Affaire CALAS sous la plume de Max GALLO

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MAX GALLO



« MOI, J’ẺCRIS POUR AGIR »

 

VIE DE VOLTAIRE

 

 

   

 

 

Parution du livre : Août 2008

 

Edition : FAYARD

 

 

 

 

 

 

 

EXTRAIT :

 

 

         […]

 

         Il est, dit-il, « cultivateur », « maçon », et surtout, depuis quelques jours, il se préoccupe du sort d’une famille huguenote de Toulouse, les Calas.

 

         Peut-être cette famille est-elle injustement persécutée par les prêtres ?

 

         Voltaire hésite d’abord à le croire.

         Ce père huguenot, Jean Calas, habitant au 16 rue des Filatiers, à Toulouse, et qui aurait assassiné son fils aîné Marc-Antoine, décidé à se convertir au catholicisme, comme son frère Louis : est-ce crédible ?

         Et toute la famille, et un ami, et la domestique, catholique fervente, auraient dans ce domicile exigu laissé le crime s’accomplir ?

         Ou bien Marc-Antoine s’est-il suicidé et le père, pour éviter l’opprobre, aurait-il menti, disant à son fils Pierre : « Ne va pas répandre le bruit que ton frère s’est défait lui-même ! »

         Mais la foule toulousaine et un capitoul, David de Beaudrigue, qui mène l’enquête, auraient immédiatement accusé Jean Calas de meurtre.

         Car à Toulouse où l’on pourchasse les huguenots, où l’on vient de condamner à mort le pasteur Rochette et trois gentilshommes protestants qui ont tenté de le libérer, on est vite convaincu de la culpabilité de Jean Calas.

 

         On soumet le huguenot à la question.

         Voltaire frémit à l’énoncé des différents supplices qu’on inflige au malheureux parce qu’on veut obtenir ses aveux, justifiant la condamnation à mort prononcée par les juges du parlement de Toulouse.

         On étire ses quatre membres en les élevant un peu, Calas restant couché sur le sol.

         On verse dans la gorge du patient dix cruches d’eau, et les bourreaux  – ce David de Beaudrigue – s’étonnent et se désolent devant la sérénité et le calme de Jean Calas.

         On le conduit à l’échafaud, on l’attache sur une croix de saint-André. Un religieux le supplie d’avouer.

         « Quoi donc, mon père ? répond-il. Vous croyez vous aussi qu’on peut tuer son fils ? »

         On lui donne onze coups de barre de fer, puis on le traîne sur la roue, et il n’avoue toujours pas. On le somme à nouveau de dire la vérité :

         « Je l’ai dite, je meurs innocent », murmure t-il.

         Mais l’homme a été condamné à mort par des juges du Parlement, et Voltaire ne peut imaginer qu’ils aient voué au supplice un innocent.

        

         « Vous avez entendu parler, peut-être, écrit-il, d’un bon huguenot que le parlement de Toulouse a fait rouer pour avoir étranglé son fils. Cependant, ce saint réformé croyait avoir fait une bonne action, attendu que son fils voulait se faire catholique et que c’était prévenir une apostasie. Il avait immolé son fils à Dieu et pensait être fort supérieur à Abraham, car Abraham n’avait fait qu’obéir, mais notre calviniste avait pendu son fils de son propre mouvement et pour l’acquit de sa conscience. Nous ne valons pas grand-chose, mais les huguenots sont pires que nous et, de plus, ils déclament contre la comédie. »

 

         Il a du dégoût pour les fanatiques, qu’ils soient huguenots ou papistes. Il croit le crime de Jean Calas avéré, et ne peut concevoir que la procédure ait laissé des doutes dans les esprits.

         Il éprouve de l’horreur, du désespoir et de la colère en écrivant à d’Alembert :

         « Pour l’amour de Dieu, rendez aussi exécrable que vous le pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son père, ou qui fait rouer un innocent par huit conseillers du roi. »

         Il pense au pasteur Rochette, pendu, aux trois gentilshommes, ses « complices », décapités.

         Il est révolté par l’Inquisition de Lisbonne qui, après un attentat perpétré contre le roi du Portugal, a supplicié un vieux jésuite soupçonné d’être mêlé au complot, condamné au bûcher, et, pour faire bonne mesure, deux musulmans et trente-deux juifs ont été exécutés.

         Ces juges de l’Inquisition sont des « sauvages ». Tout comme la foule toulousaine, qui s’est félicitée de la condamnation de Rochette et des trois gentilshommes, a assisté à leur supplice et à celui de Jean Calas.

 

         Peu à peu, comme une souffrance, le doute le gagne. Il rencontre Audibert, un négociant de Marseille qui, arrivé de Toulouse, l’assure que Jean Calas n’a pas pu matériellement accomplir le crime pour lequel il a été condamné.

 

         Ce doute, les témoignages des fils de Calas – Pierre et Donat –, réfugiés à Genève et qu’il reçoit à Ferney, le renforcent.

        

         Il écrit au cardinal de Bernis :

         « Je supplie Votre Eminence de bien vouloir me dire ce que je dois penser de l’aventure affreuse de ce Calas, roué à Toulouse pour avoir pendu son fils… Cette aventure me tient à cœur, elle m’attriste dans mes plaisirs, elle les corrompt. Il faut regarder le parlement de Toulouse ou les protestants avec des yeux d’horreur… Je prends intérêt à cette catastrophe parce que je vois souvent les enfants de ce malheureux Calas qu’on a fait expirer sur la roue. »

 

 

         Il n’est pas satisfait par la réponse du cardinal de Bernis qu’il a attendue avec impatience.

         Le cardinal affirme qu’il ne « croit pas un protestant plus capable d’un crime atroce qu’un catholique, mais je ne crois pas aussi, sans des preuves démonstratives, que des magistrats s’entendent pour faire une horrible injustice… ».

         Voltaire a un mouvement d’humeur.

         Cette affaire le ronge, l’empêche de travailler.

         « Quand on est jeune, dit-il, il faut aimer comme un fou ; quand on est vieux, travailler comme un diable ! »

         Il s’emporte, se décourage :

         « Il ne faut plus se mêler de rien ! lance-t-il. Calas est coupable. »

 

         Mais comment pourrait-il oublier le sort de Jean Calas ?

         Le plus jeune des fils, Donat, lui rend souvent visite à Ferney. Son frère Pierre s’installe non loin des Délices.

         Voltaire les écoute, les observe des semaines durant. Si le père est coupable, Pierre, présent sur les lieux, n’a pu qu’être son complice. Mais ses soupçons, sa méfiance s’amenuisent jour après jour. Et peu à peu le doute en lui se change en certitude :

 

         « J’ai balancé longtemps sur l’innocence de cette famille, dit-il. Je ne pouvais croire que des juges eussent fait périr par un supplice affreux un père de famille innocent. Il n’y a rien que je n’aie fait pour m’éclaircir de la vérité ; j’ai employé plusieurs personnes auprès des Calas pour m’instruire de leurs mœurs et de leur conduite ; je les ai interrogés eux-mêmes très souvent. J’ose être sûr de l’innocence de cette famille comme de moi-même… »

         Dès lors, il est emporté par le désir de faire triompher la vérité.

         « Je dois me regarder en quelque sorte comme un témoin », repète-t-il.

         Tous les faits se mettent en place.

         La déclaration père, voulant masquer le suicide de son fils, est « un acte de piété paternelle » aux fins de défendre la mémoire du mort.

         Quant à la servante Jeanne Viguière, catholique, et qui a élevé tous les enfants de Calas, elle a été témoin que le père et la mère, les enfants et l’ami de passage « ne se quittèrent point dans le temps qu’on suppose le parricide commis ». « Si elle a fait un faux serment en justice pour sauver ses maîtres, elle s’en serait accusée en confession et on lui aurait refusé l’absolution, elle ne communierait pas ! »

 

         Voltaire lance toutes ses forces dans cette bataille. Il « écrit pour agir » prêtant sa plume à Pierre et Donat Calas qui signent, le premier une Déclaration, le second, une Lettre à la veuve dame Calas, sa mère.

         De Ferney, Voltaire veille sur la veuve, l’incite à se rendre à Paris avec ses deux petites filles d’abord enfermées dans un couvent, puis remises en liberté.

         Il s’adresse à tous ceux, à Paris, en Europe, qui peuvent peser sur l’opinion, sur les pouvoirs afin d’obtenir de la justice toulousaine « qu’elle dise pourquoi elle a condamné Calas. Quelle horreur qu’un jugement secret, une condamnation sans motif : Y a-t-il une plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à son gré, sans en rendre la moindre raison ? ». Et quand, enfin, ordre est donné au parlement de Toulouse de transmettre au Conseil du roi les pièces du jugement, Voltaire est indigné d’apprendre qu’il faudra payer la copie.

         « Quoi, s’écrie t-il, dans le dix-huitième siècle, dans le temps que la philosophie et la morale instruisent les hommes, on roue un innocent à la pluralité de huit voix contre cinq et on exige quinze cents livres pour transcrire le griffonnage d’un abominable tribunal ! Et on veut que la veuve paie ? »

         Il propose de « se cotiser » – et « j’offre d’en être ».

 

         Il sent que l’opinion bascule. Les plus grands avocats parisiens qu’il alerte s’emparent de la cause. Il faut obtenir le réexamen du procès, la réhabilitation de Calas.

         Voltaire veut que cette affaire devienne exemplaire. En 1763, il se met à écrire avec passion un Traité sur la Tolérance.

 

         On n’a pas pu empêcher Calas d’être roué, dit-il, « mais on peut rendre les juges exécrables ».

         Il n’oublie pas la prudence nécessaire. Il ne veut pas signer ce texte. « Il y a des endroits qui font frémir et d’autres pouffer de rire, car, Dieu merci, l’intolérance est aussi absurde qu’horrible. » On attribuera donc ce traité à un « bon prêtre » !

         Mais qui sera dupe ? Voltaire sait qu’on reconnaîtra sa marque quand il martèle que « le droit à l’intolérance est absurde et barbare. C’est le droit des tigres ! ».

         Il croit pourtant que le Traité sera autorisé. Il en expédie des exemplaires à Paris, mais tous les « puissants », et d’abord le duc de Choiseul, refusent même de le recevoir. Le livre est en fait censuré.

         Voltaire apprend que la Commission pontificale qui décide de la mise à l’index s’est saisie du Traité et s’apprête à l’inscrire sur sa liste !

 

         En fait, on n’accepte pas sa critique des religions, la conclusion du Traité, cette prière au « Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps … Tu ne nous as pas donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger… ».

         Cette folie de vouloir soutenir la religion à l’aide de bourreaux, alors que ce sont des bourreaux qui ont fait périr celui qui n’a prêché que la douceur et la patience…

         « Que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution… Employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, la bonté qui nous a donné cet instant. »

 

         Voltaire est déiste. Il le proclame dans ce Traité sur la Tolérance. Et le livre, malgré la censure, connaît un immense succès, tant en France que dans le reste de l’Europe.

         On applaudit à sa condamnation du fanatisme.

         Et voici qu’il apprend que Louis XV s’apprête à chasser de France les Jésuites ! Plus que jamais, écrasons l’Infâme !

         On veut le rencontrer. On lui soumet le cas de huguenots condamnés aux galères pour avoir assisté aux « prêche dans le désert ».

         Il obtient la libération de l’un d’eux, s’indigne qu’on ait pu « envoyer ramer aux galères un homme qui n’avait commis d’autre crime que de prier Dieu en mauvais français ! ».

         Il sait que son action en faveur de Calas, ce Traité sur la Tolérance ont fait de lui le symbole du combat pour la liberté de l’esprit contre les « tigres », les « sauvages » qui persécutent, condamnent les huguenots, appliquent aveuglément une législation qui les voue aux galères, à la mort et à la confiscation de leurs biens.

         « Je suis le Don Quichotte des malheureux », dit-il.

 

         En même temps, il constate que les mois passent, que le jugement de Toulouse condamnant Calas à mort n’est toujours pas cassé par le Conseil du roi.

         « Il paraît qu’il est plus aisé de rouer les gens que de rendre justice à l’innocent », commente-t-il.

         Il lui faut donc continuer à faire pression sur les « puissants », en utilisant le fait que, parmi les protestants, nombreux − comme les Necker − sont des financiers dont le roi a besoin. Ils participent à la Ferme générale qui avance au Trésor du royaume les recettes fiscales à venir.

         Or Jean-Robert Tronchin, le banquier de Voltaire, a précisément été nommé fermier général.

         Pour autant, la persécution ne cesse pas ! Un huguenot, Sirven, est encore accusé d’avoir tué sa fille pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. Sirven et sa famille s’enfuient. Ils n’en sont pas moins condamnés par contumace à la pendaison, le 29 mars 1764.

         Mais, quelques mois plus tard − le 4 juin 1764−, le Conseil du roi casse le jugement du parlement de Toulouse et le 12 mars 1765, le tribunal des requêtes réhabilite Calas.

 

         Voltaire exulte. Il a gagné. C’est lui qui a fait basculer l’opinion, déployant à cette fin une énergie extraordinaire.

         « Le bel emploi du génie ! s’écrie Diderot. Il faut que cet homme ait de l’âme, de la sensibilité, que l’injustice le révolte, et qu’il sente l’attrait de la vertu ! Eh ! Que lui sont les Calas ? Qu’est-ce qui peut l’intéresser pour eux ? Quelle raison a-t-il de suspendre des travaux qu’il aime pour s’occuper de leur défense ? Quand il y aurait un Christ, je vous assure que Voltaire serait sauvé ».

         La victoire est totale.

         Le capitoul David de Beaudrige est destitué. La reine veut recevoir la veuve Calas et ses filles. Le roi ordonne qu’on verse 12000 livres à Mme Calas, 3000 livres à chaque fils, 6000 livres pour chaque fille, 3000 livres à la domestique Jeanne Viguière, et 6000 livres pour les frais du procès !

         Voltaire est rempli de joie. Il l’exprime dans chaque lettre qu’il écrit à ses correspondants dans toute l’Europe.

         La justice et la raison l’ont emporté, répète t-il. Il ne dissimule pas sa fierté. C’est une étape décisive, dit-il, dans la lutte pour la tolérance.

         Le 26 novembre 1764, un édit a dissous la Compagnie de Jésus dans le royaume.

         Le 20 mars 1765, une semaine après l’annonce de la décision du tribunal des requêtes réhabilitant Calas, Voltaire écrit à son ami Cideville :

         « Vous étiez donc à Paris, mon cher ami, quand le dernier acte de la tragédie de Calas a fini si heureusement. La pièce est dans les règles ! C’est à mon gré le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre. »

 

         Mais Voltaire sait que le rideau ne tombe jamais sur cette scène où il joue le premier rôle.

         Il en est encore à se réjouir de la réhabilitation de Jean Calas quand on lui rapporte qu’un texte de Jean-Jacques Rousseau intitulé Lettres écrites de la Montagne le dénonce comme athée, corrupteur de la République de Genève, auteur du Sermon des Cinquante, pamphlet qu’il a effectivement rédigé mais dont il n’a jamais reconnu la paternité parce que c’est, dit-il, « le libelle le plus violent qu’on ait jamais fait contre la religion chrétienne ».

 

         […]

 

        

        

 

Publié dans Affaire Calas

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james 08/06/2009 13:27

la lettre codée se trouve tout inocemment dans la Correspondance choisie, en Livre de Poche.Pour le code, je pencherais plutôt sur une grille de lecture ou un ouvrage dans lequel on indique les coordonnées de mots ou de lettres ; reste à savoir quel est l'ouvrage en question ....

loveVoltaire 08/06/2009 17:36



... Ils auraient pu mettre la réponse en même temps que la lettre.

Bon, je vais mener l'enquête. Merci pour l'indice.




james 07/06/2009 19:35

Gallo : bon conteur, ton vif et enlevé Orieux : plus soucieux du détail, plus détaillé, je dirais plus instructifGallo peut se permettre d'être plus léger, il bénéficie des recherches et travaux de ses illustres prédécesseurs : facile, enfin un peu !!Chère lV, je ne dispose pas de la transcription du message codé de Volti, peut-être le ministère des affaires étrangères ?...Vous pouvez honorablement laisser ce problème et abandonner le tube d'aspirine.

loveVoltaire 08/06/2009 05:12



Je suis tout à fait d'accord avec vous sur l'appréciation de Gallo.


Je suis en train de lire le livre de P. Milza :  Il s'est beaucoup documenté, ce qui rend son livre très intéressant pour ceux qui ne
connaissent pas Voltaire et un régal pour ceux qui l'aiment.

Je n'ai pas trouvé la fameuse lettre codée dans l'édition que je possède ; où l'avez vous eue ? (oui, oui, je suis très curieuse...)

J'ai essayé le truc que tous les gosses font : A = 1 - B = 2 ...... mais ça ne marche pas.

Bonne journée à vous.

LV