COMPLIMENTS : Harangue prononcée le jour de la clôture du théâtre

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COMPLIMENTS.

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HARANGUE PRONONCÉE LE JOUR DE

LA CLÔTURE DU THÉÂTRE.

24 MARS 1730.

 

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          Messieurs, vous savez combien il est difficile de représenter dignement nos personnages  mais oser parler devant vous en notre nom même, dépouillés des ornements (1) et de l’illusion qui nous soutiennent, c’est une hardiesse, je ne le sens que trop ici, qui a besoin de toute votre indulgence.

 

          Jamais le public n’a été si éclairé en tout genre ; jamais les arts n’eurent besoin de plus d’efforts, et peut-être seraient-ils découragés, si vous aviez une sévérité proportionnée à vos lumières ; mais vous apportez  ici cette vraie justice qui penche toujours plutôt vers la bonté que vers la rigueur. Plus vous connaissez l’art, plus vous en sentez les difficultés. Le spectateur ordinaire exigerait qu’on lui plût toujours ; semblable à l’homme sans expérience qui attend des plaisirs dans toutes les circonstances de la vie. Le juge éclairé daigne se contenter qu’on le satisfasse quelquefois.

 

          Vous démêlez et vous applaudissez une beauté au milieu même des défauts qui vous choquent ; telle est surtout votre équité qu’il n’y a point de cabale qui puisse soutenir ce que vous condamnez, ni faire tomber ce que vous approuvez.

 

          Que ne puis-je, messieurs, étudier avec fruit votre goût sage et épuré qui a banni l’enflure de l’art de réciter comme de celui d’écrire ! Vous voulez qu’on vous peigne partout la nature, mais la nature noble et embellie par l’art, telle que vous la représentait cet excellent acteur (2) qui vous plaisait encore au bout d’une si longue carrière.

 

          Ici, messieurs, je sens que vos regrets redemandent cette actrice inimitable, qui avait presque inventé l’art de parler au cœur, et de mettre du sentiment et de la vérité où l’on ne mettait guère auparavant que de la pompe et de la déclamation.

 

          Mademoiselle Lecouvreur (3), souffrez-nous la consolation de la nommer, faisait sentir dans ses personnages toute la délicatesse, toute l’âme, toutes les bienséances que vous désiriez. Elle était digne de parler devant vous, messieurs.

 

          Parmi ceux qui daignent ici m’entendre, plusieurs l’honoraient de leur amitié. Ils savent qu’elle faisait l’ornement de la société comme celui du théâtre ; et ceux qui n’ont connu en elle que l’actrice, peuvent bien juger par le degré de perfection où elle était parvenue que non-seulement elle avait beaucoup d’esprit, mais encore l’art de rendre l’esprit aimable.

 

          Vous êtes trop justes, messieurs, pour ne pas regarder ce tribut de louanges comme un devoir ; j’ose même dire qu’en la regrettant je ne suis que votre interprète.

 

 

COMPLIMENT-HARANGUE 24 MARS 1730

 

1 – L’acteur qui débite cette harangue est en habit de ville (Note de l’éditeur de 1730.)

 

2 – Baron, retiré en 1729 et mort la même année. (G.A.)

 

3 – Voyez, aux POÉSIES, la mort de mademoiselle Lecouvreur. Voltaire l’avait aimée. (G.A.)

 

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