées

par les nouveaux systèmes.

 

 

(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d’un vieux solitaire.)

 

 

 

         Je vois que de si bons citoyens se sont amusés à gouverner les Etats, et à se mettre à la place des rois. (18) ; si d’autres se sont crus des Triptolèmes et des Cérès, il y en a de plus fiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu, et qui ont créé l’univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole.

 

         Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thales, nommé Telliamed (19), qui m’apprit que les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer. Il y eut d’abord de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies. Leur belle queue fourchue se changea en cuisses et en jambes. J’étais encore tout plein des Métamorphoses d’Ovide, et d’un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d’une race de babouins : j’aimais autant descendre d’un poisson que d’un singe.

 

         Avec le temps j’eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. Quoi ! me dit-il, vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur, tout au plus, ont produit, dans une suite infinie de siècles, des montagnes de vingt mille pieds de haut, lesquelles ne sont pas de sable ? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe. La preuve en est qu’on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard, qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux.

 

         Figurez-vous que la terre est un globe de verre qui a été longtemps tout couvert d’eau. Plus il m’endoctrinait, plus je devenais incrédule. Quoi donc ! me dit-il, n’avez-vous pas vu le falun de Touraine à trente-six lieues de la mer (20) ? C’est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec du fumier. Or, si la mer a déposé, dans la succession des temps, une mine entière de coquilles à trente-six lieues de l’océan, pourquoi n’aura-t-elle pas été jusqu’à trois mille lieues pendant plusieurs siècles sur notre globe de verre ?

 

         Je lui répondis : Monsieur Telliamed, il y a des gens qui font quinze lieues par jour à pied, mais ils ne peuvent en faire cinquante. Je ne crois pas que mon jardin soit de verre, et quant à votre falun, je doute encore qu’il soit un lit de coquilles de mer, il se pourrait bien que ce ne fût qu’une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui ne sont point des langues ; en étoiles, et qui ne sont point des astres ; en serpents roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents ; en parties naturelles du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames. On voit des dendrites, des pierres figurées, qui représentent des arbres et des maisons, sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons et des chênes.

 

         Si la mer avait déposé tant de lits de coquilles en Touraine, pourquoi aurait-elle négligé la Bretagne, la Normandie, la Picardie, et toutes les autres côtes ? J’ai bien peur que ce falun tant vanté ne vienne pas plus de la mer que les hommes. Et quand la mer se serait répandue à trente-six lieues, ce n’est pas à dire qu’elle ait été jusqu’à trois mille même jusqu’à trois cents, et que toutes les montagnes aient été produites par les eaux. J’aimerais autant dire que le Caucase a formé la mer, que de prétendre que la mer a fait le Caucase (21).

 

         − Mais, monsieur l’incrédule, que répondrez-vous aux huîtres pétrifiées qu’on a trouvées sur le sommet des Alpes ?

 

         − Je répondrai, monsieur le créateur, que je n’ai pas vu plus d’huîtres pétrifiées que d’ancres de vaisseau sur le haut du mont Cenis. Je répondrai ce qu’on a déjà dit, qu’on a trouvé des écailles d’huîtres (qui se pétrifient aisément) à de très grandes distances de la mer, comme on a déterré des médailles romaines à cent lieues de Rome ; et j’aime mieux croire que des pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint-Maurice, que d’imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard.

 

         Il y a des coquillages partout ; mais est-il bien sûr qu’ils ne soient pas les dépouilles des testacées et des crustacées, de nos lacs et de nos rivières, aussi bien que des petits poissons marins !

 

         − Monsieur l’incrédule, je vous tournerai en ridicule dans le monde que je me propose de créer.

 

         − Monsieur le créateur, à vous permis ; chacun est le maître dans son monde ; mais vous ne me ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre, ni que quelques coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont Taurus. Vous savez qu’il n’y a aucune coquille dans les montagnes d’Amérique. Il faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé cet hémisphère, et que vous vous soyez contenté de former l’ancien monde : c’est bien assez (22).

 

         − Monsieur, monsieur, si on n’a pas découvert de coquilles sur les montagnes d’Amérique, on en découvrira.

 

         − Monsieur, c’est parler en créateur qui sait son secret, et qui est sûr de son fait. Je vous abandonne, si vous voulez, votre falun, pourvu que vous me laissiez mes montagnes. Je suis d’ailleurs le très humble et très obéissant serviteur de votre providence.

 

         Dans le temps que je m’instruisais ainsi avec Telliamed, un jésuite irlandais (23) déguisé en homme, d’ailleurs grand observateur, et ayant de bons microscopes, fit des anguilles avec de la farine de blé ergoté. On ne douta pas alors qu’on ne fît des hommes avec de la farine de bon froment. Aussitôt on créa des particules organiques qui composèrent des hommes. Pourquoi non ? Le grand géomètre Fatio avait bien ressuscité des morts à Londres ; on pouvait tout aussi aisément faire à Paris des vivants avec des particules organiques ; mais malheureusement les nouvelles anguilles de Needham ayant disparu, les nouveaux hommes disparurent aussi, et s’enfuirent chez les monades, qu’ils rencontrèrent dans le plein milieu de la matière subtile, globuleuse, et cannelée (24).

 

         Ce n’est pas que ces créateurs de systèmes n’aient rendu de grands services à la physique ; à Dieu ne plaise que je méprise leurs travaux ! On les a comparés à des alchimistes qui, en faisant de l’or (qu’on ne fait point), ont trouvé de bons remèdes, ou du moins des choses très curieuses. On peut être un homme d’un rare mérite, et se tromper sur la formation des animaux et sur la structure du globe.

 

         Les poissons changés en hommes, et les eaux changées en montagnes, ne m’avaient pas fait autant de mal que M. Boudet. Je me bornais tranquillement à douter, lorsqu’un Lapon (25) me prit sous sa protection. C’était un profond philosophe, mais qui ne pardonnait jamais aux gens qui n’étaient pas de son avis. Il me fit d’abord connaître clairement l’avenir en exaltant mon âme. Je fis de si prodigieux efforts d’exaltation, que j’en tombai malade ; mais il me guérit en m’enduisant de poix-résine de la tête aux pieds. A peine fus-je en état de marcher, qu’il me proposa un voyage aux terres australes pour y disséquer des têtes de géants, ce qui nous ferait connaître clairement la nature de l’âme. Je ne pouvais supporter la mer ; il eut la bonté de me mener par terre. Il fit creuser un grand trou dans le globe terraqué : ce trou allait droit chez les Patagons. Nous partîmes ; je me cassai une jambe à l’entrée du trou ; on eut beaucoup de peine à me redresser la jambe : il s’y forma un calus qui m’a beaucoup soulagé.

 

         J’ai déjà parlé de tout cela dans une de mes diatribes (26), pour instruire l’univers très attentif à ces grandes choses. Je suis bien vieux ; j’aime quelquefois à répéter mes contes, afin de les inculquer mieux dans la tête des petits garçons pour lesquels je travaille depuis si longtemps.(27).

 

 

 

VII. Mariage de l’Homme aux quarante écus.

 

 

         L’Homme aux quarante écus s’étant beaucoup formé, et ayant fait une petite fortune, épousa une jolie fille qui possédait cent écus de rente. Sa femme devint bientôt grosse. Il alla trouver son géomètre, et lui demanda si elle lui donnerait un garçon ou une fille. Le géomètre lui répondit que les sages-femmes, les femmes de chambre, le savaient pour l’ordinaire, mais que les physiciens, qui prédisent les éclipses, n’étaient pas si éclairés qu’elles.

 

         Il voulut savoir ensuite si son fils ou sa fille avait déjà une âme. Le géomètre dit que ce n’était pas son affaire, et qu’il en fallait parler au théologien du coin.

 

         L’Homme aux quarante écus, qui était déjà l’homme aux deux cents écus pour le moins, demanda en quel endroit était son enfant (28). Dans une petite poche, lui dit son ami, entre la vessie et l’intestin rectum. O Dieu paternel ! s’écria-t-il, l’âme immortelle de mon fils née et logée entre de l’urine et quelque chose de pis ! Oui, mon cher voisin, l’âme d’un cardinal n’a point eu d’autre berceau ; et avec cela on fait le fier, on se donne des airs.

 

         Ah ! monsieur le savant, ne pourriez-vous point me dire comment les enfants se font ?

 

         Non, mon ami ; mais si vous voulez, je vous dirai ce que les philosophes ont imaginé, c’est-à-dire comment les enfants ne se font point.

         Premièrement, le révérend Père Sanchez, dans son excellent livre De Matrimonio, est entièrement de l’avis d’Hippocrate ; il croit comme un article de foi que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le moment l’enfant est conçu par cette union ; et il est si persuadé de ce système physique, devenu théologique, qu’il examine, chapitre XXI du livre second, « Utrum virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto. »

 

         Eh ! Monsieur, je vous ai déjà dit que je n’entends pas le latin ; expliquez-moi en français l’oracle du Père Sanchez. Le géomètre lui traduisit le texte, et tous deux frémirent d’horreur.

 

         Le nouveau marié, en trouvant Sanchez prodigieusement ridicule, fut pourtant assez content d’Hippocrate ; et il se flattait que sa femme avait rempli toutes les conditions imposées par ce médecin pour faire un enfant.

 

         Malheureusement, lui dit le voisin, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur, qui ne reçoivent qu’avec aversion les embrassements de leurs maris, et qui cependant en ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez.

 

         De plus, il y a très grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes cas par les mêmes principes : or, il y a beaucoup d’espèces d’animaux qui engendrent sans copulation, comme les poissons écaillés, les huîtres, les pucerons. Il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de génération qui convînt à tous les animaux. Le célèbre Harvey, qui le premier démontra la circulation, et qui était digne de découvrir le secret de la nature, crut l’avoir trouvé dans les poules : elles pondent des œufs ; il jugea que les femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c’est pour cela que les bourgeois, et même quelques gens de la cour, appellent leur femme ou leur maîtresse ma poule, et qu’on dit que toutes les femmes sont coquettes, parce qu’elles voudraient que les coqs les trouvassent belles. Malgré ces railleries, Harvey ne changea point d’avis, et il fut établi dans toute l’Europe que nous venons d’un œuf.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Mais, monsieur, vous m’avez dit que la nature est toujours semblable à elle-même. Qu’elle agit toujours par le même principe dans le même cas : les femmes, les juments, les ânesses, les anguilles, ne pondent point ; vous vous moquez de moi.

 

LE GÉOMETRE. − Elles ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans ; elles ont des ovaires comme tous les oiseaux ; les juments, les anguilles, en ont aussi. Un œuf se détache de l’ovaire ; il est couvé dans la matrice. Voyez tous les poissons écaillés, les grenouilles ; ils jettent des œufs que le mâle féconde. Les baleines et les autres animaux marins de cette espèce font éclore leurs œufs dans leur matrice. Les mites, les teignes, les plus vils insectes, sont visiblement formés d’un œuf : tout vient d’un œuf ; et notre globe est un grand œuf qui contient tous les autres.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Mais vraiment ce système porte tous les caractères de la vérité ; il est simple, il est uniforme, il est démontré aux yeux dans plus de la moitié des animaux ; j’en suis fort content, je n’en veux point d’autre ; les œufs de ma femme me sont fort chers.

 

LE GÉOMETRE. − On s’est lassé à la longue de ce système : on a fait les enfants d’une autre façon.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Et pourquoi, puisque celle-là est si naturelle ?

 

LE GÉOMETRE. − C’est qu’on a prétendu que nos femmes n’ont point d’ovaire, mais seulement de petites glandes.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Je soupçonne que des gens qui avaient un autre système à débiter ont voulu décréditer les œufs.

 

LE GÉOMETRE. − Cela pourrait bien être. Deux Hollandais (29) s’avisèrent d’examiner la liqueur séminale au microscope, celle de l’homme, celle de plusieurs animaux, et ils crurent y apercevoir des animaux déjà tout formés qui couraient avec une vitesse inconcevable. Ils en virent même dans le fluide séminal du coq. Alors on jugea que les mâles faisaient tout, et les femelles rien ; elles ne servirent plus qu’à porter le trésor que le mâle leur avait confié.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Voilà qui est bien étrange. J’ai quelques doutes sur tous ces petits animaux qui frétillent si prodigieusement dans une liqueur pour être ensuite immobiles dans les œufs des oiseaux, et pour être non moins immobiles neuf mois, à quelques culbutes près, dans le ventre de la femme ; cela ne me paraît pas conséquent. Ce n’est pas, autant que j’en puis juger, la marche de la nature. Comment sont faits, s’il vous plaît, ces petits hommes qui sont si bons nageurs dans la liqueur dont vous me parlez ?

 

LE GÉOMETRE. − Comme des vermisseaux. Il y avait surtout un médecin nommé Andry, qui voyait des vers partout, et qui voulait absolument détruire le système d’Harvey. Il aurait, s’il l’avait pu, anéanti la circulation du sang, parce qu’un autre l’avait découverte. Enfin deux Hollandais et M. Andry, à force de tomber dans le péché d’Onan et de voir les choses au microscope, réduisirent l’homme à être chenille. Nous sommes d’abord un ver comme elle ; de là, dans notre enveloppe, nous devenons comme elle, pendant neuf mois, une vraie chrysalide, que les paysans appellent fève. Ensuite, si la chenille devient papillon, nous devenons hommes : voilà nos métamorphoses.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Eh bien ! S’en est-on tenu là ? N’y a-t-il point eu depuis de nouvelle mode ?

 

LE GÉOMETRE. − On s’est dégoûté d’être chenille. Un philosophe extrêmement plaisant a découvert dans une Vénus physique (30) que l’attraction faisait des enfants ; et voici comment la chose s’opère. Le sperme étant tombé dans la matrice, l’œil droit attire l’œil gauche, qui arrive pour s’unir à lui en qualité d’œil ; mais il en est empêché par le nez, qu’il rencontre en chemin, et qui l’oblige à se placer à gauche. Il en est de même des bras, des cuisses, et des jambes, qui tiennent aux cuisses. Il est difficile d’expliquer, dans cette hypothèse, la situation des mamelles et des fesses. Ce grand philosophe n’admet aucun dessein de l’Etre créateur dans la formation des animaux ; il est bien loin de croire que la sœur soit fait pour recevoir le sang et pour le chasser, l’estomac pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre : cela lui paraît trop vulgaire ; tout se fait par attraction.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Voilà un maître fou. Je me flatte que personne n’a pu adopter une idée aussi extravagante.

 

LE GÉOMETRE. − On en rit beaucoup ; mais ce qu’il y eut de triste, c’est que cet insensé ressemblait aux théologiens, qui persécutent autant qu’ils le peuvent ceux qu’ils font rire.

 

         D’autres philosophes ont imaginé d’autres manières qui n’ont pas fait une plus grande fortune : ce n’est plus le bras qui va chercher le bras ; ce n’est plus la cuisse qui court après la cuisse ; ce sont de petites molécules, de petites particules de bras et de cuisse qui se placent les unes sur les autres. On sera peut-être enfin obligé d’en revenir aux œufs, après avoir perdu bien du temps.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − J’en suis ravi ; mais quel a été le résultat de toutes ces disputes ?

 

LE GÉOMETRE. − Le doute. Si la question avait été débattue entre des théologaux, il y aurait eu des excommunications et du sang répandu ; mais entre des physiciens la paix est bientôt faite : chacun a couché avec sa femme, sans penser le moins du monde à son ovaire, ni à ses trompes de Fallope. Les femmes sont devenues grosses ou enceintes sans demander seulement comment ce mystère s’opère. C’est ainsi que vous semez du blé, et que vous ignorez comment le blé germe en terre. (31).

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Oh ! Je le sais bien ; on me l’a dit il y a longtemps (32) ; c’est par pourriture. Cependant il me prend quelque fois envie de rire de tout ce qu’on m’a dit.

 

LE GÉOMETRE. − C’est une fort bonne envie. Je vous conseille de douter de tout, excepté que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, et que les triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux entre eux, ou autres propositions pareilles, comme, par exemple, que deux et deux font quatre.

 

L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS. − Oui, je crois qu’il est fort sage de douter ; mais je sens que je suis curieux depuis que j’ai fait fortune et que j’ai du loisir. Je voudrais, quand ma volonté remue mon bras ou ma jambe, découvrir le ressort par laquelle ma volonté les remue ; car sûrement il y en a une. Je suis quelquefois tout étonné de pouvoir lever et abaisser mes yeux, et de ne pouvoir dresser mes oreilles. Je pense, et je voudrais connaître un peu ….. là….. toucher au doigt ma pensée. Cela doit être fort curieux. Je cherche si je pense par moi-même, si Dieu me donne mes idées, si mon âme est venue dans mon corps à six semaines ou à un jour, comment elle s’est logée dans mon cerveau ; si je pense beaucoup quand je dors profondément, et quand je suis en léthargie. Je me creuse la cervelle pour savoir comment un corps en pousse un autre. Mes sensations ne m’étonnent pas moins : j’y trouve du divin, et surtout dans le plaisir.

 

         J’ai fait quelquefois mes efforts pour imaginer un nouveau sens, et je n’ai jamais pu y parvenir. Les géomètres savent toutes ces choses ; ayez la bonté de m’instruire.

 

______________

 

 

1 – Elle existe encore rue de Vaugirard en dépit de la Révolution. (G.A.)

 

2 – Le clergé refusait de contribuer aux charges de l’Etat autrement que par des dons volontaires. (G.A.)

 

3 – L’ouvrage que Voltaire avait le plus en vue est intitulé, Considérations sur l’ordre essentiel et naturel des sociétés politiques. On y trouve plusieurs questions importantes, analysées avec beaucoup de sagacité et de profondeur. L’auteur y prouve que les maisons ne rapportant aucun produit réel ne doivent point payer d’impôts ; que l’on doit regarder le loyer qu’elles rapportent comme l’intérêt du capital qu’elles représentent, et que, si on les exemptait des impôts auxquels elles sont assujetties, les loyers diminueraient à proportion. (K.)

 

4 – On attendit vingt et un ans. (G.A.)

 

5 – Voyez chap. 1er. (G.A.)

 

6 – Voyez, les Ecrits pour les serfs du Mont-jura. (G.A.)

 

7 – Le cas à peu près semblable est arrivé dans la province que j’habite, et le contrôleur du domaine a été forcé à faire restitution : mais il n’a pas été puni. − Voyez plus loin, le conte intitulé, Les Finances. (G.A.)

 

8 – Je me fis expliquer ces paroles par un savant à quarante écus : elles me réjouirent : − « Courage, bon et fidèle serviteur ; parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous en donnerai beaucoup plus à gouverner. » Saint Matthieu. (G.A.)

 

9 – Lemercier de La Rivière. (G.A.)

 

10 – Par Navau, 1757. (G.A.)

 

11 – Il s’en faut beaucoup que ces évaluations puissent être précises, et ceux qui les ont faites se sont bien gardés de prendre tout la peine nécessaire pour parvenir au degré de précision qu’on pourrait atteindre. Ce qu’il est important de savoir, c’est qu’un Etat qui a deux millions d’habitants et celui qui en a vingt, le pays dont le territoire est fertile et celui où le sol est ingrat, celui qui a un excédent de subsistance, et celui qui est obligé d’en réparer le défaut par le commerce, etc., doivent avoir les mêmes lois d’administration. C’est une des plus grandes vérités que les écrivains économistes français aient annoncées, et une de celles qu’ils ont le mieux établies. (K.)

 

12 – La Dîme royale est de Vauban lui-même. (G.A.)

 

13 – Voyez, dans la Critique historique, les écrits de Voltaire contre l’authenticité de ce testament. Voltaire a tort. (G.A.)

 

14 – Voyez, sur ce testament, la Critique historique. (G.A.)

 

15 – Le Testament politique du maréchal de Belle-Isle est de Chevrier. (G.A.)

 

16 – Duhamel du Monceau. (K.)

 

17 – Pantagruel, livre IV, chap. XLVI. (G.A.)

 

18 – Les économistes. (G.A.)

 

19 – De maillet. Voyez, les Singularités de la nature. (G.A.)

 

20 – Voyez les Singularités. (G.A.)

 

21 – Système de Buffon. (G.A.)

 

22 – Voyez, sur les coquilles et la formation des montagnes, la Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe (Sciences.). Quant à l’opinion que la terre est de verre, et qu’une comète l’a détachée du soleil, c’est une plaisanterie de Buffon, qui a voulu faire une expérience morale sur la crédulité des Parisiens. (K.)

 

23 – Needham. (G.A.)

 

24 – Voyez, sur les anguilles, les Singularités de la nature. (G.A.)

 

25 – Voltaire désigne ici Maupertuis, qui avait fait un voyage au pôle nord. (G.A.)

 

26 – Voyez, aux Facéties, la Diatribe du docteur Akakia. (G.A.)

 

27 – Nous avons dit déjà que Voltaire se faisait un devoir de se répéter, et que ses contemporains, ne comprenant pas ce système de propagande, tenaient toutes ces répétitions pour du radotage. (G.A.)

 

28 – Voltaire reproduisit dans les Questions sur l’Encyclopédie une partie de la conversation suivante, qu’il attribua à un jeune marié et à un philosophe. Nous en donnerons un fragment à cause des variantes :

 

 

LE JEUNE MARIÉ. − Monsieur, dites-moi, je vous prie, si ma femme me donnera un garçon ou une fille.

 

LE PHILOSOPHE. − Monsieur, les sages-femmes et les femmes de chambre disent quelquefois qu’elles le savent ; mais les philosophes avouent qu’ils n’en savent rien.

 

LE JEUNE MARIÉ. − Je crois que ma femme n’est grosse que depuis huit jours : dites-moi si mon enfant a déjà une âme ?

 

LE PHILOSOPHE. − Ce n’est pas là l’affaire des géomètres ; adressez-vous au théologien du coin.

 

LE JEUNE MARIÉ. − Refuserez-vous de me dire en quel endroit il est placé ?

 

LE PHILOSOPHE. − Dans une petite poche qui s’élargit tous les jours, et qui est juste entre l’intestin rectum et la vessie.

 

LE JEUNE MARIÉ. − O Dieu paternel ! L’âme de mon fils entre de l’urine et quelque chose de pis ! Quelle auberge pour l’être pensant, et cela pendant neuf mois !

 

LE PHILOSOPHE. − Oui, mon cher voisin, l’âme d’un pape n’a point eu d’autre berceau ; et cependant on se donne des airs, on fait le fier.

 

LE JEUNE MARIÉ. − Je sais bien qu’il n’y a point d’animal qui doive être moins fier que l’homme. Mais comme je vous ai déjà dit que j’étais très curieux, je voudrais savoir comment, dans cette poche, un peu de liqueur devient une grosse masse de chair si bien organisée. En un mot, vous qui êtes si savant, ne pourriez vous point me dire comment les enfants se font ?

 

LE PHILOSOPHE. − Non, mon ami ; mais si vous voulez, je vous dirai que les médecins ont imaginé, c’est-à-dire, comment les enfants ne se font point.

 

Premièrement, Hippocrate écrit que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le moment l’enfant est conçu par cette union.

 

Le révérend Père Sanchez, le docteur de l’Espagne, est entièrement de l’avis d’Hippocrate ; et il en a même fait un fort plaisant article de théologie, que tous les Espagnols ont cru fermement jusqu’à ce que tous les jésuites aient été renvoyés du pays.

 

LE JEUNE MARIÉ. − Je suis assez content d’Hippocrate et de Sanchez. Ma femme a rempli, ou je suis bien trompé, toutes les conditions imposées par ces grands hommes, pour former un enfant et pour lui donner une âme.

 

LE PHILOSOPHE. − Malheureusement il y a beaucoup de femmes qui, etc.

 

 

 ____________

 

 

 

29 – Leuwenhoeck et Hartsoeker. (G.A.)

 

30 – Maupertuis. Voyez aux Facéties, la Diatribe du docteur Akakia. (G.A.)

 

31 – Les observations de Haller et de Spallanzani semblent avoir prouvé que l’embryon existe avant la fécondation dans l’œuf des oiseaux, et, par analogie, dans la femelle vivipare, que la substance du sperme est nécessaire pour la fécondation, et qu’une quantité presque infiniment petite peut suffire. Mais comment, dans ce système, expliquer la ressemblance des mulets avec leurs pères ? Comment cet embryon et cet œuf se forment-ils dans la femelle ? Comment le sperme agit-il sur cet embryon ? Voilà ce qu’on ignore encore. Peut-être quelque jour en saura-t-on davantage. Les vers spermatiques ne deviennent plus du moins des hommes ni des lapins. Quant aux molécules organiques, elles ressemblent trop aux monades ; mais remarquons, à l’honneur de Leibnitz, que jamais il ne s’est avisé de prétendre avoir vu des monades dans son microscope. (K.)

 

32 – Saint Paul. (G.A.)

 

Publié dans Contes

Commenter cet article