CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 21

Publié le par loveVoltaire

CORRESPONDANCE - Année 1776 - Partie 21

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à M. de La Harpe.

 

A Ferney, 4 Juillet 1776.

 

 

          Le jour de votre réception (1), mon très cher ami, a été un vrai jour de triomphe ; car il était précédé de batailles et de victoires. Ceux qui mettent dans la même balance la vie indolente et presque obscure avec la vie active et glorieuse ne songent pas qu’il ne faut point comparer Atticus avec César.

 

          Il me semble que je me serais borné à célébrer vos succès, sans vous donner tant de conseils sur la manière d’en jouir ; mais, après tout, ce n’est qu’une nouvelle mode d’ajuster des lauriers sur la tête des triomphateurs. Votre gloire est entière, mon plaisir aussi, ma reconnaissance aussi. Que ne dois-je point à votre amitié courageuse, qui partage publiquement avec moi les fleurons de sa couronne, et qui me fait asseoir sur son char, à la face de nos ennemis ! C’est là ce qui est noble, c’est ce qui est véritablement généreux, c’est ce qui déploie toute la fermeté d’un cœur inébranlable.

 

          Je crois qu’en abrégeant beaucoup la Pharsale, vous en tirerez un très bon parti. Vous vous souvenez de la devise qu’on avait faite pour Philippe III (2) : Plus on lui ôte, plus il est grand.

 

          On m’a dit que vous aviez encore embelli Menzicof et les Barmécides. Abondance de bien ne peut nuire. Une partie de vos succès vient de la Russie. Je n’aurai pas deviné autrefois que, du fond de la mer Baltique, on enverrait un jour de belles médailles (3) à mon ami, et des flottes qui brûleraient la flotte ottomane à la vue de Smyrne.

 

 

1 – Le 20 juin. (G.A.)

2 – A propos d’un fossé. (G.A.)

3 – Voyez plus loin une note de la lettre à Domaschnieff. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Pomaret.

 

4 Juillet 1776.

 

 

          J’avais de justes sujets d’espérance, monsieur ; je voyais deux vrais philosophes dans le ministère. La tolérance était le premier de leurs principes ; tous deux se sont retirés le même jour, après avoir fait tout le bien qui avait dépendu d’eux en si peu de temps :

 

Nimium vobis, ô Galla propago,

Visa potens, superi,propria haec si dona suissent.

 

Æn., ch. VI.

 

          M. Turgot surtout avait délivré mon petit pays de tous les commis des fermes-générales. Ce qui vous surprendra, monsieur, c’est que M. Turgot avait été bachelier de Sorbonne, et M. de Saint-Germain a été six ans jésuite. Vous voyez qu’il y a d’honnêtes gens partout.

 

          Je ne suis point étonné que vous ayez eu affaire en dernier lieu à un docteur de Sorbonne qui ne pense pas en tout comme un philosophe des Cévennes. Quot capita, tot sensus. Moi-même, monsieur, qui suis si d’accord avec vous dans la morale, j’ai le malheur d’être très éloigné des sentiments que vous êtes obligé de professer ; mais ce n’est pour moi qu’une raison de plus de vous être attaché, et d’être de tout mon cœur, monsieur, votre, etc.

 

 

 

 

 

à M. de Vaines.

 

5 Juillet 1776 (1).

 

 

          Le vieux malade de Ferney, monsieur, se recommande toujours à votre souvenir. Il suppose que vous avez à présent plus d’une affaire ; mais il suppose aussi que vous avez eu le plaisir d’assister à la réception de M. de La Harpe. Je lui dois des remerciements bien vrais et bien tendres. Son amitié est aussi courageuse qu’éloquente ; et, s’il a passé les bornes en parlant de moi, je ne lui en ai que plus d’obligations. Il a cru devoir opposer quelques exagérations à celles que mes ennemis m’ont prodiguées. Permettez que je mette sous votre enveloppe la lettre que je lui écris.

 

          Je n’ai fait encore aucune démarche auprès de M. de Clugny (2) pour mon petit pays et pour ma petite colonie. Je ne sais point si nous aurons le sel qu’on nous a promis, et pour lequel nous payons trente mille livres par an à la ferme-générale.

 

          J’ignore aussi quel parti l’on prend sur les corvées et sur les maîtrises. Le coin de terre que j’habite est dans une position singulière, ayant été déclaré province étrangère, et n’ayant pu jouir des avantages qu’il a chèrement achetés. Je n’en ai pas même encore parlé à M. de Trudaine. J’ai cru que, dans ces premiers moments, il fallait laisser aux ministres le temps de se reconnaître, et ne les pas fatiguer par des demandes indiscrètes. Je ne vous parle en général de mes inquiétudes sur ma petite province et ma colonie qu’encouragé par toutes les marques d’amitié que vous avez bien voulu me donner, et par l’extrême indulgence que vous m’avez toujours témoignée. Conservez-moi, monsieur, des bontés qui me seront toujours chères, et dont la reconnaissance ne finira qu’avec la vie du vieux malade de Ferney.

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

2 – Il remplaçait Turgot aux finances. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. Domaschnieff.

 

Ferney, le 6 de Juillet 1776.

 

 

          Monsieur, il est bien doux pour moi de recevoir de vous (1) les médailles de vos victoires et de votre paix ; je crois voir sur cette médaille votre flotte, qui brûla celle des Turcs ; et je n’oublierai jamais que j’eus l’honneur de vous recevoir chez moi au milieu de vos triomphes. Si j’en croyais mon zèle, je viendrais vous en féliciter encore à Saint-Pétersbourg, et me mettre aux pieds de sa majesté impériale, victorieuse, pacificatrice, et législatrice ; mais, à mon âge de quatre-vingt-trois ans, accablé de maladies, je ne puis vous applaudir que du bord de mon tombeau. J’ai l’honneur d’être avec une respectueuse reconnaissance, etc.

 

 

1 – M. Domaschnieff, gentilhomme de la chambre de l’impératrice des Russies, et directeur de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, a envoyé, au nom de cette souveraine, à plusieurs membres, des médailles en or, frappées à l’occasion de la glorieuse paix de la Russie avec les Turcs. (Note de l’impression de 1781.)

 

 

 

 

 

à Madame de Saint-Julien.

 

A Ferney, 6 Juillet 1776 (1).

 

 

          Vous êtes toujours, madame, notre patronne et notre protectrice. Je vous écris de ma faible main pour vous en remercier, tandis que tout Ferney est à la comédie. Je ressemble aux loyaux amants qui renonçaient aux fêtes de la cour pour s’occuper en secret de la dame de leurs pensées.

 

          Je crois que Saint-Géran ne s’est pas arrangé avec Lekain ; ainsi je ne suis pas tant le rival de la reine qu’on le croit. Vous sentez bien à quel point je dois être embarrassé : il y a bien longtemps que j’ai renoncé aux cours, et je n’en ai jamais su le langage. Jetez ma lettre dans le feu si elle n’est pas bien.

 

          Je suis plus près de faire le voyage de l’autre monde que celui de Versailles, et alors, madame, ce sera vous seule que je regretterai.

 

          Conservez-moi vos bontés en cette vie. Si M. le comte de Maillebois n’est pas encore parti pour son armée, puis-je vous supplier de lui dire, en passant, combien nous nous intéressons ici à cette armée-là ? Nous avons proclamé maréchal de France celui qui la commande. Tout Ferney vous crie : Vive notre patronne !

 

 

1 – Editeurs, de Cayrol et A. François. (G.A.)

 

 

 

 

 

à Madame la princesse d’Hénin. (1)

 

 

 

 

          Madame, madame de Saint-Julien m’a fait l’honneur de me mander que, si je disputais Lekain à la reine, je devais demander votre protection. J’ai couru sur-le-champ au temple des Grâces, pour me jeter à vos pieds. Une de vos compagnes m’a dit :

 

Imite-nous, tu feras bien.

A cette reine si chérie

Nous ne disputons jamais rien.

Et nous l’avons toujours servie.

 

          Madame, me voilà justement comme les Grâces, je ne dispute rien à sa majesté ; mais malheureusement je ne puis rien faire dans mon métier qui soit digne de ses regards ni des vôtres. Je vous prie seulement de pardonner à un vieillard de quatre-vingt-trois ans, qui vous importune, pour vous dire que, s’il avait la force de venir crier : Vive la reine ! de vous faire sa cour, de vous voir, et de vous entendre avant de mourir, il mourrait heureux. Je suis en attendant, avec un profond respect, madame, votre, etc.

 

 

1 – Cette lettre doit être mise ici et non à la fin de juillet. (G.A.)

 

 

 

 

 

à M. de Trudaine.

 

Ferney, 9 Juillet 1776.

 

 

          Permettez-vous que j’aie l’honneur de vous présenter un de mes colons, qui fait le plus fleurir le petit coin de terre que vous voulez bien protéger ? C’est le sieur Valentin, négociant et artiste très intelligent. Je crois qu’il a quelques grâces à vous demander, et j’ose vous assurer qu’il est digne de les obtenir. J’ai l’honneur d’être avec autant de respect que de reconnaissance, monsieur, etc.

 

 

 

 

 

à M. de Vaines.

 

Ferney, 11 Juillet 1776.

 

 

          Souffrez, monsieur, que je vous détourne un moment de vos occupations pour faire encore mon compliment au ministre qui vous a conservé une place dans laquelle vous pouvez faire du bien. C’est une de mes consolations, dans ma triste vieillesse, accablé de maladies, que vous m’ayez mis à portée de vous écrire quelquefois, et de vous dérober quelques instants.

 

          Je m’imagine que mes amis, qui sont les vôtres, ont le bonheur de vous voir comme auparavant. Je me persuade surtout que M. le marquis de Condorcet est celui qui a conservé avec vous la liaison la plus suivie. Trouvez bon que je vous adresse cette lettre pour lui, et surtout que je vous renouvelle le sincère attachement que vous m’avez inspiré. Conservez un peu d’amitié pour le vieux malade.

 

 

 

 

 

à M. le comte d’Argental.

 

19 Juillet 1776.

 

 

          Mon cher ange, j’apprends que madame de Saint-Julien arrive dans mon désert avec Lekain. Si la chose est vraie, j’en suis tout étonné et tout joyeux ; mais il faut que je vous dise combien je suis fâché, pour l’honneur du tripot, contre un nommé Tourneur, qu’on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous lu deux volumes de ce misérable, dans lesquels il veut nous faire regarder Shakespeare comme le seul modèle de la véritable tragédie ? Il l’appelle le Dieu du théâtre. Il sacrifie tous les Français, sans exception, à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès. Il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine ; ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale, sans que leurs noms soient prononcés. Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespeare (1) qu’on prendrait pour des pièces de la Foire, faites il y a deux cents ans.

 

          Ce barbouilleur a trouvé le secret de faire engager le roi, la reine, et toute la famille royale, à souscrire à son ouvrage.

 

          Avez-vous lu son abominable grimoire, dont il y aura encore cinq volumes ? Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ? Souffrirez-vous l’affront qu’il fait à la France ? Vous et M. de Thibouville, vous êtes trop doux. Il n’y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d’âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines, en vous parlant de lui. S’il ne vous a pas mis en colère, je vous tiens pour un homme impassible. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que le monstre a un parti en France ; et, pour comble de calamité et d’horreur, c’est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare (2) ; c’est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j’avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m’attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille, pour en orner le front d’un histrion barbare.

 

          Tâchez, je vous prie, d’être aussi en colère que moi ; sans quoi, je me sens capable de faire un mauvais coup.

 

          Je reviens à Lekain. On dit qu’il jouera six pièces pour les Génevois ou pour moi. J’aimerais mieux qu’il eût joué Olympie à Paris ; mais il n’aime point à figurer dans un rôle, lorsqu’il n’écrase pas tous les autres.

 

          Je ne sais si M. de Richelieu fait paraître le précis de son procès, qui sera son dernier mot. Il m’avait promis de me l’envoyer. Je ne lui ai point assez dit combien il est important pour lui de ne point ennuyer son monde. Il avait choisi un avocat qu’il croyait fort grave, et qui n’était que pesant. Il y a beaucoup de ces messieurs qui font de grands factums, mais il n’y en a point qui sache écrire.

 

          Quant à mon ami M. le cocher Gilbert, je souhaite qu’il aille au carcan à bride abattue.

 

          Si vous voulez, mon cher ange, me guérir de ma mauvaise humeur, daignez m’écrire un petit mot.

 

 

1 – Shakespeare traduit de l’anglais, par Le Tourneur, Catuelan et Fontaine-Malherbe. Il y eut vingt volumes. (G.A.)

2 – Dans la XVIIIe des Lettres anglaises. (G.A.)

 

 

 

 

 

 

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