Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1777 - Partie 143

Publié le par loveVoltaire

Correspondance avec le roi de Prusse - Année 1777 - Partie 143

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554 – DU ROI

 

 

1777.

 

 

 

          J’attends votre ouvrage instructif sur les abus de la législation (1), et avec impatience, persuadé que j’y trouverai l’utile et l’agréable. Il paraît que l’Europe est à présent en train de s’éclairer sur tous les objets qui influent le plus au bien de l’humanité, et il faut vous rendre le témoignage que vous avez plus contribué qu’aucun de vos contemporains à l’éclairer au flambeau de la philosophie. Pour vos Welches, sur lesquels vous glosez, je croirais qu’en les prenant en masse, ils  sont à peu près semblables aux autres habitants de ce globe ; ils ont peut-être quelque chose de trop impétueux dans leur vivacité, qui dégénère même en férocité. D’ailleurs, l’homme est une espèce assez méchante, à laquelle il faut partout des principes réprimants, ou sa méchanceté foncière renverserait toutes les bornes de l’honnêteté et même de la bienséance. Souvenez-vous que si vos Français vont de l’échafaud au spectacle, Cicéron, Atticus, Varron, Catulle, assistaient au spectacle barbare des combats de gladiateurs, et qu’ensuite ils allaient entendre les tragédies d’Ennius et les comédies de Térence. L’habitude gouverne les hommes, la curiosité les attire à l’exécution d’un coupable, et l’ennui les promène à l’Opéra, faute de pouvoir autrement tuer le temps.

 

          Il y a des fainéants dans toutes les grandes villes et peu de gens qui aient acquis assez de connaissances pour se former le goût. Quelques personnes, qui passent pour habiles, décident du sort des pièces ; et des ignorants, incapables de juger par eux-mêmes, répètent ce que les autres ont dit. Ces jugements ne se bornent pas aux pièces de théâtre, ils se font remarquer universellement et constituent ce qu’on appelle la réputation des hommes. Et voilà les solides appuis sur lesquels est fondée la renommée. Vanité des vanités !

 

          Vous voulez savoir ce que sont devenus les jésuites chez nous. J’ignorais l’anecdote du régiment levé de cet ordre, et qui probablement aura eu sa part à l’aventure des chèvres (2) ; mais, comme ces animaux sont très rares en Silésie, je ne crois pas que nos bons Pères se soient avilis en fréquentant cette espèce. J’ai conservé cet ordre tant bien que mal, tout hérétique que je suis, et puis (3) encore incrédule. En voici les raisons :

 

          On ne trouve dans nos contrées aucun catholique lettré, si ce n’est parmi les jésuites ; nous n’avions personne capable de tenir les classes ; nous n’avions ni pères de l’Oratoire ni piaristes ; le reste des moines est d’une ignorance crasse ; il fallait donc conserver les jésuites ou laisser périr toutes les écoles. Il fallait donc que l’ordre subsistât pour fournir des professeurs à mesure qu’il venait à en manquer ; et la fondation pouvait fournir la dépense à ces frais. Elle n’aurait pas été suffisante pour payer des professeurs laïques. De plus, c’était à l’université des jésuites que se formaient les théologiens destinés à remplir les cures. Si l’ordre avait été supprimé, l’université ne subsisterait plus, et l’on aurait été nécessité d’envoyer les Silésiens étudier la théologie en Bohême, ce qui aurait été contraire aux principes fondamentaux du gouvernement.

 

          Toutes ces raisons valables m’ont fait le paladin de cet ordre. Et j’ai si bien combattu pour lui que je l’ai soutenu, à quelques modifications près, tel qu’il se trouve à présent, sans général, sans troisième vœu, et décoré d’un nouvel uniforme que le pape lui a conféré. Le malheur de cet ordre a influé sur un général qui en avait été dans sa jeunesse : ce M. de Saint-Germain avait de grands et de beaux desseins, très avantageux à vos Welches ; mais tout le monde l’a traversé, parce que les réformes qu’il se proposait de faire auraient obligé des freluquets à une exactitude qui leur répugnait. Il lui fallait de l’argent pour supprimer la maison du roi : on le lui a refusé. Voilà donc quarante mille hommes dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un sou de plus, perdus pour vos Welches, afin de conserver dix milles fainéants bien chamarés et bien galonnés. Et vous voulez que je n’estime pas un homme qui pense si juste ? Le mépris ne peut tomber que sur les mauvais citoyens qui l’ont contrecarré.

 

          Souvenez-vous, je vous prie, du P. Tournemine, votre nourrice (vous avez sucé chez lui le doux lait des muses), et réconciliez-vous avec un ordre qui a porté et qui, le siècle passé, a fourni à la France des hommes du plus grand mérite. Je sais très bien qu’ils ont cabalé et se sont mêlés d’affaires ; mais c’est la faute du gouvernement. Pourquoi l’a-t-il souffert ? Je ne m’en prends pas au père Letellier, mais à Louis XIV.

 

          Mais tout cela m’embarrasse moins que le patriarche de Ferney : il faut qu’il vive, qu’il soit heureux, et qu’il n’oublie pas les absents. Ce sont les vœux du solitaire de Sans-Souci. Vale. FÉDÉRIC.

 

 

1 – Le Prix de la justice et de l’humanité. (G.A.)

2 – Allusion à une armée levée par le pape et les jésuites contre Henri IV ; elle amena des chèvres à sa suite et fit connaître en France cette turpitude jusque-là ignorée des Welches. C’est, avec la théologie, la seule chose que Rome moderne ait pu enseigner. (K.)

3 – Edition de Berlin : « Et pis. » (G.A.)

 

 

 

 

 

555 – DE VOLTAIRE

 

 

1777.

 

 

 

Grand homme en tout, et sans rival

Depuis Paris jusqu’à la Mecque,

Vous fondez donc un hôpital

Pour la langue latine et grecque !

Vous placez leur bibliothèque

Vis-à-vis de votre arsenal.

Vous avez passé votre vie

Entre le dieu des grenadiers

Et le dieu de la poésie.

Tous deux, épris de jalousie,

Vous ont accablé de lauriers.

Vous les avez aimés en sage,

Vous les caressez tour à tour ;

Et l’on pourra douter un jour

Qui des deux vous plut davantage.

 

          J’apprends, sire, que M. d’Alembert vous a proposé un des martyrs de la philosophie pour un de vos bibliothécaires. C’est ce Delisle (1), dont votre majesté a entendu parler, qui a été tout près d’être condamné, comme Morival, par un sanhédrin de barbares imbéciles. Ce Delisle est assez savant pour un bel esprit ; il est très laborieux ; il a autant de véritable vertu que les bigots en affectent de fausse. Je le crois très digne de servir votre majesté dans toutes les parties de la littérature ; votre vocation est de réparer nos sottises et nos injustices.

 

          J’ai mis aux chariots de poste des exemplaires du Prix de la justice et de l’humanité, pour lequel vous avez contribué si généreusement ; ils arriveront quand il plaira à Dieu.

 

          J’ai aujourd’hui quatre-vingt-quatre (2). J’ai plus d’aversion que jamais pour l’extrême-onction et pour ceux qui la donnent. En attendant, je suis à vos pieds, et je vous invoque comme mon consolateur dans cette vie et dans l’autre. Le vieux malade.

 

 

1 – Delisle de Sales. (G.A.)

2 – Voltaire reconnaît ici qu’il est né en novembre 1694. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Frédéric de Prusse

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