CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 15

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 15

Photo de PAPAPOUSS

 

 

 

 

 

à M. M. ***.

 

Le 2 Mai 1776.

 

 

          J’ai été si excédé, mon cher ami, de mes Lettres ingénieuses et galantes (1), que je n’ai jamais écrites, et de tant d’autres fadaises à moi imputées, qu’il faut me pardonner si je prends le parti de tout cardinal ou de tout pape à qui on joue de pareils tours.

 

          Il y a longtemps que je fus indigné de ce Testament politique si frauduleusement produit sous le nom du cardinal de Richelieu. Pouvait-on supposer des conseil politiques d’un premier ministre qui ne parlait à son roi ni de la reine qui était dans une situation si équivoque, ni de son frère qui avait si souvent conspiré contre lui, ni du dauphin son fils dont l’éducation était si importante, ni de ses ennemis contre lesquels il y avait tant de mesures à prendre, ni des protestants du royaume à qui ce même roi avait tant fait la guerre, ni de ses armées, ni de ses négociations, ni d’aucun de ses généraux, ni d’aucun de ses ambassadeurs ? Il y avait de la démence et de l’imbécillité à croire cette rapsodie écrite par un ministre d’Etat.

 

          Chaque page décelait la fraude la plus mal ourdie ; cependant le nom du cardinal de Richelieu en imposa pendant quelque temps ; et quelques beaux esprits même prônèrent comme des oracles les énormes bévues dont le livre fourmille. C’est ainsi que toute erreur se perpétuerait d’un bout du monde à l’autre, s’il ne se trouvait quelque bonne âme qui eût assez de hardiesse pour l’arrêter en chemin.

 

          Nous avons eu depuis les testaments du duc de Lorraine, de Colbert, de Louvois, d’Albéroni, du maréchal de Belle-Isle, de Mandrin :

 

Parmi tant de héros je n’ose me placer ;

 

Brit., act. I, sc. II.

 

mais vous savez que l’avocat Marchand a fait mon testament, dans lequel il a eu la discrétion de ne pas même insérer un legs pour lui.

 

          Vous avez vu les lettres de la reine Christine, de Ninon, de madame de Pompadour, de mademoiselle du Tron à son amant le révérend père de La Chaise, confesseur de Louis XIV. Voici donc aujourd’hui les Lettres du pape Ganganelli (2). Elles sont en français, quoiqu’il n’ait jamais écrit en cette langue. Il faut que Ganganelli ait eu incognito le don des langues dans le cours de sa vie. Ces lettres sont entièrement dans le goût français. Les expressions, les tours, les pensées, les mots à la mode, tout est français. Elles ont été imprimées en France ; l’éditeur est un Français né auprès de Tours, qui a pris un nom en i, et qui a déjà publié des ouvrages français sous des noms supposés.

 

          Si cet éditeur avait traduit de véritables lettres du pape Clément XIV en français, il aurait déposé les originaux dans quelque bibliothèque publique. On est en droit de lui dire ce qu’on dit autrefois à l’abbé Nodot  : « Montrez-nous votre manuscrit de Pétrone trouvé à Belgrade, ou consentez à n’être cru de personne. Il est aussi faux que vous ayez entre les mains la véritable satire de Pétrone, qu’il est faux que cette ancienne satire fût l’ouvrage d’un consul et le tableau de la conduite de Néron. Cessez de vouloir tromper les savants ; on ne trompe que le peuple. »

 

          Quand on donna la comédie de l’Ecossaise, sous le nom de Guillaume Vadé et de Jérôme Carré, le public sentit tout d’un coup la plaisanterie, et n’exigea pas des preuves juridiques ; mais quand on compromet le nom d’un pape dont la cendre est encore chaude, il faut se mettre au-dessus de tout soupçon ; il faut montrer à tout le sacré collège des lettres signées Ganganelli ; il faut les déposer dans la bibliothèque du Vatican, avec les attestations de tous ceux qui auront reconnu l’écriture ; sans quoi on est reconnu par toute l’Europe pour un homme qui a osé prendre le nom d’un pape, afin de vendre un livre : reus est quia filium Dei se fecit.

 

          Pour moi, j’avoue que, quand on me montrerait ces mêmes lettres munies d’attestations, je ne les croirais pas plus de Ganganelli que je ne crois les Lettres de Pilate à Tibère écrites en effet par Pilate.

 

          Et pourquoi suis-je si incrédule sur ces lettres ? c’est que je les ai lues, c’est que j’ai reconnu la supposition à chaque page. J’ai été assez intimement lié avec le Vénitien Algarotti, pour savoir qu’il n’eut jamais la moindre correspondance ni avec le cordelier Ganganelli, ni avec le consulteur Ganganelli, ni avec le cardinal Ganganelli, ni avec le pape Ganganelli. Les petits conseils donnés amicalement à cet Algarotti et à moi n’ont jamais été donnés par ce bon moine, devenu bon pape.

 

          Il est impossible que Ganganelli ait écrit à M. Stuart, Ecossais : « Mon cher monsieur, je suis sincèrement attaché à la nation anglaise. J’ai une passion décidée pour vos grands poètes. »

 

          Que dites-vous d’un Italien qui avoue à un homme d’Ecosse « qu’il a une passion décidée pour les vers anglais, » et qui ne sait pas un mot d’anglais ?

 

          L’éditeur va plus loin ; il fait dire à son savant Ganganelli : « Je fais quelquefois des visites nocturnes à Newton ; dans ce temps où toute la nature est endormie, je veille pour le lire et pour l’admirer. Personne ne réunit comme lui la science et la simplicité ; c’est le caractère du génie, qui ne connaît ni la bouffissure ni l’ostentation. »

 

          Vous voyez comment l’éditeur se met à la place de son pape, et quelle étrange louange il donne à Newton. Il feint de l’avoir lu, et il en parle comme d’un savant bénédictin, profond dans l’histoire, et qui cependant est modeste. Voilà un plaisant éloge du plus grand mathématicien qui ait jamais été, et de celui qui a disséqué la lumière.

 

          Dans cette même lettre il prend Berkeley, évêque de Cloyne, pour un de ceux qui ont écrit contre la religion chrétienne ; il le met dans le rang de Spinosa et de Bayle. Il ne sait pas que Berkeley a été un des plus profonds écrivains qui aient défendu le christianisme. Il ne sait pas que Spinosa n’en a jamais parlé, et que Bayle n’a fait aucun ouvrage nommément sur un sujet si respectable.

 

          L’éditeur, dans une lettre à un abbé Lamy, fait dire à son prête-nom Ganganelli, « que l’âme est la plus grande merveille de l’univers, selon les paroles du Dante. » Un pape ou un cordelier pourrait à toute force citer le Dante, afin de paraître homme de lettres ; mais il n’y a pas un vers de cet étrange poète, le Dante, qui dise ce qu’on lui attribue ici.

 

          Dans une autre lettre à une dame vénitienne, Ganganelli s’amuse à réfuter Locke, c’est-à-dire que M. l’éditeur, très supérieur à Locke, se donne le plaisir de le censurer sous le nom d’un pape.

 

          Dans une lettre au cardinal Quirini, M. l’éditeur s’exprime ainsi : « Votre éminence, qui aime beaucoup les Français, leur aura sûrement pardonné leurs gentillesses, quoique ce soit au détriment de la dignité. Il n’y a pas de mal que, dans tous les siècles pris collectivement, il y ait des étincelles, des flammes, des lis, des bluets, des pluies, des rosées, des fleuves, des ruisseaux. Cela peint parfaitement la nature ; et, pour bien juger de l’univers et des temps, il faut réunir les différents points de vue, et n’en faire qu’un seul optique. »

 

          De bonne foi, croyez-vous que le pape ait écrit ce fatras en français contre les Français ?

 

          N’est-il pas plaisant que, dans la lettre cent-onzième, Ganganelli, devenu récemment cardinal, dise : « Nous ne sommes pas cardinaux pour en imposer par notre faste, mais pour être colonnes du saint-siège. Tout, jusqu’à notre habit rouge, nous rappelle que, jusqu’à l’effusion de notre sang, nous devons tout employer pour venir au secours de la religion. Quand je vois le cardinal de Tournon voler aux extrémités du monde pour y faire prêcher la vérité sans aucune altération, ce magnifique exemple m’enflamme, et je suis prêt à tout entreprendre. »

 

          Ne semble-t-il point, par ce passage, qu’un cardinal de Tournon quitta les délices de Rome, en 1706, pour aller prêcher l’empereur de la Chine, et pour être martyrisé ? Le fait est qu’un prêtre savoyard, nommé Maillard, élevé à Rome, dans le collège de la Propagande, fut envoyé à la Chine, en 1706, par le pape Clément XI, pour rendre compte à la congrégation de cette Propagande de la dispute des jacobins et des jésuites sur deux mots de la langue chinoise. Maillard prit le nom de Tournon. Il eut bientôt des lettres de vicaire apostolique en Chine. Dès qu’il fut vicaire-apôtre, il crut savoir mieux le chinois que l’empereur Kang-Hi. Il manda au pape Clément XI que l’empereur et les jésuites étaient des hérétiques. L’empereur se contenta de le faire conduire en prison à Macao. On a écrit que les jésuites l’empoisonnèrent. Mais, avant que le poison eût opéré, il eut, dit-on, le crédit d’obtenir une barrette du pape. Les Chinois ne savent guère ce que c’est qu’une barrette. Maillard mourut dès que sa barrette fut arrivée. Voilà l’histoire fidèle de cette facétie. L’éditeur suppose que Ganganelli était assez ignorant pour n’en rien savoir.

 

          Enfin, celui qui emprunte le nom du pape Ganganelli pousse son zèle jusqu’à dire, dans sa lettre cinquante-huitième, à un bailli de la république de Saint-Marin : « Je ne vous enverrai plus le livre que vous vouliez avoir. C’est une production tout à fait informe, mal traduite du français, et qui pullule d’erreurs contre la morale et contre le dogme. On n’y parle que d’humanité ; car c’est aujourd’hui le beau mot qu’on a finement substitué à celui de charité, parce que l’humanité n’est qu’une vertu païenne. La philosophie moderne ne veut plus de ce qui tient à la religion chrétienne. »

 

          Vous remarquerez soigneusement que si notre pape craint le mot d’humanité, le roi très chrétien s’en sert hardiment dans son édit du 12 avril 1776, par lequel il fait distribuer gratis des remèdes à tous les malades de son royaume ; l’édit commence ainsi : « Sa majesté voulant désormais, pour le besoin de l’humanité, etc. »

 

          M. l’éditeur peut être inhumain sur le papier tant qu’il voudra ; mais il permettra que nos rois et nos ministres soient humains. Il est clair qu’il s’est étrangement mépris ; et c’est ce qui arrive à tous ces messieurs qui donnent ainsi leurs productions sous des noms respectables. C’est l’écueil où ont échoué tous les faiseurs de testaments. C’est surtout à quoi on reconnut Boisguilbert, qui osa imprimer sa Dixme royale sous le nom du maréchal de Vauban (3). Tels furent les auteurs des Mémoires de Verdac, de Montbrun, de Pontis, et de tant d’autres.

 

          Je crois le faux Ganganelli démasqué. Il s’est fait pape ; je l’ai déposé. S’il veut m’excommunier, il est bien le maître.

 

 

 

1 – Adressées à mademoiselle Dunoyer en1713. (G.A.)

2 – Lettres intéressantes du pape Clément XIV, traduites de l’italien et du latin. (G.A.)

3 – La Dixme est bien de Vauban. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Turgot.

 

A Ferney, 3 Mai 1776.

 

 

          M. de Trudaine, votre digne ami, monseigneur, m’a fait voir un édit sur les vins, qui vaut bien celui du 14 septembre sur les blés (1). Ces deux pièces, véritablement éloquentes, puisque la raison et le bien public y parlent à chaque ligne, n’ont qu’à se joindre à l’édit de la caisse de Poissy, et la France est sûre de faire bonne chère. Les aloyaux, que les Anglais appellent rost beef, valent bien la poule au pot. Je crois bien que le parlement de Bordeaux sera un peu fâché, mais le parlement de Toulouse sera fort aise.

 

          M. de Trudaine est témoin des transports de joie que vous avez causés dans tous les pays qui nous environnent. Nous voyons naître le siècle d’or ; mais il est bien ridicule qu’il y ait tant de gens du siècle de fer dans Paris. On m’assure, pour ma consolation, que vous pouvez compter sur la fermeté de Sésostris (2) ; c’était là mon plus grand souci.

 

          Je n’ose vous supplier de me confirmer cette heureuse anecdote, dont dépend la destinée de toute une nation ; mais je vous avoue que je voudrais bien, avant de mourir, être sûr de mon fait, et pouvoir vous excepter du nombre des grands hommes dont Horace a dit :

 

Diram qui contudit hydram,

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Comperit iv idiam supremo fine domari.

 

Liv. I, ép. I.

 

          Quant à notre sel, Monseigneur, je ne vous en importunerai plus, puisque je vois que vous n’oubliez rien.

 

          Quant à la dame Lobreau, il est clair que son argent est tout aussi bon que celui des épiciers, qui veulent donner la comédie sans avoir d’acteurs.

 

Quisque suam exerceat artem.

 

Liv. I, ép. XIV.

 

          Pour votre art, il est

 

Quum tot sustineas et tanta negotia solus.

 

Liv. II, ép. I.

 

          Vous voyez que je passe ma vie entre vos ouvrages et ceux d’Horace ; je ne peux mieux finir ma carrière.

 

          Madame Denis est pénétrée de l’honneur de votre souvenir, et nous le sommes tous de vos extrêmes bontés.

 

 

1 – Du 14 septembre 1774. (G.A.)

2 – Louis XVI. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article