POEME : A la vérité ...

Publié le par loveVoltaire

 



... Mais toujours en lien direct avec l'affaire Calas...

                                                                                                                                                                                                            





 

A la vérité. [1]

 

Vérité, c’est toi que j’implore ;

Soutiens ma voix, dicte mes vers.

C’est toi qu’on craint et qu’on adore,

Toi qui fais trembler les pervers.

Tes yeux veillent sur la justice,

Sous tes pieds tombe l’artifice,

Par la main du temps abattu :

Témoin sacré, juge inflexible,

Tu mis ton trône incorruptible

Entre l’audace et la vertu.

 

Qu’un autre [2] en sa fougue hautaine,

Insultant aux travaux de Mars,

Soit le flatteur du prince Eugène,

Et le Zoïle des Césars ;

Qu’en adoptant l’erreur commune,

Il n’impute qu’à la fortune

Les succès des plus grands guerriers,

Et que du vainqueur du Granique

Son éloquence satirique

Pense avoir flétri les lauriers.

 

Illustres fléaux de la terre,

Qui dans votre cours orageux

Avez renversé par la guerre

D’autres brigands moins courageux,

Je vous hais ; mais je vous admire :

Gardez cet éternel empire

Que la gloire a sur nos esprits :

Ce sont les tyrans sans courage

A qui je ne dois pour hommage

Que de l’horreur et du mépris.

 

Kouli-Kan ravage l’Asie,

Mais en affrontant le trépas :

Tout mortel a droit sur sa vie ;

Qu’il expire sous mille bras ;

Que le brave immole le brave.

Le guerrier [3] qui frappa Gustave

Ailleurs eût rampé sous ses lois ;

Et, dans ces fameuses journées

Au droit du glaive destinées,

Tout soldat est égal aux rois.

 

Mais que ce fourbe sanguinaire,

De Charles-Quint l’indigne fils [4],

Cet hypocrite atrabilaire,

Entouré d’esclaves hardis,

Entre les bras de sa maîtresse

Plongé dans la flatteuse ivresse

De la volupté qui l’endort,

Aux dangers dérobant sa tête,

Envoie en cent lieux la tempête,

Les fers, la discorde, et la mort. :

 

Que Borgia, sous sa tiare

Levant un front incestueux,

Immole à sa fureur avare

Tant de citoyens vertueux,

Et que la sanglante Italie

Tremble, se taise, et s’humilie

Aux pieds de ce tyran sacré :

O Terre ! ô peuples qu’il offense !

Criez au ciel, criez vengeance ;

Armez l’univers conjuré.

 

O vous tous qui prétendez être

Méchants avec impunité,

Vous croyez n’avoir point de maître :

Qu’est-ce donc que la Vérité ?

S’il est un magistrat injuste,

Il entendra la voix auguste

Qui contre lui va prononcer ;

Il verra sa honte éternelle

Dans les traits d’un burin fidèle

Que le temps ne peut effacer.

 

Quel est parmi nous le barbare ?

Ce n’est point le brave officier

Qui de Champagne ou de Navarre

Dirige le courage altier :

C’est un pédant morne et tranquille,

Gonflé d’un orgueil imbécile,

Et qui croit avoir mérité

Mieux que les Molé vénérables

Le droit de juger ses semblables,

Pour l’avoir jadis acheté.

 

Arrête, âme atroce, âme dure,

Qui veux dans tes graves fureurs

Qu’on arrache par la torture

La vérité du fond des cœurs.

Torture ! Usage abominable

Qui sauve un robuste coupable,

Et qui perd le faible innocent ;

Du faîte éternel de son temple

La Vérité qui vous contemple

Détourne l’œil en gémissant.

 

Vérité, porte à la mémoire,

Répète aux plus lointains climats

L’éternelle et fatale histoire

Du supplice affreux des Calas ;

Mais dis qu’un monarque propice,

En foudroyant cette injustice,

A vengé tes droits violés.

Et vous, de Thémis interprètes,

Méritez le rang où vous êtes ;

Aimez la justice, et trembles.

 

Qu’il est beau, généreux d’Argence,

Qu’il est digne de ton grand cœur

De venger la faible innocence

Des traits du calomniateur !

Souvent l’Amitié chancelante

Resserre sa pitié prudente ;

Son cœur glacé n’ose s’ouvrir,

Son zèle est réduit à tout craindre :

Il est cent amis pour nous plaindre,

Et pas un pour nous secourir.

 

Quel est ce guerrier intrépide ?

Aux assauts je le vois voler ;

A la cour je le vois timide :

Qui sait mourir n’ose parler.

La Germanie et l’Angleterre

Par cent mille coups de tonnerre

Ne lui font pas baisser les yeux :

Mais un mot, un seul mot l’accable ;

Et ce combattant formidable

N’est qu’un esclave ambitieux.

 

Imitons les mœurs héroïques

De ce ministre des combats [5],

Qui de nos chevaliers antiques

A le cœur, la tête, et le bras ;

Qui pense et parle avec courage,

Qui de la fortune volage

Dédaigne les dons passagers,

Qui foule aux pieds la calomnie,

Et qui sait mépriser l’envie,

Comme il méprisa les dangers


 -oOo-

 

 

 

[1] Cette ode est-elle de 1765 ou de 1762 ? On ne sait. Mais le fait certain c’est qu’elle fut inspirée par la réhabilitation des Calas et adressée au marquis d’Argence de Dirac, qui avait réfuté dans une lettre les infâmes assertions de Fréron contre les clients de Voltaire. Voyez la Correspondance, 1765. (G.A)

 

[2] Jean-Baptiste Rousseau (G.A.)

 

[3] Le duc de Saxe-Lauenbourg. (G.A.)

 

[4] Philippe II. . (G.A.)

 

[5] Le duc de Choiseul . (G.A.)

 

 

 

 

Publié dans Epîtres

Commenter cet article

Popoll 07/03/2009 01:17

Qu'en des termes bien agencésCes choses là sont donc bien dites.C'est toujours un plaisir sacréque de lire de telles pépites.Aussi pourrais-je regretterQue ce poème, bien engagé,Paraisse quelque peu démodéAlors qu'il est si bien ciselé.Parfois il me vient à l'espritQue j'aurais bien aimé connaîtreCe siècle où Voltaire a écritTant de beaux récits et de lettres.

loveVoltaire 08/03/2009 11:57



Quel joli poème que voilà. Bravo.

Je ne sais pas si les écrits de Voltaire sont démodés mais le jour de la St-Valentin, 182 pages ont été lues sur ce blog... Peut-être à la recherche d'un joli poème pour l'offrir à son amoureuse
ou amoureux.