POÉSIE - LE TEMPLE DE L'AMITIÉ

Publié le par loveVoltaire

POÉSIE - LE TEMPLE DE L'AMITIÉ

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LE TEMPLE DE L’AMITIÉ

 

 

 

 

 

[Ce petit poème, composé en 1732, pour madame de Fontaine-Martel, fut publié en 1739. Il avait été adressé à Frédéric de Prusse en 1738, avec l’envoi qui se lit à la suite.] (G.A.)

 

 

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Au fond d’un bois à la Paix consacré,

Séjour heureux, de la cour ignoré,

S’élève un temple, où l’art et ses prestiges

N’étalent point l’orgueil de leurs prodiges,

Où rien ne trompe et n’éblouit les yeux,

Où tout est vrai, simple, et fait pour les dieux.

 

De bons gaulois de leurs mains le fondèrent ;

A l’Amitié leurs cœurs le dédièrent.

Las ! Ils pensaient, dans leur crédulité,

Que par leur race il serait fréquenté.

En vieux langage on voit sur la façade

Les noms sacrés d’Oreste et de Pylade,

Le médaillon du bon Pirithoüs,

Du sage Achate et du tendre Nisus,

Tous grands héros, tous amis véritables :

Ces noms sont beaux, mais ils sont dans les fables.

 

Les doctes Sœurs ne chantent qu’en ces lieux,

Car on les siffle au superbe empyrée.

On n’y voit point Mars et sa Cythérée,

Car la Discorde est toujours avec eux :

L’Amitié vit avec très peu de dieux.

 

A ses côtés sa fidèle interprète,

La Vérité, charitable et discrète,

Toujours utile à qui veut l’écouter,

Attend en vain qu’on l’ose consulter :

Nul ne l’approche, et chacun la regrette.

Par contenance un livre est dans ses mains,

Où sont écrits les bienfaits des humains.

Doux monuments d’estime et de tendresse,

Donnés sans faste, acceptés sans bassesse,

Du protecteur noblement oubliés,

Du protégé sans regret publiés.

C’est des vertus l’histoire la plus pure :

L’histoire est courte, et le livre est réduit

A deux feuillets de gothique écriture,

Qu’on n’entend plus, et que le temps détruit.

 

Or des humains quelle est donc la manie ?

Toute amitié de leur cœur est bannie,

Et cependant on les entend toujours

De ce beau nom décorer leurs discours.

Ses ennemis ne jurent que par elle ;

En la fuyant chacun s’y dit fidèle ;

Ainsi qu’on voit, devers l’État romain,

Des indévots chapelet à la main.

 

De leurs propos la déesse en colère

Voulut enfin que ses mignons chéris,

Si contents d’elle, et si sûrs de lui plaire,

Vinssent la voir en son sacré pourpris,

Fixa le jour et promit un beau prix

Pour chaque couple au cœur noble, sincère,

Tendre comme elle, et digne d’être admis,

S’il se pouvait, au rang des vrais amis.

 

Au jour nommé, viennent d’un vol rapide

Tous nos Français, que la nouveauté guide :

Un peuple immense inonde le parvis.

Le temple s’ouvre : on vit d’abord paraître

Deux courtisans par l’intérêt unis ;

Par l’amitié tous deux ils croyaient l’être.

Vint un courrier, qui dit qu’auprès du maître

Vaquait alors un beau poste d’honneur,

Un noble emploi de valet grand seigneur.

Nos deux amis poliment se quittèrent,

Déesse, et prix, et temple abandonnèrent,

Chacun des deux en son âme jurant

D’anéantir son très cher concurrent.

 

Quatre dévots, à la mine discrète,

Dos en arcade, et missel à la main,

Unis en Dieu, de charité parfaite,

Et tout brûlants de l’amour du prochain,

Psalmodiaient et bâillaient en chemin.

L’un, riche abbé, prélat à l’œil lubrique,

Au menton triple, au col apoplectique,

Porc engraissé des dîmes de Sion,

Oppressé fut d’une indigestion (1).

On confessa mon vieux ladre au plus vite ;

D’huile il fut oint, aspergé d’eau bénite,

Dûment lesté par le curé du lieu,

Pour son voyage au pays du bon Dieu.

Ses trois amis gaiement lui marmottèrent

Un oremus, en leur cœur convoitèrent

Son bénéfice, et vers la cour trottèrent :

Puis chacun d’eux, dévotement rival,

En se jurant fraternité sincère,

Les yeux baissés va chez le cardinal (2)

De jansénisme accuser son confrère.

 

Gais et brillants, après un long repas,

Deux jeunes gens, se tenant sous les bras,

Lisant tout haut des lettres de leurs belles,

D’un air galant leurs figures étalaient,

Et, détonnant quelques chansons nouvelles,

Ainsi qu’au bal à l’autel ils allaient :

Nos étourdis pour rien s’y querellèrent,

De l’Amitié l’autel ensanglantèrent ;

Et le moins fou laissa, tout éperdu,

Son tendre ami sur la place étendu.

 

Plus loin venaient, d’un air de complaisance,

Lise et Chloé, qui, dès leur tendre enfance,

Se confiaient leurs plaisirs, leurs humeurs,

Et tous ces riens qui remplissent leurs cœurs,

Se caressant, se parlant sans rien dire,

Et sans sujet toujours prêtes à rire :

Mais toutes deux avaient le même amant (3) ;

A son nom seul, ô merveille soudaine !

Lise et Chloé prirent tout doucement

Le grand chemin du temple de la Haine.

Enfin Zaïre y parut à son tour

Avec ces yeux où languit la mollesse,

Où le plaisir brille avec la tendresse.

 

« Ah ! Que d’ennui, dit-elle, en ce séjour !

Que fait ici cette triste déesse ?

Tout y languit ; je n’y vois point l’Amour. »

Elle sortit : vingt rivaux la suivirent ;

Sur le chemin vingt beautés en gémirent.

Dieu sait alors où ma Zaïre alla.

 

De l’Amitié le prix fut laissé là ;

Et la déesse en tous lieux célébrée,

Jamais connue et toujours désirée,

Gela de froid sur ses sacrés autels :

J’en suis fâché pour les pauvres mortels.

 

 

 

 

 

 

 

                                  ENVOI.

 

 

 

Mon cœur, ami charmant et sage,

Au vôtre n’était point lié,

Lorsque j’ai dit qu’à l’Amitié

Nul mortel ne rendait hommage.

Elle a maintenant à sa cour

Deux cœurs dignes du premier âge :

Hélas ! Le véritable amour

En a-t-il beaucoup davantage ?

 

 

 

 

 

 

1 – Allusion à la gourmandise de l’archevêque de Paris, Vintimille. (G.A.)

 

2 – Le cardinal FLEURY (G.A.)

 

3 – Variante :

 

Mais Richelieu passa dans le moment. (G.A.)

 

 

 

 

 

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Andre 12/08/2021 19:52

Les Voltariens sont des âmes sœurs car ils se nourrissent tous du même point de départ. Cette origine était très humaine et sa destination était surhumainement bonne. Et c'est bon à savoir ! Peu importe que nous nous connaissions à peine et encore moins que nous nous voyions. Voltaire nous tient tous ensemble et crée une amitié invisible et chaleureuse. Faire le bien, vivre la charité, oui, ça nous relie ... parce que Voltaire nous a appris cela, parce que nous le voulons, parce que la raison a triomphé avec nous.
André