CORRESPONDANCE : Catherine II et Voltaire - Partie 5

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Photo de KHALAH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25 - DE L’IMPERATRICE .

 

 

 

 

 

 

 

A Pétersbourg, 11/22 Septembre 1769

 

 

         J’ai vu, monsieur, par votre lettre au comte de Schouvalof (1) que la prétendue dévastation de la nouvelle Servie, que les gazettes fanatiques ont tant prônée, vous avait donné quelque appréhension ; cependant il est très vrai que les Tartares, quoiqu’ils aient attaqué nos frontières de tous côtés, ont trouvé partout une résistance convenable, et se sont retirés sans causer de dommages considérables (2). Toute cette expédition n’a duré que trois jours, durant un froid excessif, mêlé de vent et de neige ; ce qui a causé beaucoup de pertes aux Tartares, tant en hommes qu’en chevaux.

 

         Mais que direz-vous, monsieur, lorsque vous saurez que les belles Circassiennes, indignées d’être renfermées dans le sérail de Constantinople, comme des animaux dans une écurie, ont persuadé à leurs pères et à leurs frères de se soumettre à la Russie ? Le fait est que les Circassiens des montagnes m’ont prêté serment de fidélité. Ce sont ceux qui habitent le pays nommé Cabarda ; et c’est une suite de la victoire qu’ont remportée nos Kalmoucs, soutenus de troupes régulières, sur les Tartares du Kouban, sujets de Moustapha, et qui habitent le pays que traverse la rivière de ce nom, au-delà du Tanaïs.

 

         Adieu, monsieur, portez-vous bien, et moquons-nous de Moustapha le victorieux. Caterine.


 

         A propos, j’ai entendu dire qu’on avait défendu de vendre à Constantinople et à Paris mon Instruction pour le Code. (3).

 

 

1 – On n’a pas cette lettre. (G.A.)

2 – Ils ne se retirèrent que parce que leur chef Krim-Ghéraï mourut presque subitement. On attribua sa mort au poison. (G.A.)

3 – On défendit à Paris l’Instruction, parce qu’elle enfermait des maximes contraires au despotisme des prêtres. (G.A.)

 

 

 

 

26 - DE L’IMPERATRICE .

 

A Pétersbourg, 15/26 Septembre 1769

 

 

         Monsieur, il n’y a rien de plus flatteur pour moi que le voyage que vous voulez entreprendre pour me venir trouver : je répondrais mal à l’amitié que vous me témoignez, si je n’oubliais en ce moment la satisfaction que j’aurais à vous voir, pour ne m’occuper que de l’inquiétude que je ressens en pensant à quoi vous exposerait un voyage aussi long et aussi pénible. La délicatesse de votre santé m’est connue ; j’admire votre courage, mais je serais inconsolable si par malheur votre santé était affaiblie par ce voyage ; ni moi, ni toute l’Europe, ne me le pardonnerions. Si jamais l’on faisait usage de l’épitaphe qu’il vous a plu de composer, et que vous m’adressez si gaiement, on me reprocherait de vous y avoir exposé. Outre cela, monsieur, il se pourrait, si les choses restent dans l’état où elles sont, que le bien de mes affaires demandât ma présence dans les provinces méridionales de mon empire, ce qui doublerait votre chemin et les incommodités inséparables d’une telle distance.

 

         Au reste, monsieur, soyez assuré de la parfaite considération avec laquelle je suis, etc. Caterine.

 

 

 

 

27 - DE VOLTAIRE .

 

17 Octobre.

 

 

         Madame, le très vieux et très indigne chevalier de votre majesté impériale était accablé de mille faux bruits qui couraient et qui l’affligeaient. Voilà tout à coup la nouvelle consolante, qui se répand de tous côtés, que votre armée a battu complètement les esclaves de Moustapha vers le Niester (1). Je renais, je rajeunis, ma législatrice est victorieuse ; celle qui établit la tolérance, et qui fait fleurir les arts, a puni les ennemis des arts : elle est victorieuse, elle jouit de toute sa gloire. Ah ! Madame, cette victoire était nécessaire ; les hommes ne jugent que par le succès. L’envie est confondue. On n’a rien à répondre à une bataille gagnée : des lauriers sur une tête pleine d’esprit et d’une force de raison supérieure font le plus bel effet du monde.

 

         On m’a dit qu’il y avait des Français dans l’armée turque ; je ne veux pas le croire ; Je ne veux pas avoir à me plaindre de mes compatriotes ; cependant j’ai connu un colonel qui a servi en Corse, et qui avait la rage d’aller voir des queues de cheval ; je lui en fis honte ; je lui représentai combien sa rage était peu chrétienne ; je lui mis devant les yeux la supériorité du nouveau Testament sur l’Alcoran ; mais surtout je lui dis que c’était un crime de lèse-galanterie française de combattre pour de vilaines gens qui enferment les femmes, contre l’héroïne de nos jours. Je n’ai plus entendu parler de lui depuis ce temps-là. S’il est votre prisonnier, je supplie votre majesté impériale de lui ordonner de venir faire amende honorable dans mon petit château, d’assister à mon Te Deum, ou plutôt à mon Te Deam, et de déclarer à haute voix que les Moustapha ne sont pas dignes de vous déchausser.

 

         Aurai-je encore assez de voix pour chanter vos victoires ? J’ai l’honneur d’être de votre Académie ; je dois un tribut. M. le comte Orlof n’est-il pas notre président ? Je lui enverrais quelque ennuyeuse ode pindarique, si je ne le soupçonnais de ne pas trop aimer les vers français.

 

          Allons donc, héritier des Césars, chef du saint Empire romain, avocat de l’Eglise latine, allons donc ! Voilà une belle occasion. Poussez en Bosnie, en Servie, en Bulgarie ; allons, Vénitiens, équipez vos vaisseaux, secondez l’héroïne de l’Europe !

 

         Et votre flotte, madame, votre flotte ! … Que Borée la conduise et qu’ensuite un vent d’occident la fasse entrer dans le canal de Constantinople !

 

         Léandre et Héro, qui êtes toujours aux Dardanelles, bénissez la flotte de Pétersbourg ! Envie, taisez-vous ! Peuples, admirez ! C’est ainsi que parle le malade de Ferney ; mais ce n’est pas un transport au cerveau, c’est le transport du cœur.

 

         Que votre majesté impériale daigne agréer le profond respect et la joie de votre très humble et très dévot ermite.

 

 

1 – Après avoir essuyé deux échecs, les Russes avaient enfin battu les Turcs, grâce à une crue subite du Dniester qui coupa en deux l’armée ennemie. (G.A.)

 

 

 

 

28 - DE L’IMPERATRICE .

 

A Pétersbourg, 7/18 Octobre 1769

 

 

         Monsieur, vous direz que je suis une importune avec mes lettres, et vous aurez raison ; mais prenez-vous-en à vous-même : vous m’avez dit plus d’une fois que vous souhaitiez d’apprendre la défaite de Moustapha : eh bien ! Ce victorieux empereur des Turcs a perdu la Moldavie entière. Yassi est pris ; le vizir s’est enfui en grande confusion au-delà du Danube. Voilà ce qu’un courrier m’annonce ce matin, et ce qui fera taire la Gazette de Paris, le Courrier d’Avignon, et le nonce, qui fait la Gazette de Pologne.

 

         Adieu, monsieur ; portez-vous bien, et soyez persuadé que je réponds bien à l’amitié que vous me témoignez. Caterine.

 

 

 

 

29 - DE VOLTAIRE .

 

A Ferney, 30 Octobre.

 

 

         Madame, votre majesté impériale me rend la vie, en tuant des Turcs. La lettre dont elle m’honore, du 22 septembre, me fait sauter de mon lit en criant : Allah, Catharina ! J’avais donc raison, j’étais plus prophète que Mahomet : Dieu et vos troupes victorieuses m’avaient donc exaucé quand je chantais, Te Catharinam Laudamus, te dominam confitemur. L’ange Gabriel m’avait donc instruit de la déroute entière de l’armée ottomane, de la prise de Choczin, et m’avait montré du doigt le chemin d’Yassi.

 

         Je suis réellement, madame, au comble de la joie ; je suis enchanté, je vous remercie, et, pour ajouter à mon bonheur, vous devez toute cette gloire à monsieur le nonce. S’il n’avait pas déchaîné le divan contre votre majesté, vous n’auriez pas vengé l’Europe.

 

         Voilà donc ma législatrice entièrement victorieuse. Je ne sais pas si on a tâché de supprimer à Paris et à Constantinople votre Instruction pour le code de la Russie ; mais je sais qu’on devrait la cacher aux Français ; c’est un reproche trop honteux pour nous de notre ancienne jurisprudence ridicule et barbare, presque entièrement fondée sur les décrétales des papes, et sur la jurisprudence ecclésiastique.

 

         Je ne suis pas dans votre secret ; mais le départ de votre flotte me transporte d’admiration. Si l’ange Gabriel ne m’a pas trompé, c’est la plus belle entreprise qu’on ait faite depuis Annibal.

 

         Permettez que j’envoie à votre majesté la copie de la lettre que j’écris au roi de Prusse (1) : comme vous y êtes pour quelque chose, j’ai cru devoir la soumettre à votre jugement.

 

         Que Dieu me donne de la santé, et certainement je viendrai me mettre à vos pieds l’été prochain pour quelques jours, ou même pour quelques heures, si je ne puis mieux faire.

 

         Que votre majesté impériale pardonne au désordre de ma joie, et agrée le profond respect d’un cœur plein de vous. L’ermite de Ferney.

 

 

1 – Voyez la lettre à Frédéric, de novembre 1769. (G.A.)

 

 

 

 

30 - DE L’IMPERATRICE .

 

A Pétersbourg, 29 Octobre/9 Novembre 1769

 

 

         Monsieur, je suis bien fâché de voir, par votre obligeante lettre du 17 Octobre, que mille fausses nouvelles sur notre compte vous aient affligé. Cependant il est très vrai que nous avons fait la plus heureuse campagne dont il y ait d’exemple. La levée du blocus de Choczin, par le manque de fourrages, était le seul désavantage qu’on pouvait nous donner. Mais quelle suite a-t-elle eue ? La défaite entière de la multitude que Moustapha avait envoyée contre nous.

 

         Ce n’est pas le grand-maître de l’artillerie, le comte Orlof, qui a la présidence de l’Académie, c’est son frère cadet, qui fait son unique occupation de l’étude. Ils sont cinq frères ; il serait difficile de nommer celui qui a le plus de mérite, et de trouver une famille plus unie par l’amitié. Le grand-maître est le second ; deux de ses frères sont présentement en Italie (1). Lorsque j’ai montré au grand maître l’endroit de votre lettre où vous me dites, monsieur, que vous le soupçonner de ne pas trop aimer les vers français, il m’a répondu qu’il ne possédait pas assez la langue française pour les entendre. Et je crois que cela est vrai, car il aime beaucoup la poésie de sa langue maternelle.

 

         J’espère, monsieur, que vous me donnerez bientôt des nouvelles de ma flotte. Je crois qu’elle a passé Gibraltar. Il faudra voir ce qu’elle fera : c’est un spectacle nouveau que cette flotte dans la Méditerranée. La sage Europe n’en jugera que par l’évènement.

 

         Je vous avoue, monsieur, que ce m’est toujours une satisfaction bien agréable, lorsque je vois la part que vous prenez à ce qui m’arrive.

 

         Soyez persuadé que je sens tout le prix de votre amitié. Je vous prie de me la continuer et d’être assuré de la mienne. Caterine.

 

 

1 – Alexis et Fédor se trouvaient en Italie pour prendre le commandement de la flotte russe. (G.A.)

 

 

 

 

31 - DE VOLTAIRE .

 

A Ferney, 28 Novembre.

 

 

         Madame, la lettre du 18 Octobre, dont votre majesté impériale m’honore, me rajeunit tout d’un coup de seize ans, de sorte que me voilà un jeune homme de soixante ans, tout propre à faire une campagne dans vos troupes contre Moustapha. J’avais été assez faible pour être alarmé des fausses nouvelles de quelques gazettes qui prétendaient que les Turcs étaient revenus à Choczin, qu’ils s’en étaient rendus maîtres, et qu’ils rentraient en Pologne. Vous ne sauriez croire de quel poids énorme la lettre de votre majesté m’a soulagé.

 

         Par les derniers vaisseaux arrivés de Turquie à Marseille, on apprend que le nombre des mécontents augmente à Constantinople, et que le sérail est obligé d’apaiser les murmures par des mensonges : triste ressource ; la fraude est bientôt découverte, et alors l’indignation redouble. On a beau faire tirer le canon des Sept-Tours et de Tophana pour de prétendues victoires, la vérité perce à travers la fumée du canon, et vient effrayer Moustapha sur ses tapis de zibeline.

 

         Je ne serais point étonné que ce tyran imbécile, (qu’il me pardonne cette expression) ne fût détrôné dans quatre mois, quand votre flotte sera près des Dardanelles, et que son successeur ne demandât humblement la paix à votre majesté. Il ne m’appartient pas de lire dans l’avenir, encore moins même dans le présent ; mais je ne saurais m’imaginer que les Vénitiens ne profitent pas d’une si belle occasion. Il me semble que votre majesté prend Moustapha de tous les sens.

 

         Quand une fois on a tiré l’épée, personne ne peut prévoir comment les choses finiront ; je ne suis point prophète, Dieu m’en garde ! Mais il y a longtemps que j’ai dit (1) que si l’empire turc est jamais détruit, ce ne sera que par le vôtre. Je me flatte que Moustapha paiera bien cher son amitié chrétienne pour le nonce du pape en Pologne. Tout ce que je sais bien certainement, c’est que, Dieu merci, votre majesté est couverte de gloire; Je ne suis plus indigné contre ceux qui l’ont contestée, car leur humiliation me fait trop de plaisir. Ce n’est pas sur les seuls Turcs que vous remportez la victoire, mais sur ceux qui osaient être jaloux de la fermeté et de la grandeur de votre âme, que j’ai toujours admirée.

 

         Que votre majesté impériale daigne agréer mon remerciement, ma joie, mes vœux, mon enthousiasme pour votre personne, et mon profond respect.

 

 

1 – En 1752. Voyez, tome V, Pensées sur le gouvernement. (G.A.)

 

 

 

 

32 - DE L’IMPERATRICE .

 

A Pétersbourg, 2/13 Décembre 1769

 

 

         Monsieur, nous sommes si loin d’être chassés de la Moldavie et de Choczin, comme la Gazette de France le publie, qu’il n’y a que quelques jours que j’ai reçu la nouvelle de la prise de Galatzo, place fortifiée sur le Danube, où un sérasquier et un bacha ont été tués, au dire des prisonniers. Mais, ce qu’il y a de bien vérifié, c’est qu’entre ces derniers se trouve le prince de Moldavie Maurocordato. Trois jours après, nos troupes légères amenèrent de Bucharest, capitale de la Valachie, le prince hospodar, son frère et son fils, à Yassi, au lieutenant-général Stoffeln, qui y commande. Tous ces messieurs passeront leur carnaval, non pas à Venise (1), mais à Pétersbourg. Bucharest est occupé présentement par mes troupes. Il ne reste plus guère de postes aux Turcs dans la Moldavie, de ce côté-ci du Danube.

 

         Je vous mande ces détails, monsieur, afin que vous puissiez juger de l’état des choses, qui assurément n’ont point un aspect affligeant pour tous ceux qui, comme vous, veulent bien s’intéresser à mes affaires.

 

         Je crois ma flotte à Gibraltar, si elle n’a pas encore franchi ce détroit : vous saurez plus tôt de ses nouvelles que moi. Que Dieu conserve Moustapha ! Il conduit si bien ses affaires, que je ne voudrais point que malheur lui arrivât. Ses amitiés, ses liaisons, tout y contribue : son gouvernement est si aimé de ses sujets, que les habitants de Galatzo se joignirent à nos troupes, au moment même de la prise, pour courir sur le misérable reste du corps turc qui venait de les quitter, et qui fuyait à toutes jambes.

 

         Voilà, monsieur, ce que j’avais à vous dire en réponse à votre lettre remplie d’amitiés, du 28 Novembre. Je vous prie de me continuer ces sentiments, dont je fais un si grand cas, et d’être assuré des miens. Caterine.

 

 

1 – Allusion au chapitre XXVI de Candide. (G.A.)

 

 

 

 

33 - DE VOLTAIRE .

 

A Ferney, 2 Janvier 1770.

 

 

         Madame, j’apprends que la flotte de votre majesté impériale est en très bon état à Port-Mahon ; permettez que je vous en témoigne ma joie. On dit qu’on travaille, par les ordres de votre majesté, dans Azof, à préparer des galères et des brigantins. Moustapha sera bien surpris quand il se verra attaqué par le Pont-Euxin et par la mer Egée, lui qui ne sait ce que c’est que la mer Egée et l’Euxin, non plus que son grand vizir ni son mufti. J’ai connu un ambassadeur de la Sublime-Porte, qui avait été intendant de la Roumélie ; je lui demandai des nouvelles de la Grèce, il me répondit qu’il n’avait jamais entendu parler de ce pays-là. Je lui parlai d’Athènes, aujourd’hui Sétine ; il ne la connaissait pas davantage.

 

         Je ne puis me défendre de redire encore à votre majesté que son projet est le plus grand et le plus étonnant qu’on ait jamais formé, que celui d’Annibal n’en approchait pas. J’espère bien que le vôtre sera plus heureux que le sien : en effet, que pourront vous opposer les Turcs ? Ils passent pour les plus mauvais marins de l’Europe, et ils ont actuellement très peu de vaisseaux. Léandre et Héro vous favoriseront du haut des Dardanelles.

 

         L’homme qui avait la rage d’aller servir dans l’armée du grand-vizir (1) n’a point mis son projet en exécution. Je lui avais conseillé d’aller plutôt faire une campagne dans vos armées : il voulait voir, disait-il, comment les Turcs, font la guerre ; il l’aurait bien mieux vu sous vos drapeaux, il aurait été témoin de leur fuite.

 

         Il paraît un manifeste des Géorgiens, qui déclare net qu’ils ne veulent plus fournir de filles à Moustapha. Je souhaite que cela soit vrai, et que toutes leurs filles soient pour vos braves officiers, qui le méritent bien ; la beauté doit être la récompense de leur valeur.

 

         Suis-je assez heureux pour que les troupes de votre majesté  aient pénétré d’un côté jusqu’au Danube, et de l’autre jusqu’à Erzeroum ? Je bénis Dieu, madame, quand je songe que vous devez tout cela à l’évêque de Rome et à son nonce apostolique ; il ne s’attendait pas qu’il vous rendrait de si grands services ;

 

         Je remercie votre majesté de m’avoir fait connaître les cinq frères qui sont l’ornement de votre cour. Je commence à croire réellement qu’ils vous accompagneront à Constantinople.

 

         J’ai écrit deux lettres à M. de Schouvalof depuis quatre mois ; point de réponse. Il y a bien plus de plaisir à avoir affaire à votre majesté ; elle daigne écrire ; elle sait de quelle joie elle me comble en m’apprenant des victoires : j’ai le plaisir de les apprendre tout doucement à ceux qu’on en croit fâchés. Le public fait des vœux, pour votre prospérité, vous aime, et vous admire. Puisse l’année 1770 être encore plus glorieuse que 1769 !

 

         Je me mets aux pieds de votre majesté impériale. Le vieillard des Alpes.

 

 

 

 

34 - DE L’IMPERATRICE .

 

Le 8/19 Janvier.

 

 

         Monsieur, je suis très sensible de ce que vous partagez ma satisfaction sur l’arrivée de nos vaisseaux au Port-Mahon. Les voilà plus proche des ennemis que de leurs propres foyers ; cependant il faut qu’ils aient fait gaiement ce trajet, malgré les tempêtes et la saison avancée, puisque les matelots ont composé des chansons.

 

         Les Georgiens en effet ont levé le bouclier contre les Turcs, et leur refusent le tribut annuel de recrues pour le sérail. Héraclius, le plus puissant de leurs princes, est un homme de tête et de courage. Il a ci-devant contribué à la conquête de l’Inde, sous le fameux Sha-Nadir. Je tiens cette anecdote de la proche bouche du père d’Héraclius, mort ici, à Pétersbourg, en 1762.

 

         Mes troupes ont passé le Caucase cet automne, et se sont jointes aux Géorgiens. Il y a eu par-ci par-là de petits combats avec les Turcs ; les relations en ont été imprimées dans les gazettes. Le printemps nous fera voir le reste.

 

         D’un autre côté, nous continuons à nous fortifier dans la Moldavie et la Valachie, et nous travaillons à nettoyer cette rive-ci du Danube. Mais, ce qu’il y a de mieux, c’est qu’on sent si peu la guerre dans l’empire, qu’on ne se souvient pas d’avoir vu un carnaval où généralement tous les esprits fussent plus portés à inventer des amusements que pendant celui de cette année. Je ne sais si l’on en fait autant à Constantinople. Peut-être y invente-t-on des ressources pour continuer la guerre. Je ne leur envie point ce bonheur ; mais je me félicite de n’en avoir pas besoin, et me moque de ceux qui ont prétendu qu’hommes et argent me manquaient. Tant pis pour ceux qui aiment à se tromper ; ils trouvent aisément pour de l’argent des flatteurs qui leur en donneront à garder ;

 

         Puisse mon exactitude ne vous est point à charge, soyez assuré, monsieur, que je la continuerai pendant cette année 1770, que je vous souhaite heureuse. Que votre santé se fortifie comme Azof et Taganrock le sont déjà.

 

         Je vous prie d’être persuadé de mon amitié et de ma sensibilité. Caterine.

 

 

 

35 - DE VOLTAIRE .

 

A Ferney, 2 Février 1770.

 

 

         Madame, votre majesté daigne m’apprendre que les hospodars de Valachie et de Moldavie ne feront pas leur carnaval à Venise ; mais votre majesté ne pourrait-elle pas les faire souper avec quelque amiral de Tunis et d’Alger ? On dit que ces animaux d’Afrique se sont approchés un peu trop près de quelques-uns de vos vaisseaux, et que vos canons les ont mis fort en désordre : voilà un bon augure ; voilà votre majesté victorieuse sur les mers comme sur la terre, et sur des mers que vos flottes n’avaient jamais vues.

 

         Non, je ne veux plus douter d’une entière révolution. Les sultanes turques (1) ne résisteront pas plus que les Algériens. Pour les sultanes du sérail de Moustapha, elles appartiennent de droit aux vainqueurs.

 

         On m’assure que votre majesté très impériale est à présent maîtresse de la mer Noire, que M. de Tottleben fait des merveilles avec les Mingréliennes et les Circassiennes, que vous triomphez partout. Je suis plus heureux que vous ne pensez, madame ; car, bien que je ne sois ni sorcier ni prophète, j’avais soutenu violemment qu’une partie de ces grands événements arriverait ; non pas tout : je ne prévoyais pas qu’une flotte partirait de la Néva, pour aller vers la mer de Marmara.

 

         Cette entreprise vaut mieux que les chars de Cyrus, et surtout que ceux de Salomon, qui ne lui servirent à rien ; mes chars (2), madame, baissent pavillon devant vos vaisseaux.

 

         Mais, en faisant la guerre d’un pôle à l’autre, votre majesté n’aurait-elle pas besoin de quelques officiers ? Le roi de Sardaigne vient de réformer un régiment huguenot qui le sert lui et son père depuis 1689. La religion l’a emporté sur la reconnaissance ; peut-être quelques officiers, quelques sergents de ce régiment ambitionneraient la gloire de servir sous vos drapeaux. Ils pourraient servir à discipliner des Monténégrins, si vos belliqueuses troupes ne voulaient pas d’étrangers. Je connais un de ces officiers, jeune, brave et sage, qui aimerait mieux se battre pour vous que pour le grand-turc et ses amis, s’il en a. Mais, madame, je ne dois qu’admirer et me taire.

 

         Daignez agréer la joie excessive, la reconnaissance sans bornes, le profond respect du vieil ermite des Alpes.

 

         Votre majesté impériale a trop de justice pour ne pas gronder M. le chambellan, comte de Schouvalof, qui n’a point répondu à mes lettres d’enthousiaste. (3)

 

 

1 – On entend ici par sultanes, les vaisseaux commandants des flottes ottomanes. (G.A.)

2 – Voyez une note de la lettre à Catherine, de Février 1769 (G.A.)

3 – On n’a qu’une de ces lettres à Schouvalof, celle du 30 Octobre 1769. (G.A.)

 

 

 

 

36 - DE L’IMPERATRICE .

 

18 Février/1er Mars 1770

 

 

         Monsieur, en réponse à votre lettre du 2 février, je vous dirai que le hospodar de Moldavie est mort ; que celui de Valachie, qui se trouve ici, a beaucoup d’esprit ; que nous continuerons à être les maîtres de ces deux provinces, malgré les gazettes qui nous en chassent souvent.

 

         Le sultan avait fait un nouvel hospodar in partibus infidelium, auquel il avait ordonné d’aller avec une armée innombrable se mettre en possession de Bucharest : il ne trouva que six à sept mille hommes, avec lesquels il fut battu comme il faut, au mois de janvier, et il pensa être fait prisonnier. La semaine passée, j’ai reçu la nouvelle de la prise de Giorgione sur le Danube, et de la défaite d’un corps turc de seize mille hommes sous cette place. Nous avons chanté le Te deum pour cet avantage et pour tant d’autres remportés depuis le 4 de janvier.

 

         On dit ma flotte partie de Mahon. Il faut espérer que nous en entendrons parler bientôt, et qu’elle prendra la liberté de donner un démenti à ceux qui soutiennent qu’elle est hors d’état d’agir. Je trouve très plaisant que l’envie ait recours au mensonge pour en imposer au monde. Un pareil associé est toujours prêt à faire banqueroute. Le peu de vaisseaux turcs qui existent manquent de matelots. Les musulmans ont perdu l’envie de se laisser tuer pour les caprices de sa hautesse.

 

         M. Tolleben a passé le Caucase, et il est en quartier d’hiver en Géorgie. Mais comme la mauvaise saison est courte dans ces pays, j’espère qu’il ouvrira bientôt la campagne.

 

         Lorsque la première division de ma flotte relâcha en Angleterre, le comte Czernischef, alors ambassadeur à cette cour, était inquiet de ce que quelques vaisseaux avaient besoin de radoub, etc. (1). L’amiral anglais leur dit de n’être point inquiets. Jamais expédition maritime de quelque importance, ajouta t-il, ne s’est faite sans de pareils inconvénients : cela est neuf pour vous, chez nous c’est l’affaire de tous les jours.

 

         Je souhaite, monsieur, que vous ayez le plaisir de voir nos prophéties s’accomplir : peu de prophètes peuvent se vanter d’un tel avantage.

 

         Soyez assuré, monsieur, de mon amitié et de ma considération la plus distinguée. Caterine.

 

 

1 – Les Anglais avaient remédié, autant que possible, aux vices de construction des lourds vaisseaux russes, puis ils les avaient remorqués hors de la Manche et jusque dans la Méditerranée. (G.A.)

 

 

 

 

37 - DE VOLTAIRE .

 

A Ferney, 10 Mars 1770.

 

 

         Madame, j’aurais eu l’honneur de remercier plus tôt votre majesté impériale, si je n’avais pas été cruellement malade. Je n’ai pas la force de vos soldats ; il s’en faut de beaucoup. Je me flatte surtout qu’ils auront celle de continuer à bien battre les Turcs.

 

         Votre majesté m’a dit un grand mot : Je ne manque ni d’hommes ni d’argent : je m’en aperçois bien, puisqu’elle fait acheter des tableaux à Genève, et qu’elle les paie fort cher. La cour de France ne vous ressemble pas ; elle n’a point d’argent, et elle nous prend le nôtre.

 

         La lettre dont votre majesté a daigné m’honorer m’était bien nécessaire pour confondre tous les bruits qu’on affecte de répandre. Je me donne le plaisir de mortifier les contours de mauvaises nouvelles.

 

         Le roi de Prusse vient de m’envoyer cinquante vers français fort jolis (1) ; mais j’aimerais mieux qu’il vous envoyât cinquante mille hommes pour faire diversion, et que vous tombassiez sur Moustapha avec toutes vos forces réunies. Toutes les gazettes disent que ce gros cochon va se mettre à la tête de trois cent mille hommes ; mais je crois qu’il faut bien rabattre de ce calcul. Trois cent mille combattants, avec tout ce qui suit pour le service et la nourriture d’une telle armée, monteraient à près de cinq cent mille. Cela était bon du temps de Cyrus et de Thomyris, et lorsque Salomon avait quarante mille chars de guerre, avec deux ou trois milliards de roubles en argent comptant, sans parler de ses flottes d’Ophir.

 

         Voici le temps où les flottes de votre majesté, qui sont un peu plus réelles que celles de Salomon, vont se signaler. La terre et les mers vont retentir, ce printemps, de nouvelles vraies et fausses. J’ose supplier votre majesté impériale de daigner ordonner qu’on m’envoie les véritables. Ecrire un code de lois d’une main, et battre Moustapha de l’autre, est une chose si neuve et si belle, que vous excusez sans doute, madame, mon extrême curiosité.

 

         J’ai encore une autre grâce à vous demander, c’est de vouloir bien vous dépêcher d’achever ces deux grands ouvrages, afin que j’aie le plaisir d’en parler à Pierre-Le-Grand, à qui je ferai bientôt ma cour dans l’autre monde.

 

         J’espère lui parler aussi d’un jeune prince Gallitzin, qui me fait l’honneur de coucher ce soir dans ma chaumière de Ferney. Je suis toujours enchanté de l’extrême politesse de vos sujets. Ils ont autant d’agrément dans l’esprit que de valeur dans le cœur. On n’était pas si poli du temps de Catherine 1ere. Vous avez apporté dans votre empire toutes les grâces de madame la princesse votre mère, que vous avez embellies.

 

         Vivez heureuse, madame ; achever tous vos ouvrages ; soyez la gloire du siècle et de l’Europe. Je recommande Moustapha à vos braves troupes : ne pourrait-il pas aller passer le carnaval de 1771 à Venise avec Candide ?

 

         Je reçois une lettre de M. le comte de Schouvalof, votre chambellan, qui me fait voir qu’il a reçu les miennes, et que la pétaudière polonaise ne les a pas arrêtées.

 

         Que votre majesté impériale daigne toujours agréer mon profond respect, mon admiration, et mon enthousiasme pour elle.

 

 

1 – L’épître à madame Morian. Voyez la lettre du Frédéric du 17 Janvier 1770.

 

 

 

 

 

 

 

 


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Publié dans Catherine II de Russie

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james 15/09/2009 17:30

Vivez heureuse , madame ! Achevez tous vos ouvrages !Vivez heureuse loveV Je suis un peu infidèle au château ces jours-ci et du même coup au blog . Ce qui ne veux pas dire que je reste les deux pieds dans la même pantoufle .juste comme ça, parce que ça me vient : http://www.dailymotion.com/video/xfx2h_leo-ferre-cest-extraA bientôt loveV

loveVoltaire 15/09/2009 20:39



Merveilleuse chanson ! Comme on n'en fait plus depuis que les Grands sont partis !

Quelle époque !!!

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A dans 7 jours, Mister James. Je suis impatiente...