EPITRE : La vie de Paris et de Versailles

Publié le par loveVoltaire

 



A Mme DENIS, Nièce de l’auteur

 

 

LA VIE DE PARIS ET DE VERSAILLES  (1)

 

 

 

  1748 

 

 

 

Vivons pour nous, ma chère Rosalie ;

Que l’amitié, que le sang qui nous lie,

Nous tiennent lieu du reste des humains :

Ils sont si sots, si dangereux, si vains !

Ce tourbillon qu’on appelle le monde

Est si frivole, en tant d’erreurs abonde,

Qu’il n’est permis d’en aimer le fracas

Qu’à l’étourdi qui ne le connaît pas.

 

         Après dîné, l’indolente Glycère

Sort pour sortir, sans avoir rien à faire :

On a conduit son insipidité

Au fond d’un char, où, montant de côté,

Son corps pressé gémit sous les barrières

D’un lourd panier qui flotte aux deux portières.

Chez son amie au grand trot elle va,

Monte avec joie, et s’en repent déjà,

L’embrasse et bâille ; et puis lui dit : « Madame,

J’apporte ici tout l’ennui de mon âme :

Joignez un peu votre inutilité

A ce fardeau de mon oisiveté. »

Si ce ne sont ces paroles expresses,

C’en est le sens. Quelques feintes caresses,

Quelques propos sur le jeu, sur le temps,

Sur un sermon, sur le prix des rubans,

Ont épuisé leurs âmes excédées :

Elles chantaient déjà, faute d’idées ;

Dans le néant leur cœur est absorbé,

Quand dans la chambre entre monsieur l’abbé,

Fade plaisant, galant escroc, et prêtre,

Et du logis pour quelques mois le maître.

 

Vient à la piste un fat en manteau noir,

Qui se rengorge et se lorgne au miroir.

Nos deux pédants sont tous deux sûrs de plaire ;

Un officier arrive, et les fait taire,

Prend la parole, et conte longuement

Ce qu’à Plaisance (2) eût fait son régiment,

Si par malheur on n’eût pas fait retraite.

Il vous le mène au col de la Bouquette ;

A Nice, au Var, à Digne il le conduit ;

Nul ne l’écoute, et le cruel poursuit.

Arrive Isis, dévote au maintien triste,

A l’air sournois : un petit janséniste,

Tout plein d’orgueil et de saint Augustin,

Entre avec elle, en lui serrant la main.

 

D’autres oiseaux de différent plumage,

Divers de goût, d’instinct, et de ramage,

En sautillant font entendre à la fois

Le gazouillis de leurs confuses voix ;

Et dans les cris de la folle cohue

La médisance est à peine entendue.

Ce chamaillis de cent propos croisés

Ressemble aux vents l’un à l’autre opposés.

Un profond calme, un stupide silence

Succède au bruit de leur impertinence ;

Chacun redoute un honnête entretien :

On veut penser, et l’on ne pense rien.

O roi David ! Ô ressource assurée !

Vient ranimer leur langueur désœuvrée ;

Grand roi David, c’est toi dont les sixains (3)

Fixent l’esprit et le goût des humains.

Sur un tapis dès qu’on te voit paraître,

Noble, bourgeois, clerc, prélat, petit-maître,

Femme surtout, chacun met son espoir

Dans tes cartons peints de rouge et de noir :

Leur âme vide est du moins amusée

Par l’avarice en plaisir déguisée.

De ces exploits le beau monde occupé

Quitte à la fin le jeu pour le soupé ;

Chaque convive en liberté déploie

A son voisin son insipide joie.

L’homme machine, esprit qui tient du corps,

En bien mangeant remonte ses ressorts :

Avec le sang l’âme se renouvelle,

Et l’estomac gouverne la cervelle.

Ciel ! Quels propos ! Ce pédant du palais

Blâme la guerre, et se plaint de la paix,

Ce vieux Crésus, en sablant du champagne,

Gémit des maux que souffre la campagne,

Et, cousu d’or, dans le luxe plongé,

Plaint le pays de tailles surchargé.

Monsieur l’abbé vous entame une histoire

Qu’il ne croit point, et qu’il veut faire croire ;

Ou l’interrompt par un propos du jour,

Qu’un autre conte interrompt à son tour.

De froids bons mots, des équivoques fades,

Des quolibets, et des turlupinades.

Un rire faux que l’on prend pour gaîté,

Font le brillant de la société.

 

C’est donc ainsi, troupe absurde et frivole,

Que nous usons de ce temps qui s’envole ;

C’est donc ainsi que nous perdons des jours

Longs pour les sots, pour qui pense si courts !

 

Mais que ferai-je ? Où fuir loin de moi-même ?

Il faut du monde ; on le condamne, on l’aime :

On ne peut vivre avec lui ni sans lui.

Notre ennemi le plus grand, c’est l’ennui.

Tel qui chez soi se plaint d’un sort tranquille,

Vole à la cour, dégoûté de la ville.

Si dans Paris chacun parle au hasard,

Dans cette cour on se tait avec art.

Et de la joie, ou fausse ou passagère,

On n’a pas même une image légère,

Heureux qui peut de son maître approcher !

Il n’a plus rien désormais à chercher,

Mais Jupiter, au fond de l’empyrée,

Cache aux humains sa présence adorée :

Il n’est permis qu’à quelques demi-dieux

D’entrer le soir aux cabinets des cieux.

Faut-il aller, confondu dans la presse,

Prier les dieux de la seconde espèce,

Qui des mortels font le mal ou le bien ?

Comment aimer des gens qui n’aiment rien,

Et qui, portés sur ces rapides sphères

Que la fortune agite en sens contraires.

L’esprit troublé de ce grand mouvement,

N’ont pas le temps d’avoir un sentiment ?

A leur lever pressez-vous pour attendre,

Pour leur parler sans vous en faire entendre,

Pour obtenir, après trois ans d’oubli,

Dans l’antichambre un refus très poli.

« Non, dites-vous, la cour ni le beau monde

Ne sont point faits pour celui qui les fronde.

Fuis pour jamais ces puissants dangereux ;

Fuis les plaisirs, qui sont trompeurs comme eux.

Bon citoyen, travaille pour la France,

Et du public attends ta récompense. »

Qui ? Le public ! Ce fantôme inconstant,

Monstre à cent voix, Cerbère dévorant,

Qui flatte et mord, qui presse par sottise

Une statue, et par dégoût la brise !

Tyran jaloux de quiconque le sert,

Il profana la cendre de Colbert ;

Et prodiguant l’insolence et l’injure,

Il a flétri la candeur la plus pure (4) :

Il juge, il loue, il condamne au hasard

Toute vertu, tout mérite, et tout art.

C’est lui qu’on vit, de critiques avide,

Déshonorer le chef-d’œuvre d’Armide,

Et, pour Judith, Pyrame, et Régulus (5)

Abandonner Phèdre et Britannicus ;

Lui qui dix ans proscrivit Athalie,

Qui, protecteur d’une scène avilie,

Frappant des mains, bat à tort, à travers,

Au mauvais sens qui hurle en mauvais vers (6).

 

Mais il revient, il répare sa honte ;

Le temps l’éclaire : oui, mais la mort plus prompte

Ferme mes yeux dans ce siècle pervers,

En attendant que les siens soient ouverts.

Chez nos neveux on me rendra justice ;

Mais, moi vivant, il faut que je jouisse.

Quand dans la tombe un pauvre homme est inclus,

Qu’importe un bruit, un nom qu’on n’entend plus ?

L’ombre de Pope avec les rois repose ;

Un peuple entier fait son apothéose,

Et son nom vole à l’immortalité :

Quand il vivait, il fut persécuté.

 

         Ah ! Cachons-nous ; passons avec les sages

Le soir serein d’un jour mêlé d’orages ;

Et dérobons à l’œil de l’envieux

Le peu de temps que me laissent les dieux.

Tendre amitié, don du ciel, beauté pure,

Porte un jour doux dans ma retraite obscure !

Puissé-je vivre et mourir dans tes bras,

Loin du méchant qui ne te connaît pas,

Loin du bigot, dont la peur dangereuse

Corrompt la vie, et rend la mort affreuse !

 

 

1 – Quand Voltaire écrivit cette pièce, il commençait à être fatigué de la cour. (G.A.)

 

2 – Il paraît que cette petite pièce fut faite immédiatement après la guerre de 1741 ; guerre funeste, entreprise pour dépouiller l’héritière de la maison d’Autriche de la succession paternelle. (K.)

 

3 – Tous les jeux de cartes sont à l’enseigne du roi David (1756)

 

4 – Voltaire parle ici de lui-même. (G.A.)

 

5 – Armide est de Quinault, Judith est de Boyer, Pyrame et Régulus sont de Pradon.

 

6 – Allusion à la cabale qui soutenait la Sémiramis de Crébillon. (G.A.)

 

 


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james 16/07/2009 09:55

C'est ainsi que nous perdons des joursLongs pour les sots, pour qui pense si courts!loveV, je suis persuadé que vos jours et vos heures sont courts.Merci pour cette récréation matinale qui me met en joie avant de faire mes visites.En venant au château, -nostalgie quand tu nous tiens-, j'ai écouté ceci que j'ose vous dédier comme à ma muse de ce jour : http://www.youtube.com/watch?v=TdRZL_Q3ujs

loveVoltaire 16/07/2009 20:04



Un grand merci de mettre en avant ce Grand Artiste qu'est/était JEAN FERRAT.Quel
bonheur de l'écouter ; d'entendre sa voix si particulière nous distiller tous les mots d'Aragon...
Merci pour ce grand moment !

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Il est vrai que je manque de temps : il me faudrait 36 h dans une journée... Voire peut-être même un peu plus !
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Merci pour votre musicale dédicace.

A bientôt.

LV.