CORRESPONDANCE : Catherine II et Voltaire : Partie 2

Publié le par loveVoltaire

Photo de KHALAH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 – DE L’IMPERATRICE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Pétersbourg, 29 Juin/9 Juillet 1766.

 

         Monsieur, la lueur de l’Etoile du Nord n’est qu’une aurore boréale.

 

         Les bienfaits répandus à quelques centaines de lieues, et dont il vous plaît de faire mention, ne m’appartiennent pas : Les Calas doivent ce qu’ils ont reçu à leurs amis ; M. Diderot, la vente de sa bibliothèque au sien ; mais les Calas et les Sirven vous doivent tout. Ce n’est rien que de donner un peu à son prochain de ce dont on a un grand superflu ; mais c’est s’immortaliser que d’être l’avocat du genre humain, le défenseur de l’innocence opprimée. Ces deux causes vous attirent la vénération due à de tels miracles. Vous avez combattu les ennemis réunis des hommes : la superstition, le fanatisme, l’ignorance, la chicane, les mauvais juges, et la partie du pouvoir qui repose entre les mains des uns et des autres. Il faut bien des vertus et des qualités pour surmonter ces obstacles. Vous avez montré que vous les possédez : vous avez vaincu.

 

         Vous désirez, monsieur, un secours modique pour les Sirven (1) : le puis-je refuser ? Me louerez-vous de cette action ? Y-a-t-il de quoi ?  Je vous avoue que j’aimerais mieux qu’on ignorât ma lettre de change. Si cependant vous pensez que mon nom, tout peu harmonieux qu’il est, fasse quelque bien à ces victimes de l’esprit de persécution, je me remets à votre prévoyance, et vous me nommerez, pourvu seulement que cela même ne leur nuise pas. J’ai mes raisons pour le croire. Mes aventures avec l’évêque de Rostou ont été traitées publiquement, et vous en pouvez, monsieur, communiquer le mémoire à votre gré, comme une pièce authentique.

 

         J’ai lu avec beaucoup d’attention l’imprimé qui accompagnait votre lettre. Il est bien difficile de réduire en pratique les principes qu’il contient. Malheureusement le grand nombre y sera longtemps opposé. Il est cependant possible d’émousser la pointe des opinions qui mènent à la destruction des humains. Voici mot à mot (2) ce que j’ai inséré, entre autres choses, à ce sujet, dans une instruction au comité qui refondra nos lois :

 

«  Dans un grand empire, qui étend sa domination sur autant de peuples divers qu’il y a de différentes croyances parmi les hommes, la faute la plus nuisible au repos et à la tranquillité de ses citoyens serait l’intolérance de leurs différentes religions. Il n’y a même qu’une sage tolérance, également avouée de la religion orthodoxe et de la politique, qui puisse ramener toutes les brebis égarées à la vraie croyance. La persécution irrite les esprits ; la tolérance les adoucit et les rend moins obstinés ; elle étouffe ces disputes contraires au repos de l’Etat et à l’union des citoyens. »

 

         Après cela suit un précis du Livre de l’Esprit des lois, Sur la magie (3), etc., qu’il serait trop long de rapporter ici. Il y est dit tout ce qu’on peut dire pour préserver, d’un côté, les citoyens des maux que peuvent produire de pareilles accusions, sans cependant troubler, de l’autre, la tranquillité des croyances, ni scandaliser les consciences des croyants. J’ai cru que c’était l’unique voie praticable d’introduire le cri de la raison, que de l’appuyer sur le fondement de la tranquillité publique, dont chaque individu sent continuellement le besoin et l’utilité.

 

         Le petit comte de Schouvalof, de retour dans sa patrie, m’a fait le récit de l’intérêt que vous avez bien voulu prendre à tout ce qui me regarde. Je finis par vous en marquer ma gratitude. Caterine.

 

 

1 – On n’a pas la lettre où Voltaire fait cette demande. (G.A.)

 

2 – Cette citation est loin d’être tirée mot à mot de l’Instruction donnée par Catherine II à la commission établie pour travailler à la rédaction d’un nouveau code de lois. (G.A.)

 

3 – Livre XII. (G.A.)

 

 

 

8 – DE VOLTAIRE.

 

22 Décembre 1766.

 

         Madame, que votre majesté impériale me pardonne : non, vous n’êtes point l’Aurore boréale ; vous êtes assurément l’astre le plus brillant du Nord, et il n’y en a jamais eu d’aussi bienfaisant que vous : Andromède, Persée et Calisto, ne vous valent pas. Tous ces astres-là auraient laissé Diderot mourir de faim (1). Il a été persécuté dans sa patrie, et vos bienfaits viennent l’y chercher. Louis XIV avait moins de magnificence que votre majesté ; il récompensa le mérite dans les pays étrangers, mais on lui indiquait ce mérite : vous le cherchez, madame, et vous le trouvez. Vos soins généreux pour établir la liberté de conscience en Pologne sont un bienfait que le genre humain doit célébrer, et j’ambitionne bien d’oser parler au nom du genre humain, si ma voix peut encore se faire entendre.

 

         En attendant, madame, permettez-moi de publier ce que vous avez daigné m’écrire au sujet de l’archevêque de Novogorod, et sur la tolérance. Ce que vous écrivez est un monument de votre gloire ; nous sommes trois, Diderot, d’Alembert, et moi, qui vous dressons des autels ; vous me rendez païen : je suis avec idolâtrie, madame, aux pieds de votre majesté, mieux qu’avec un profond respect. Le prêtre de votre temple.

 

 

1 – Catherine venait d’envoyer vingt-cinq mille francs à Diderot, qui n’avait pas été payé de la pension annuelle de mille francs qu’elle lui faisait. (G.A)

 

 

 

9 – DE L’IMPERATRICE.

 

 

A Pétersbourg, 29 Décembre/9 Janvier1767.

 

         Monsieur, je viens de recevoir votre lettre du 22 décembre, dans laquelle vous me donnez une place décidée parmi les astres. Je ne sais si ces places-là valent la peine qu’on les brigue. Je ne voudrais point être mise au rang de ceux que le genre humain a adorés pendant si longtemps, par tout autre que vous et vos dignes amis dont vous me parlez. En effet, quelque peu d’amour-propre qu’on se sente, il est impossible de désirer de se voir l’égal des ognons, des chats, des veaux, des peaux d’ânes, de bœufs, de serpents, de crocodiles, des bêtes de toutes espèces, etc., etc. Après cette énumération, quel est l’homme qui voulût des temples ?

 

         Laissez-moi donc, je vous prie, sur la terre ; j’y serai plus à portée d’y recevoir vos lettres et celles de vos amis les d’Alembert et les Diderot : j’y serai témoin de la sensibilité avec laquelle vous vous intéressez à tout ce qui regarde les lumières de notre siècle, partageant si parfaitement ce titre avec eux.

 

         Malheur aux persécuteurs (1) ! Ils méritent d’être rangés parmi ces divinités. Voilà leur vraie place.

 

         Au reste, monsieur, soyez persuadé que votre approbation m’encourage beaucoup.

 

         L’article dont je vous ai fait part, et qui regarde la tolérance, ne paraîtra au grand jour qu’à la fin de l’été prochain.

 

         Je me souviens de vous avoir écrit dans une lettre précédente ce que je pensais de la publication des pièces qui concernent l’archevêque de Novogorod : cet ecclésiastique a donné depuis peu encore une preuve des sentiments que vous lui connaissez. Un homme qui avait traduit un livre le lui porta : il lui dit qu’il lui conseillait de le supprimer parce qu’il contenait les principes qui établissent les deux puissances.

 

         Soyez assuré, monsieur, que tel titre que vous preniez, il ne nuira jamais chez moi à la considération qui est due à celui qui plaide avec toute l’étendue de son génie la cause de l’humanité. Caterine.

 

         L’imprimé ci-joint (2) vous fera juger si la justice est de notre côté.

 

 

1 – Voltaire prit note de ce cri poussé par la czarine. (G.A.)

 

2 – Manifeste sur les dissensions de la Pologne. (K.)

 

 

 

10 – DE VOLTAIRE.

 

A Ferney, 27 Février.

 

         Madame, votre majesté impériale daigne donc me faire juge de la magnanimité avec laquelle elle prend le parti du genre humain (1). Ce juge est trop corrompu et trop persuadé qu’on ne peut répondre que des sottises tyranniques à votre excellent mémoire. Ne pouvoir jouir des droits de citoyen (2) parce qu’on croit que le Saint-Père ne procède que du Père me paraît si fou et si sot, que je ne croirais pas cette bêtise, si celles de mon pays ne m’y avaient préparé. Je ne suis pas fait pour pénétrer dans vos secrets d’Etat ; mais je serais bien attrapé si votre majesté n’était pas d’accord avec le roi de Pologne (3) ; il est philosophe, il est tolérant par principe ; j’imagine que vous vous entendez tous deux, comme larrons en foire, pour le bien du genre humain, et pour vous moquer des prêtres intolérants.

 

         Un temps viendra, madame, je le dis toujours, où toute la lumière nous viendra du Nord : votre majesté impériale a beau dire, je vous fais étoile, et vous demeurerez étoile. Les ténèbres cimmériennes resteront en Espagne ; et à la fin même elles se dissiperont. Vous ne serez ni ognon, ni chatte, ni veau d’or, ni bœuf Apis ; vous ne serez point de ces dieux qu’on mange, vous êtes de ceux qui donnent à manger. Vous faites tout le bien que vous pouvez au-dedans et au dehors. Les sages feront votre apothéose de votre vivant ; mais vivez longtemps, madame, cela vaut cent fois mieux que la divinité ; si vous voulez faire des miracles, tâchez seulement de rendre votre climat un peu plus chaud. A voir tout ce que votre majesté fait, je croirai que c’est pure malice à elle, si elle n’entreprend pas ce changement : j’y suis un peu intéressé ; car, dès que vous aurez mis la Russie au trentième degré, au lieu des environs du soixantième, je vous demanderai la permission d’y venir achever ma vie, mais, en quelque endroit que je végète, je vous admirerai malgré vous, et je serai avec le plus profond respect, madame, de votre majesté impériale, etc.

 

 

1 – Dans son Manifeste sur les Dissensions de la Pologne, Catherine invoquait le Devoir sacré de l’humanité. (G.A.)

 

2 – C’était ce que les catholiques polonais prétendaient imposer aux dissidents. (G.A.)

 

3 – Stanislas Poniatowski, ancien amant de Catherine. (G.A.)

 

 

 

11 – DE L’IMPERATRICE.

 

 

A Moscou, le 15/26 Mars 1767.

 

         Monsieur, j’ai reçu votre lettre du 27 Février, où vous me conseillez de faire un miracle pour changer le climat de ce pays. Cette ville-ci était autrefois très accoutumée à voir des miracles, ou plutôt les bonnes gens prenaient souvent les choses les plus ordinaires pour des effets merveilleux. J’ai lu dans la préface du concile du tzar Ivan Basilewitz, que lorsque le tzar eut fait sa confession publique, il arriva un miracle ; le soleil parut en plein midi, ses rayons donnèrent sur lui, et sur tous les Pères rassemblés. Notez que ce prince, après avoir fait une confession générale à haute voix, finit par reprocher au clergé, dans des termes très vifs, tous ses désordres, et conjura le concile de le corriger, lui, et son clergé aussi.

 

         A présent les choses sont changées. Pierre-le-Grand a mis tant de formalités pour constater un miracle, et le synode les remplit si strictement, que je crains d’exposer celui dont il vous plaît de me charger avant votre arrivée. Cependant, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour procurer à la ville de Pétersbourg un meilleur air. Il y a trois ans qu’on est après à saigner par des canaux les marais qui l’entourent, à abattre les forêts de sapins qui la couvrent au midi ; et à présent il y a déjà trois grandes terres occupées par des colons, là où un homme à pied ne pouvait passer sans avoir de l’eau jusqu’à la ceinture : les habitants ont semé, l’automne dernier, leurs premiers grains.

 

         Comme vous paraissez, monsieur, prendre intérêt à ce que je fais, je joins à cette lettre la moins mauvaise traduction française du Manifeste (1) que j’ai signé le 14 décembre de l’année passée et qui a été si fort estropié dans les gazettes de Hollande, qu’on ne savait pas trop ce qu’il pouvait signifier. En russe, c’est une pièce estimée : la richesse et les expressions fortes de notre langue l’ont rendue telle. La traduction en a été d’autant plus pénible. Au mois de juin, cette grande assemblée commencera ses séances, et nous dira ce qui lui manque. Après quoi on travaillera à des lois que l’humanité, j’espère, ne désapprouvera pas. D’ici à ce temps-là, j’irai faire un tour dans différentes provinces, le long du Volga ; et au moment peut-être que vous vous y attendrez le moins, vous recevrez une lettre datée de quelque bicoque de l’Asie.

 

         Je serai là, comme partout ailleurs, remplie d’estime et de considération pour le seigneur du château de Ferney. Caterine.


 

 1 – Il s’agit ici du Manifeste qui convoquait les députés pour la réforme des lois. (G.A.)

 

 

 

12 – DE VOLTAIRE.

 

26 Mai.

 

 

Un voyage en Asie ! Allez-vous l’entreprendre,

Belle et sublime Thalestris ?

Que ferez-vous dans ce pays ?

Vous n’y verrez point d’Alexandre

 

         Hélas ! Votre majesté impériale ferait le tour du globe, qu’elle ne rencontrerait guère de rois dignes d’elle. Elle voyage comme Cérès la législatrice, en faisant du bien au monde. Je ne sais point la langue russe ; mais par la traduction que vous daignez m’envoyer, je vois qu’elle a des inversions et des tours qui manquent à la nôtre. Je ne suis pas comme une dame de la cour de Versailles, qui disait : C’est bien dommage que l’aventure de la tour de Babel ait produit la confusion des langues, sans cela tout le monde aurait toujours parlé français.

 

         L’empereur de la Chine, Kang-hi, votre voisin, demandait à un missionnaire si on pouvait faire des vers dans les langues de l’Europe ; il ne pouvait le croire.

 

         Que votre majesté impériale daigne agréer mes sentiments et le très profond respect de ce vieux Suisse, etc.

 

 

 

13 – DE L’IMPERATRICE.

 

A Casan, le 18/29 Mai.

 

         Je vous avais menacé d’une lettre, de quelque bicoque de l’Asie ; je vous tiens parole aujourd’hui.

 

         Il me semble que les auteurs de l’Anecdote sur Bélisaire, et de la Lettre sur les Panégyriques, sont proches parents du neveu de l’abbé Bazin. Mais, monsieur, ne vaudrait-il pas mieux renvoyer tout panégyrique des gens après leur mort, crainte que tôt ou tard ils ne donnent un démenti, vu l’inconséquence et le peu de stabilité des choses humaines ? Je ne sais si, après la révocation de l’édit de Nantes, on a fait beaucoup de cas des panégyriques de Louis XIV : les réfugiés, au moins, n’étaient pas disposés à leur donner du poids.

 

         Je vous prie, monsieur, d’employer votre crédit auprès du savant du canton d’Uri (1), pour qu’il ne perde pas son temps à faire le mien avant mon décès.

 

         Ces lois dont on parle tant, au bout du compte, ne sont point faites encore. Eh ! Qui peut répondre de leur bonté ? C’est la postérité, et non pas nous, en vérité, qui sera à portée de décider cette question. Imaginez, je vous prie, qu’elles doivent servir pour l’Europe et pour l’Asie : et quelle différence de climat, de gens, d’habitudes, d’idées même !

 

         Me voilà en Asie ; j’ai voulu voir cela par mes yeux. Il y a dans cette ville vingt peuples divers, qui ne se ressemblent point du tout. Il faut pourtant leur faire un habit qui leur soit propre à tous. Ils peuvent  se bien trouver des principes généraux ; mais les détails ? Et quels détails ! J’allais dire : C’est presque un monde à créer, à unir, à conserver. Je ne finirais pas, et en voilà beaucoup trop de toutes façons.

 

         Si tout cela ne réussit pas, les lambeaux de lettres que j’ai trouvés cités dans le dernier imprimé (2) paraîtront ostentation (et que sais-je, moi !) aux impartiaux et à mes envieux. Et puis mes lettres n’ont été dictées que par l’estime, et ne sauraient être bonnes à l’impression. Il est vrai qu’il m’est bien flatteur et honorable de voir par quel sentiment tout cela a été cité chez l’auteur de la Lettre sur les panégyriques ; mais Bélisaire dit que c’est là justement le moment dangereux pour mon espèce. Bélisaire, ayant raison partout, sans doute n’aura pas tort en ceci. La traduction de ce dernier livre est finie, et va être imprimée. Pour faire l’essai de cette traduction, on l’a lue à deux personnes qui ne connaissaient point l’original. L’un s’écria : Qu’on me crève les yeux, pourvu que je sois Bélisaire, j’en serai assez récompensé ; l’autre dit : Si cela était, j’en serais envieux.

        

         En finissant, monsieur, recevez les témoignages de ma reconnaissance pour toutes les marques d’amitié que vous me donnez ; mais, s’il est possible, préservez mon griffonnage de l’impression. Caterine.

 

1 – C’est sous le nom d’un professeur en droit du canton d’Uri qu’avait paru la Lettre sur les panégyriques. (G.A)

 

2 – L’instruction pour la réforme des lois. (G.A.)

 

 

 

14 – DE VOLTAIRE.

 

29 Janvier 1768.

 

         Madame, on dit qu’un vieillard, nommé Siméon, en voyant un petit enfant, s’écria dans sa joie : Je n’ai plus qu’à mourir puisque j’ai vu mon salutaire. Ce Siméon était prophète, il voyait de loin tout ce que ce petit Juif devait faire.

 

         Moi qui ne suis ni Juif, ni prophète, mais qui suis aussi vieux que Siméon, je n’aurais pas deviné en 1700 qu’un jour la Raison, aussi inconnue au patriarche Nicou qu’au sacré collège, et aussi mal voulue des papas et des archimandrites que des dominicains, viendrait à Moscou, à la voix d’une princesse née en Allemagne, et qu’elle assemblerait dans sa grand’salle des idolâtres, des musulmans, des grecs, des latins, des luthériens, qui tous deviendraient ses enfants.

 

         C’est ce triomphe de la Raison qui est mon salutaire ; et en qualité d’être raisonnable, je mourrai sujet, dans mon cœur, de votre majesté impériale, bienfaitrice du genre humain.

 

         Je suis retiré auprès de la petite ville de Genève, où il n’y a pas vingt mille habitants, et la discorde règne depuis quatre ans dans ce trou, dans le temps que Catherine seconde, qui est bien la première, réunit tous les esprits dans un empire plus vaste que l’empire romain.

 

         Je ne suis pas en tout de l’avis du respectable auteur (1) de l’Ordre essentiel des sociétés ; je vous avoue, madame, qu’en qualité de voisin de deux républiques, je ne crois point du tout que la puissance législatrice soit, de droit divin, copropriétaire de mes petites chaumières ; mais je crois fermement que, de droit humain, on doit vous admirer et vous aimer.

 

         Feu l’abbé Bazin disait souvent qu’il craignait horriblement le froid, mais que s’il n’était pas si vieux, il irait s’établir au midi d’Astracan, pour avoir le plaisir de vivre sous vos lois.

 

         J’ai rencontré ces jours passés son neveu, qui pense de même. Le professeur en droit Bourdillon (2) est dans les mêmes sentiments ; ce pauvre Bourdillon s’est plaint à moi amèrement de ce qu’on l’avait trompé sur l’évêque de Cracovie. Je l’ai consolé en lui disant qu’il avait raison sur tout le reste, et que l’évènement l’a bien justifié. Votre majesté impériale ne saurait croire à quel point ce pédant républicain vous est attaché, toute souveraine que vous êtes.

 

         Je ramasse, madame, toutes les sottises sérieuses ou comiques de feu l’abbé Bazin et de son neveu, et même celles qu’on leur attribue ; il y en a qu’on n’oserait envoyer au pape, mais qu’on peut mettre hardiment dans la bibliothèque d’une impératrice philosophe. Ce recueil assez gros partira dès qu’il sera relié.

 

         L’empereur Justinien et le grand capitaine Bélisaire (3) ont été impitoyablement déclarés damnés par la Sorbonne. J’en ai été très affligé, car je m’intéressais beaucoup à leur salut. Je ne sais pas encore bien positivement si votre Eglise grecque est damnée aussi ; je m’en informerai, madame, car je vous suis encore plus attaché qu’à l’empereur Justinien. Je souhaite que vous viviez encore plus longtemps que lui.

 

         Que votre majesté impériale daigne agréer le profond respect, l’admiration, et l’attachement inviolable du vieux solitaire, moitié Français, moitié Suisse, cousin-germain du neveu de l’abbé Bazin.

 

 

1 – L’économiste Lemercier de la Rivière, que Catherine appela en consultation. (G.A.)

 

2 – Nom sous lequel l’ouvrage Sur les dissensions de Pologne a été publié. (G.A.)

 

3 – Il s’agit du Bélisaire de Marmontel. (G.A.)

 

Publié dans Catherine II de Russie

Commenter cet article

didine 21/05/2014 21:32

merci beaucoup même si il m'a été impossible de tout lire !