DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : E comme ETATS

Publié le par loveVoltaire





 

 

 

E comme ETATS, GOUVERNEMENTS.


 

Quel est le meilleur ?

 




 

         Je n’ai connu jusqu’à présent personne qui n’ait gouverné quelque Etat. Je ne parle pas de MM. Les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines ; je parle de tous les autres hommes qui, à souper ou dans leur cabinet, étalent leur système de gouvernement, réforment les armées, l’Eglise, la robe et la finance.

 

         L’abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l’an 1645, sous le nom du cardinal de Richelieu, et fit ce Testament politique, dans lequel il veut enrôler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes et aux parlements, priver le roi du produit de la gabelle ; il assure surtout que pour entrer en campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que « la Provence seule a beaucoup plus de « beaux ports de mer que l’Espagne et l’Italie ensemble. »

 

         L’abbé de Bourzeis n’avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d’anachronismes et d’erreurs ; il fait signer le cardinal de Richelieu d’une manière dont il ne signa jamais, ainsi qu’il le fait parler comme il n’a jamais parlé. Au surplus, il emploie un chapitre entier à dire que « la raison doit être la règle d’un Etat, » et à tâcher de prouver cette découverte. Cet ouvrage de ténèbres, ce bâtard de l’abbé de Bourzeis a passé longtemps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu ; et tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de louer démesurément ce chef-d’œuvre de politique.

 

         Le sieur Gatien de Courtilz, voyant le succès du Testament politique de Richelieu, fit imprimer à La Haye le Testament de Colbert, avec une belle lettre de M. Colbert au roi. Il est clair que si ce ministre avait fait un pareil testament, il eût fallu l’interdire ; cependant ce livre a été cité par quelques auteurs.

 

         Un autre gredin, dont on ignore le nom (1), ne manqua pas de donner le Testament de Louvois, plus mauvais encore s’il se peut, que celui de Colbert ; un abbé de Chèvremont fit tester aussi Charles, duc de Lorraine. Nous avons eu les Testaments politiques du cardinal Alberoni, du maréchal de Belle-Isle, et enfin celui de Mandrin.

 

         M. de Bois-Guillebert, auteur du Détail de la France, imprimé en 1695, donna le projet inexécutable de la dîme royale sous le nom du maréchal de Vauban.

 

         Un fou, nommé La Jonchère, qui n’avait pas de pain, fit, en 1720, un projet de finance en quatre volumes ; et quelques sots ont cité cette production comme un ouvrage de La Jonchère le trésorier général, s’imaginant qu’un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finance.

 

         Mais il faut convenir que des hommes très sages, très dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l’administration des Etats, soit en France, soit en Espagne, soit en Angleterre.

 

         Leurs livres ont fait beaucoup de bien : ce n’est pas qu’ils aient corrigé les ministres qui étaient en place quand ces livres parurent, car un ministre ne se corrige point et ne peut se corriger ; il a pris sa croissance ; plus d’instructions, plus de conseils ; il n’a pas le temps de les écouter ; le courant des affaires l’emporte ; mais ces bons livres forment les jeunes gens destinés aux places ; ils forment les princes, et la seconde génération est instruite.

 

         Le fort et le faible de tous les gouvernements a été examiné de près dans les derniers temps. Dites-moi donc, vous qui avez voyagé, qui avez lu et vu, dans quel Etat, dans quelle sorte de gouvernement voudriez-vous être né ? Je conçois qu’un grand seigneur terrien en France ne serait pas fâché d’être né en Allemagne, il serait souverain au lieu d’être sujet. Un pair de France serait fort aise d’avoir les privilèges de la pairie anglaise ; il serait législateur.

 

         L’homme de robe et le financier se trouveraient mieux en France qu’ailleurs.

 

         Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre, un homme d’une fortune médiocre et sans préjugés ?

 

         Un membre du conseil de Pondichéri, assez savant, revenait en Europe par terre avec un brame, plus instruit que les brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand-mogol ? dit le conseiller. Abominable, répondit le brame : comment voulez-vous qu’un Etat soit heureusement gouverné par des Tartares ? Nos raïas, nos omras, nos nababs, sont fort contents, mais les citoyens ne le sont guère ; et des millions de citoyens sont quelque chose.

 

         Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la Haute-Asie. Je fais une réflexion, dit le brame : c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde. Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps ; il y en avait encore une autre vers l’Arabie-Pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs et d’usuriers, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands-pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé.

 

         Je conçois, dit le brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à de petits peuples qui se cachent dans les îles ou entre les montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers ; mais à la longue ils sont découverts et dévorés.

 

         Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie-Mineure, le conseiller dit au brame : Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé cette Asie-Mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules, l’Espagne et l’Italie entière ? Elle se tourna donc bien vite en monarchie ? dit le brame. Vous l’avez deviné, dit l’autre : mais cette monarchie est tombée, et nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute. Vous prenez bien de la peine, dit l’Indien ; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe ; j’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du grand-mogol.

 

         A propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un Etat despotique, et plus de vertu dans une république (2) ? L’Indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, et qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un état monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera pas s’il est déshonoré ; au lieu qu’à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince (3), qu’un courtisan pour réussir, doit n’avoir ni honneur ni humeur. A l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république ; il n’a personne à flatter.

 

         Croyez-vous, dit l’homme d’Europe, que les lois et les religions soient faites  pour les climats, de même qu’il faut des fourrures à Moscou, et des étoffes de gaze à Delhi (4) ? Oui, sans doute, dit le brame ; toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu’on habite ; il ne faut qu’une femme à un Allemand, et il en faut trois ou quatre à un Persan.

 

         Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain, ni vin ? A l’égard des dogmes, c’est autre chose ; le climat n’y fait rien. Votre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée ? N’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnue ?

 

         Dans quel Etat, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre ? dit le conseiller. Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon ; et j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans et de Turcs qui en disaient autant. Mais encore une fois, dit l’Européan, quel Etat choisiriez-vous ? Le brame répondit : Celui où l’on n’obéit qu’aux lois. C’est une vieille réponse, dit le conseiller. Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le brame. Où est ce pays-là ? dit le conseiller. Le brame dit : Il faut le chercher. (voir l’article Genève, dans l’Encyclopédie (5)).

 

 



 

1 – Le même Gatien de Courtilz. (G.A.)

 

2 – Fameux axiome de Montesquieu

 

3 – Le duc d’Orléans, régent.

 

4 – Système de Montesquieu.

 

5 – C’est le fameux article de d’Alembert, qui fit tant de bruit lors de son apparition. D’Alembert, glorifiant cette république, dit : « Riche par sa liberté et par son commerce, Genève voit souvent autour d’elle tout en feu, sans jamais s’en ressentir ; les évènements qui agitent l’Europe ne sont pour elle qu’un spectacle dont elle jouit sans y prendre part. Attachée à la France par ses traités et par son commerce, aux Anglais par son commerce et par la religion, et trop sage pour prendre d’ailleurs aucune part aux guerres que ces deux nations puissantes se font l’une à l’autre, elle prononce avec impartialité sur la justice de ces guerres, et juge tous les souverains de l’Europe, sans les flatter, sans les blesser, sans les craindre… Le gouvernement de Genève a tous les avantages et aucun des inconvénients de la démocratie… La religion y est presque réduite à l’adoration d’un seul Dieu… La raison nous oblige de croire que les Genevois sont à peu près aussi heureux qu’on le peut être dans ce monde… » (G.A.)

 

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james 02/09/2009 18:57

Un couple de canards ("présidentiels" ? )au dessus d'une foule de petites poules d'eau ! LoveV, savez-vous nager ?Oui, je crois que oui ; dans le domaine des idées, je vous vois plus à l'aise comme un poisson que comme un petit palmipède plongeur Notre couple de canards en tout cas devra bien atterrir un jour et accepter d'être entouré de petites poules qui partagent le même domaine.Bonne soirée LoveV

loveVoltaire 03/09/2009 08:27



Coin, coin ! Oui, je sais nager...

Bonne journée, Mister James.



james 01/09/2009 19:00

Bravo loveV pour le choix de cet article et merci !Auriez-vous quelque idée subversive , soit royaliste, soit républicaine ?Si non, j'espère que vous allez en avoir, si oui, encore bravo Dès que je peux, je retournerai à mon blogounet , enfant délaissé mais aimé puisqu'il m'a permis de vous connaitre

loveVoltaire 01/09/2009 19:28



Merci,  Mister James.

Oui, j'ai trouvé cet article d'actualité...

Le plus difficile a été de choisir une photo parmi celles que j'ai.

Pour moi, les oiseaux sur l'eau représentent la France "d'en bas" (comme moi) et il y a ceux qui prennent leur envol (non, non, je ne citerai aucun nom) en se fichant complètement de
ceux qui essayent de ne pas se noyer...

C'est une image, mais je pense que vous me comprenez.

Rassurez-vous, je ne suis pas pour autant dépressive, ni défaitiste et encore moins envieuse !  

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N'auriez vous pas oublié d'honorer votre dernière facture d'électricité pour que votre blogounet soit dans le noir ?

Le bleu lui seyait mieux.

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Bonne soirée, James, et merci de votre visite. Je me doute que vous avez beaucoup de choses à penser suite aux derniers "évènements".

Bon courage et à bientôt.

Mamzelle Wagnière.