DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE : B comme BAISER

Publié le par loveVoltaire



B comme BAISER.

 


 

 

 

          J’en demande pardon aux jeunes gens et aux jeunes demoiselles ; mais ils ne  trouveront point ici peut-être ce qu’ils chercheront. Cet article n’est que pour les savants et les gens sérieux, auxquels il ne convient guère.

 

         Il n’est que trop question de baiser dans les comédies du temps de Molière. Champagne, dans la comédie de la Mère coquette de Quinault, demande des baisers à Laurette ; elle lui dit :

 

                  Tu n’es donc pas content ? Vraiment c’est une honte ;

                  Je t’ai baisé deux fois.

 

         Champagne lui répond :

 

                  Quoi ! Tu baises par compte ?

                                                                     (Act. I, scène I.)

 

         Les valets demandaient toujours des baisers aux soubrettes ; on se baisait sur le théâtre. Cela était d’ordinaire très fade et très insupportable, surtout dans des acteurs assez vilains qui faisaient mal au cœur.

 

         Si le lecteur veut des baisers, qu’il en aille chercher dans le Pastor fido ; il y a un chœur entier où il n’est parlé que de baisers ; et la pièce n’est fondée que sur un baiser que Mirtillo donna un jour à la belle Amarilli, au jeu de colin-maillard, un bacio molto saporito.

 

         On connaît le chapitre sur les baisers dans lequel Jean de la Casa, archevêque de Bénévent, dit qu’on peut se baiser de la tête aux pieds. Il plaint les grands nez qui ne peuvent s’approcher que difficilement ; et il conseille aux dames qui ont le nez long d’avoir des amants camus.

 

         Le baiser était une manière de saluer très ordinaire dans toute l’antiquité. Plutarque rapporte que les conjurés, avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main et la poitrine. Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien, et le laissa confondu dans la foule. L’inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main, et lui envoyait ce baiser, qu’on lui rendait de même si on voulait.

 

         On employait même ce signe pour adorer les dieux. Job, dans sa Parabole, qui est peut-être le plus ancien de nos livres connus, dit « qu’il n’a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu’il n’a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres. »

 

         Il ne nous est resté, dans notre Occident, de cet usage si antique, que la civilité puérile et honnête, qu’on enseigne encore dans quelques petites villes aux enfants, de baiser leur main droite quand on leur donne quelque sucrerie.

 

         C’était une chose horrible de trahir en baisant ; c’est ce qui rend l’assassinat de César encore plus odieux. Nous connaissons assez les baisers de Judas ; ils sont devenus proverbe.

 

         Joab, l’un des capitaines de David, étant fort jaloux d’Amasa, autre capitaine, lui dit : « Bonjour, mon frère ; et il prit de sa main le menton d’Amasa pour le baiser, et de l’autre main il tira sa grande épée, et l’assassina d’un seul coup si terrible que toutes ses entrailles lui sortirent du corps. »

 

         On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquents qui se commirent chez les Juifs, si ce n’est peut-être les baisers que donna Judith au capitaine Holopherne, avant de lui couper la tête dans son lit lorsqu’il fut endormi ; mais il n’en est pas fait mention, et la chose n’est que vraisemblable.

 

         […]

 

         Lorsqu’on assassina Jean Galeas Sforza dans la cathédrale de Milan, le jour de Saint-Etienne, les deux Médicis dans l’église de la Reparata, l’amiral Coligny, le prince d’Orange, le maréchal d’Ancre, les frères de Witt, et tant d’autres, du moins on ne les baisa pas.

 

         Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu’on baisait les statues des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs les avaient figurés avec de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cérès, en signe de concorde.

 

         Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d’amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur. Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin abolit à cause des conséquences. Ce furent des baisers de paix, ces agapes d’amour, ces noms de frère et de sœur, qui attirèrent longtemps aux chrétiens peu connus ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent. Vous voyez dans Pétrone, et dans d’autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient frère et sœur. On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies. Ils servirent innocemment eux-mêmes à répandre ces accusations dans l’empire romain.

 

         Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les deux espèces de Samaritains. Les sociétés qui se flattaient d’être les plus orthodoxes accusaient les autres des impuretés les plus inconcevables. Le terme de gnostique, qui fut d’abord si honorable, et qui signifiait savant éclairé, pur, devint un terme d’horreur et de mépris, un reproche d’hérésie. Saint Epiphane, au troisième siècle, prétendait qu’ils se chatouillaient d’abord les uns les autres, hommes et femmes, et qu’ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu’ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers ; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié : Fais l’agape avec mon frère ; et qu’ils faisaient l’agape.

 

         Nous n’osons répéter ici, dans la chaste langue française, ce que saint Epiphane ajoute en grec. Nous dirons seulement que peut-être on en imposa un peu à ce saint ; qu’il se laissa trop emporter à son zèle, et que tous les hérétiques ne sont pas de vilains débauchés.

 

         La secte des piétistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd’hui des baisers de paix en sortant de l’assemblée, et en s’appelant mon frère, ma sœur ; c’est ce que m’avoua, il y a vingt ans, une piétiste fort jolie et fort humaine. L’ancienne coutume était de baiser sur la bouche ; les piétistes l’ont soigneusement conservée.

 

         Il n’y avait point d’autre manière de saluer les dames en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre ; c’était le droit des cardinaux de baiser les reines sur la bouche, et même en Espagne. Ce qui est singulier, c’est qu’ils n’eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que partout ailleurs ; mais chaque pays à ses cérémonies, et il n’y a point d’usage si général que le hasard et l’habitude n’y aient mis quelque exception. C’eût été une incivilité, un affront, qu’une dame honnête, en recevant la première visite d’un seigneur, ne le baisât pas à la bouche, malgré ses moustaches. « C’est une déplaisante coutume dit Montaigne, et injurieuse aux dames, d’avoir à prêter leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu’il soit. » Cette coutume était pourtant la plus ancienne du monde.

 

         S’il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre des bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans ; et c’est ce qui fit abolir enfin la cérémonie du baiser dans les mystères et dans les agapes. C’est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu’elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères ; coutume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.

 

         Voici le danger : il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas ; tant la nature a tout préparé avec l’industrie la plus délicate ! Les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, leur peau fine, chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel n’est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d’un baiser plus longtemps savouré entre deux piétistes de dix-huit-ans.

 

         Il est à remarquer que l’espèce humaine, les tourterelles et les pigeons sont les seuls qui connaissent les baisers ; de là est venu chez les Latins le mot columbatim, que notre langue n’a pu rendre. Il n’y a rien dont on n’ait abusé. Le baiser, destiné par la nature à la bouche, a été prostitué souvent à des membranes qui ne semblaient pas faites pour cet usage. On sait de quoi les templiers furent accusés.

 

         Nous ne pouvons honnêtement traiter plus au long ce sujet intéressant, quoique Montaigne dise : « Il en faut parler sans vergogne : nous prononçons hardiment tuer, blesser, trahir, et de cela nous n’oserions parler qu’entre les dents. » 

 

 

        

        

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james 15/07/2009 18:48

Pas de feux d'artifices pour moi, j'ai eu le son mais pas l'image. Puis peu après les tentatives des hommes de l'art à éblouir la galerie, jai eu image et son , éclairs et tonnerre , un feu d'artifice bio !!! Chassez le naturel ...Pour tout avouer, j'en avais plein les jambes et j'ose espérer que j'aurai l'occasion de revoir des belles bleues et des belles rouges accompagnées d'un pétard à décoiffer un chauve ...

loveVoltaire 15/07/2009 21:27



Pareil ici . Rien n'a pété à Lyon, si ce n'est un gros orage qui a bien grondé ! Il était fort en colère, d'ailleurs ! Encore mieux qu'un  feu
d'artifice...

D'après les médias, nous l'aurons le 8 Décembre.
Si, si, c'est très joli un feu d'artifice sous les flocons de neige.



james 14/07/2009 18:47

"Nous ne pouvons honnêtement parler plus au long de ce sujet" ,  " intéresssant" au demeurant ! Volti devient si prude qu'il se met sous l'aile de Montaigne ! Intéressant, n'est-ce pas ? Lorsqu'il parle des pigeons, je ne peux m'empêcher de rire . Volti, nous ne sommes pas dupes, tu ne nous rejoueras pas le "cachez ce sein que je ne saurais voir ", toi qui dans une lettre à Marie -Louise Denis, ta chère nièce, parle de "baiser ses belles fesses" (tu éludes le détail en mettant "f....", c'est vrai, mais coquin, ce n'est pas à nous , hommes, que tu donneras le change )Joli sujet pour un 14 juillet loveV  ! Feu d'artifice ce soir ?

loveVoltaire 14/07/2009 19:06



Moi aussi j'ai ri et puisque nous sommes dans le vif du sujet (je connais cette fameuse lettre), alors autant aller jusqu'au bout en citant Volti qui lui écrit aussi
:
"Je bande en vous écrivant"...
Oui, c'est osé, c'est coquin, mais c'est du Voltaire !


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Quant au feu d'artifice, j'ai eu le bonheur de l'apprécier, hier soir. C'était subliminal !! 
Je "remets" ça encore ce soir. Ca va péter de partout !!!!

Et vous, à Ferney ?